YOUNG
MarslSOL
Lorsqu'un écrivain a forme une école nouvelle, et qu'après un demi-siècle de critique on le trouve encore en possession d'une grande renommée, il imporie aux lettres de rechercher la cause de ce succès , surtout quand il n'est dû ni à la grandeur du génie, ni à la perfection du goût et de l'art.
Quehjues situations tragiques , quelques mois sortis des entrailles de riiomme , je ne sais quoi de vague et de lanlasiique dans les scènes, des bois, d«^s brnyèi es, des vents, des sptciics, des tempêtes, expliquent la célébrité de Shakespeare.
Young , qui n'a rien de tout cela, doit peut-être une grande partie de sa réputation au beau tableau que présente l'ouverture de ses Nuits ou Complaintes. Un ministre du Tout-Puissant, un vieux père, qui a perdu sa lille unique, s'éveille au milieu des nuits pour gémir sur des tombeaux; il associe à la moi i, au temps et à l'éternité, la stule chose que. l'homme ait de grand en soi-même, je veux dire la douleur. Ce tableau frappe d'abord, et l'imprt ssion en est durable.
Mais avancez un peu dans ces Nuits , qu;ind l'imagination , éveillée par le début du poète, a déjà créé tout un monde de pleurs et de rêveries, vous ntî trouvez plus ri( n de ce que l'on vous a promis. Vous voyez un homme (jui tourmente .son espiit dans tous les sens pour enlV.nier des idées tendres et tristes, et qui n'arrive qu'à une philosophie morose. Young, que le fanlôme du monde poursuivait jusqu'au milieu des tombeaux, ne décèle dans touies ses déclamations sur la nmrt qu'une ambition trompée ; il a pris son humcui- pour de la mélancolie. Point de naturel dans sa sensibilité, point d'Idéal dans sa douleur. C'est toujours une main pesante qui se traîne sur la lyre.
Young a toujours cherché à donner à ses méditations le caractère de la tristesse. Or, ce caractère se tire de trois sources : les scènes de la nature , le vague (les souvenirs et les pensées de la religion.
Quant aux scènes de la nature, Young a voulu les faire servir à ses plaintes : mais je ne sais s'il a réussi. Il apostrophe la lune, il parle à la nuit et aux étoiles , et l'on ne se sent point ému. Je ne pourrais dire où git celte tristesse qu'un poêle fait sortir des tableaux de Li nature; niais il est certain (|u'il la retrouve à chaque pas. Il unit son âme au bruit des vents, qui lui rappelle des idées de solitude : une onde qui fuit, c'est la vie ; une feuille qui tombe, c'est l'homme. Celle trislesseesl cachée pour le poêle dans tous les déserts; c'est l'Echo de la Fable, desséchée par la douleur, et habitante invisible de la montagne.
La réflexion dans le chagrin doit toujours prendre la forme du sentiment et de l'image; et dans Young, au contraire, le seniimcnt se change en réflexion et en raisonnement. Si j'ouvre la première complainie, je lis :
From sliorl fas usual) and disliirb'd r»'pose 1 wako : liow lia|t[)y lliry wlio wake no more ! Yct tlial were vain, il drcams inlest llif grave. ] wake, euicrging Irom a sca ot dreams
476 MÉLANGES LÎTTÉRATr.ES.
Tiimulliioiis, vvhere my wreck'd tlespomling !!ioui^!il Ftorn wave to wave of fancied miseiy Al random drove, her Iielm ot reason lost.
The day loo short for my distress, and night,
Ev'n in liie zcniUi of her dark domain,
In simshine lo the colour of my fale.
«.D'un repos court et troublé je m'éveille. 0 heureux ceux qui ne se réveillent plus! encore «cela même est-il vain, si les rêves habitent au tombeau! Je sors d'une nier troublée (ie « songes, où ma pensée, triste et submergée, privée du gouvernail de sa raison, flotte au gré
<* des vagues d'une misère imaginaire Le jour est trop court pour ma tristesse; et la nuit,
« même au zénith de son noir domaine, est un soleil auprès de la couleur de mon sort. »
Esi-ce là le langage de la douleur ? Je sais que la iraduclion moi à mot ne rend ni la nuance de l'expression, ni riiarinonie du style; m tis une traduction lilléralen'est jamais ridicule quand le leMe ne l'est pas. Qu'esi-ce que c'est qu'une pensée sans gouvernail, flottant de vague en vague sur une mer de malheur imaginaire ? Qu'est-ce qu'une nuit qui est un soleil auprès de la couleur dunsort? Le seul irait remarquable d-- ce morceau, c'est le sommeil du tombeau, ^eu^e^re aussi troublé par des songes. Alais cela rappelle trop le mul d'HamIet : To slecp ? — to dream ? Dormir ? — rêver ?
Ossian se lève aussi au milieu de la nuit pour pleurer ; mais Ossian pleure :
Lead, son of Alpin, lead the aged to his woods. The wmkIs begin to rise. The dark wave of Ihe Iake resou'nds. Bends there not a tree from Mora, wilh is branches b.ire? It beats, son ot Alpin, in the rustling blasl. My liarp hangs on a hlasted brandi. The sound of ils strings is mournlul. Doesthe wind touch Ihee, o harp ! or is it some passing gliost? It is the hand of Malvina ! But bring me the harp, Sun of Alpin ; another song shall arise. My soûl shall départ in the sound ; my falhers shall hear it in Ihcir airy hall. Thcir dira faces shall hang, wilh jov, Irom their cloud ; and Iheir hands receive thcir son.
u Conduis-moi, fils d'Alpin, romluis le vieillard à ses bois. Les vents se lèvent, les flots noirc(cis du lac murmurent. Ne vois-tu pas sur le sommet «lu Mora un arbre qui s'incline avec «loules ses branches dépouillées? Il s'incline, ô fils d'Alpin, sous le bruyant tourbillon. Ma «charpe est suspendue à l'une de ses branches desséchées. Le sonde ses cordes est triste. O i.harpe ! le vent t'a-t-il touchée, ou bien est-ce un léger fanlôme? C'est la main de Malvma ! €1 Donne-moi la harpe, fils d'Alpin. Il laut qu'un autre chant s'élève! Mon âme s'envolera au « milieu «hs sons. Mes pères entendront ces soupirs dans leur salle aérienne. Du fond de leurs « nuages ils pencheront avec joie leurs visages obscurs, et leurs bras rocevroal leur fils. »
Voilà des images tristes, voilà de la rêverie.
Les Anglais conviennent que la pro^e d'Ossian est aussi poétique que Icf? vers, et qu'elle en a toutes les inversions. Or, on voit que la iraduclion littérale est ici très-supportable. Ce qui est beau, simple et naturel, lestdans toutes les langues.
On croit généralement que ces images mélancoliques, empruntées des veiiis, de la lune, des nuages, ont été inconnues des anciens; il y en a potirhint quel- (|ues exemples dans Homère, et surtout un charmant dans Virgile. lînée aperçoit l'ombre de Didon dans Tépaisseur d'une lorôl , comme on voit , ou comme on croit voir, la lune nouvelle se lever au milieu des nuages :
Qualem primo qui snrgere mense
Aut videl aut vidisse putat per nubila lunam.
Remarquez toutes les circonstances. C'est la lune qu'on voit ou qu'on croit voir se lever à travers les nuages : rond)re de Didon est déjà réduite à bien peu dechose. Mais cette lune est dans sa première phase. Qu'est-ce donc que cet astie lui-même?— L'ombre de Didon ne semble-t-elle pas s'évanouir ? Ou reirouve ici Ossian dans Virgile; mais c'est Ossian sous le ciel de Naples , sous un ciel où la lumière est plus pure et les vapeurs plus transparentes.
Young a donc premièrement ignoré, ou plutôt mal exprimé, cette trislosso qui se nourrit du spectacle de la nature, ei qui , douce ou majestueuse, suit le cours naturel des sentiments. Combien Miltcn est supérieur au chanlie ds Nuits, dans la noblesse de la douleur! Rien n'est beau comme ces qualie vers qui terminent le Paradis perdu :
The world was ail beforc thom, whcre to choo^^e Their place of rest, and Providence their guide ! They, hand in hand, with wandering steps and slow,
• Trough lidcn took Ihcir solilar} way.
MÉLANGES LITTÉUAIRES. 477
« Le irondc entier s'ouvrait devant eux. Ils pouvaient y choisir un lieu de repos; la Provi- «I dence était leur seul guide : Eve et Adam, se tenant par la main et marchant à pas lents et « indécis, prirent à travers Eden leur chemin solitaire. »
On voit toutes les solitudes du monde ouvertes devant noire premier père, toutes CCS mers qui baignent des côtes inconnues, toutes ces forêts qui se balancent sur un globe habité, et l'homme laissé seul avec son péché au milieu des déserts de la création.
Hervpy, dans ses ^f^Wifaeion» (quoique d'un génie moins élevé quel'anteur
des Nuits, a quelquefois moniré une sensibilité plus douce et plus vraie. On
connaît ses vers sur l'enfant qui goûte à la coupe de la vie :
Mais, sentant sa liqueur d'amertume suivie, il détourna la tête, et, regardant lescieux. Pour jamais au soleil il relerma les yeux.
Le docteur Beatiie, poète écossais, qui vit encore *, a répandu dans son Minstrel la rêverie la pins aimable. C'est la peinture des prenuers effets de la Muse sur un jeune barde de la montagne, qui ignore encore le génie dont il est tourmenté. Tantôt le poète futur va s'asseoir au bord des mers pendant une tempête ; tantôt il quille les jeux du villige, pour aller entendre à l'écart et dans le lointain le son des musettes Young était peut-êire appelé par la nature à traiter de plus hauts sujets ; mais alors ce n'était pas le poète complet. Millon, qui a chanté les douleurs du premier homme, a aussi soupiré ]e Penseroso.
Ceux de nos bons écrivains qui ont connu le charme delà rêverie ont prodigieusement surpassé le docteur anglais. Chaulieu a mêlé, comme Horace, les pensées de la mort aux illusions de la vie. Ces vers si connus valent, pour la mélancolie, toutes les exagérations du poêle d'Albion :
Grotte d'où sort ce clair ruisseau,
De mousse et de fleurs tapissée, Fontenay, lieu délicieux
N'entretiens jamais ma pensée Où je vis d'abord la lumière.
Que du murmure de ton eau. Bientôt au bout de ma carrière.
Chez toi je joindrai mes aïeux.
Muses, qui dans ce lieu champêtre
Avec soin me lîles nourrir.
Beaux arbres qui m'avez vu naître.
Bientôt vous me ^rrez mourir!
Et l'inimitable la Fontaine, comme il sait rêver aussi !
Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie! La Parque à filets d'or n'ourdira point ma vie. Je ne dormirai point sous de riches lambris; Mais voit on que le somme en penle de son [tiix ? En esl-il moins prolond ei moins plein de délices? Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices !
C'est un grand poêle que ceiui-î^ qui a fait de pareils vers ! La page la plus rêveuse d'Yuung ne peut être comparée à ce passage de J.-J. Housscau :
« Quand le soir approchait, je descendais des cimes de l'He, et j'allais volontiers m'asspoir su « bord du lac, sur la grève, dans quoliiiie asile cachi; : là le bruit des vagues et l'agitation de « Tenu fixant mes sens, et cha.ssanl df> mon ân;e loiito anire agitation, la plongeaient dans une « rêv» ri« délicieuse, où la nuit me sur|iienait suuvcnl sans que je m'en lusse aperçu. Le flux et « le reflux de cette eau. son bruit conlmu, mais renfle par intervalles, Irapitant sans relâche a mon oreille et mes yeux, suppléaiciil aux inoiiveuiciUs inleints 'lue la rêverie eleignail ea « moi, et suffisaient pour me faire sfutir ;ivec plaisir mon existence, sans prendre la (leine de « penser De temps à autre naissait quebjue laible et courte reflexion sur l'instabilité des choses a de ce monde, dont la surlace des eaux m'offrait l'image; mii^ bientôt ces impressions lé^'ères « s'elTaçaient dans runilormilé du mouvement conlinu qui me bei çait, et qui, sans aucun cou- « coins actif de mon âme, ne laissait pas de m'atlaclier, au point qu'appelé par l'heure et le si- •• i^ual convenu, je ne pouvais m'arraciier de là sans ellorls. »
Ce passage de Rousseau me rappelle qu'une nuit, étant couché dans une cabane en Amérique, j'entendis un miiriniire extraordinaire qui venait d'un lac voisin Prenant ce murmure pour ravaiu-couieur d'un orage, je sortis de la hiiltn pour ie£?anlei Ir ciel. Jainais je n'ai vu de nuit plus belle et plus pure. Le lac s'él'.'.mlaii tiauf|ifille, et répétait la lumict c de la lune, qui brillait sur les
» Voyez la note, page i92.
pointes des montagnes et sur ies foi'éts du désert. Un canot indien traversait les îlois ei) si'('iK;e. L; bruiiijue j'avais eiilendu provenait du flux du lac, qui commençait à s'élever, et qui imiiait une sorte de gémissement sous les rochers du riv.ii^e. J étais ^orl^ de la huile avec l'idée d'une tempête : qu'on juge de Tiuipre :(Uî que fil sur moi le calme et la sérénité de ce tableau ! ce lut comme un enchantement.
Yourig a mal profité, ce me semble, des rêveries qu'inspirent de pareilles scè.'ics, parce que son génie manquait éminemment de tendresse. Par la même raison, il a échoué dans celte seconde sorte de tjislcsse que j'ai appelée tristesse des souvenirs.
Jamais le cljauiie des tombeaux n'a de ces retours attendrissants vers le ■crémier âge de l^ vie, alors que tout est innocence et bonheur li ignore les souvenirs de là famille et du toit paternel ; il ne connaît point les regrets pour les plaisirs et les jeux de l'enfance ; il ne s'écrie point, comme le chantre des Saisons :
Wflcome, kindred glooms !
Congeninl iioi rois, liail ! wi(h fréquent foot,
Pleas'dhave -, in my cheerfui morn otlife.
Wlien niiis'd hy cnreless solitude I liv'd.
And suns of Naiiiie willi iinceasiiig joy,
Pleas'd Iiave 1 wander'd lluo' your lough domain;
Trod the (>nre virsin-snows, myselt pure, etc. » Ombres prop'cis drs liivers, .'isiéables horreurs, je vous salue ! combien de fois , au malin « de ma vie, lors ♦% r- npli d'insouciance el nourri par la solitude, je chantais la nature dans « une extase saii; .i :, c jnbieo de lois u'ai-je point erré avec ravissement dans les régions des «« tempêtes, loulanlles neiges virginales, moi-même aussi pur qu'elles!»
Gray, dans son ode sur une vue lointaine du collège d'Eton, a répandu cette même douceur des souvenirs.
Ah ! happy hils, ah! pleasing shadc,
Ah ! fields belov'd in vain, My weary soûl Ihey seem lo sootb,
Wlierr; once my careless childhood stray'd And redolent of joy and youth
A stranger yel lo pain ! To breath a second spring. *•* I feel Ihe gales that Irom you blow.
« 0 heureuse colline! ô doux ombrage! 6 champs aimés en vain, champs où se joua ma «« tranquille enfance, encore étrangère aux douleurs! je sens les vents qui souillent de vos bote ca^es Ils semblent ranimer mon âme fatiguée, et, parfumés de joie et de jeunesse, lu'ap-
n po tor- nn r.'cond printemps.»
Quant aux souvr^nirs du malheur, ils sont nombreux dans le poêle anglais.
Mais pourquoi semblent-ils encore manquer de vériié comme tout le reste ?
P< ï.Mquni le lecieur ne peut il s'inléressçr aux larmes du chautre des Pfuits .■»
Oi'hert expirant n la fleur de son âge, dans un hôpital, et se rappelant l'aban-
uoa où ses amis i ont laissé, allendrit tous les cœurs :
Au banquet de la vie, inlorluné convive,
J'apparus un jour, el je meurs !
Je iinurs, et sur ma t(tmbe, oîi lentement j'arrive.
Nul ne viendra verser des pleurs.
Adieu, champs fortunés! adieu, douce verdure!
Adieu, riant exil drs bois !
Ciel, pavillon de i'homme. a Juiirable nature.
Adieu, pour la dernière fois !
Ali ! puissent voir loiii^ttiuiis votre beauté sacrée
Tant d'amis sourds à mes adieux !
Qu'ils meurent pleins de jours ! que leur mort soit pleurée!
Qu'un ami leur ferme les yeux !
Voyez dans Viru'ile les femmes troycnnes assises au bord de la mer, et qui
regardent en pleurant l'immensité des flots :
Cunrlxqiie profundum Ponlum aspeclabant tlentcs.
Quelle beauté ùh.irmonie ! comme elle point les vastes solitudes de l'Océan ! Qiu'l souvenir de la patrie per;lue! Que de douleurs dans ce seul regard jeté sur la face des mers, et que le flentes, qui en est 1 eff'el, est trisie !
M. de Parnya su faire entrer dans une autre espèce de sentiment le charme ailcndiibùaut ùcb âouveuirs. Sa complainte sur le tombeau d £mma est pleine
de celte douce mélancolie qui caractérise les écrits du seul poète élégiaque de
la France.
L'Amitié mêmf , oui, l'Ainilié volage A rappelé \c» lis el l'enjouemnil ; D'Emma momanleelipa cl)assr l'image; Sun deuil Irumpturira oiiré qu'un monieDt. Sensible Emma, douce ei conslaiite amie, Ton souv< nir ne vil plus dans ces lieux ; De ce tombeau l'on détourne les yeux ; Ton nom sefface, et le luonde l'oublie!
La Muse du chantre UEléonore nouirissaii ses rêveries sur les mêmes rochers où Paul, la tête appuyée sur >a main, regardait fuir le vaisi<eaii qui emportait Virginie. Héloïse, dans Ws cloîtres du Paraclet, ranimait toutes ses douleurs et tout son amour à la seule p. usée d'Abeilard. Les souvenirs sont comme les échos dts passions ; et les sons qu'ils répèlent prennent par l'éloignement quelque chose de vague et de mélancolique, qui les rend plus séduisants que l'action des passions mêmes.
11 me reste à parler de la tristesse religieuse.
En exceptant Gray et Hervey, je ne connais, parmi les écrivains protestants, que M. Necker qui ait répandu quelque tendresjse sur les senlinienis tirés de la religion. On sait que Pope était catholique, que Dryden le fut par iniervalles, et l'on croit que Shakespeare appartenait aussi à 1 Eglise romaine. Un père enterrant furtivement sa fille dans une terre étrangère, quel beau texte pour un ministre chrétien ! Et cependant, si vous ôtez la comparaison louchante du rossignol (comparaison prodigieusement embellie par le traducteur, comme on va le voir à l'instani), il reste à peine quelques Ir.'ils louchants dans la Nuit intitulée Narcisse. Young verse moins fie larmes sur la tombe de sa fille unique que Bossuet sur le eercueil de madame Ueniiette :
Swect harmonist ! and beautiful as sweet !
And young as beaulilul ! and soll as young î
And gay as soit ! and innocent as gay !
And happy (if aught liappy lieie) as good.
For loilune fond iiad buiil lier nesl on high.
Like birds qmle exquisile 01 note and plume
Transfix'd by fate (wlio loves a lofly mark),
Huw Irom llie summil of tlie grove slie fell.
And letl in uniiai monious ! Âli ils cliarm
Exlinguish'd in Hie wonders of lier song !
Her song slill vibrâtes in my ravisli'd ear,
Still nielting tliere, and willi volupluous pain
( O lo forget lier ! ) Irilling lliro' my iieart. « Fille de l'Harmonie, lu étais belle autant qu'aimal)le, jeune autant que belle, douce autant « que jeune. Ta gaieie égalait ta douceur, et loti innocence la gaielé. Pour ton bonheur (s'il « est quelque bonlieur*ici-bas), il etail égal à ta bonté, caria fortune avait bâti Ion nid sur des « lieux élevés. Comme des oiseaux éclatants par le cliaiit el le plumage sont frappés par le sort « (qni aime un but élevé), lu estontbee i\u haut du bocage, ol lu l'as lais.'ié sans harmonie. Tous « ses charmes ont disfiaru avec la merveille de tes concer;s! Ta voix resonne encore à mon « oreille ravie ^oh ! comment ponrrais-je l'oubliei- ! ) , elle allendrit encore mon âme, elle fait « encore Irémir mon cœur d'une douceur voluptueuse. »
Ce morceau, sauf erreur, me semble loui à fait intolérable ; et c'est rependanl un des plus beaux dans la traduction de M. le Tourneur. Si. j'avais suivi un rigoureux mol à mol, ee seiail bien pis encore. Est-ce là le langage «l'un père ? Une fille de l'Haimonie (sweei Harmonist, douce musicienne), qui est belle autant qu aimable, jeune autavt que belle, douce autant que jeune, gaie autant que douce, innocente autant que gaie . Esi-ce ainsi que la mèiedEuiyale dé|)loie Va perle de son fis, que Priam gémit sur les restes d'flc ctor ?
M. le Tourneur a moniré beaucoup de goût en transformani en un rossignol atteint par le plomb du chasseur ee>s oiseaux frappés par le sort, qui aime un but élevé. Il faut toujours proporiionner le moyen a la chose, et ne pas prendre un levier pour soulever une paille. Le sort peut disposer d'un empire, changer un inonde, élever on précipiter un grand homme, mais il ne doit point frapper un oiseau. C'est le durus arator, c'Oilld flèche empennée, qui doii faire gémir les rossignols el les colombes.
Ce n'est pas de ce ton que Bossuet parle de madame Henriette ;
« Madame cependant a passé du matin au soir, ainsi que l'iierbe des champs, le malin elle « fleurissait, a\ec quelles grâces! vous le savez: le soir nous la lîines sécliee, et ces lortes « expressions par lesquelles l'F.crilure sainte exa-;ère l'inconstance d»'s choses humaines de— « vaieiit être pour celle princesse si précises et si littérales ! Hélas ! nous composions son his- « toire de tout ce qu'on peut imaginer déplus glorieux: le passé et le présent nous garantis-
« saient de l'avj-nir Telle elail l'agréable histoire que nous faisions; et pour achever ces
• nobles projets, il n'y avait que la durée de sa vie dont nous ne croyions pas dj-voir être « en peine : car qui eùi pu seulement penser que les années eussent <lû manquer à un»- jeunesse « qui semblait si vive? Toutefois, c'est par cet endroit que tout se dissipe en un moment..... « La voilà, malgré ce giand cœur, cette princesse si admirée et si chérie! la vojlà telle que la « mort nous l'a faite ! encore ce reste, tel quel, va-t-il disparaître, etc. »
Je (iéMrerais pouvoir citer de l'auieiir des Pfuits quelques pages d'une beauté souleuiie. On les trouve, ces pages, dans le traducteur, mais non dans l'original. Les Nuits de M. le Touineur, el Timitation de IM. Colardeau, sont des ouvrages tout à fait différents de l'ouvrage anglais. Ce dernier n'offre que des traits épars ; il fonriiil rarement (Je suite dix vers irréprochables. On retrouve quelquefois dans YoungSi'nèqu^' et Liicain, mais jamais Job ni Pascal. Il n'est point l'homme de la douiour j il ne plait point aux cœurs véritablement uial- 'heiireux.
Dans plusieurs endroits, Yoiing déclame contre la solitude : l'habitude de son cœur n'était donc pas la rêverie. Les saints nourrissent leurs médiiations au désert, et le Parnasse des poëes est aussi une inontagne solitaire. Bourdaloue suppliait le chefde son ordrtr delin permettre de se retirer du monde. «Je sens « que mon corps salî'ijblit et tend vers sa fin, écrivait-il. J'ai achevé ma « course ; el pliii à DiiMi que je pusse ajouter, J'ai clé fidèle !... Qu'il me soit « permis d'employer uniquement pour Dieu et pour moi- même ce qui me reste « de vie... Là, oubliant les choses du monde, je passerai devant- Dieu toutes « les ai. nées de ma vie <!ans ramertnme de mon âme. » Si Bossuet, vivant au milieu des pompes de Versailles, a su pnuriant répandre dans ses écrits une saititeel majestueuse tristesse, c'est qu il avait trouvé dans la religion louie une solitude; c'est que son corps était dans le monde, el son esprit dans le désert; c'est qu'il avai! mis son cœur à l'abri sous les voiles secrets du tabernacle ; c'est, coniiiie il l'a dit lui-même de IVlarie-Tliércse d'Autriche, « qu'on <c le voyait courir aux autels, pour y goûter avec David un humble repos, et « s'enfoiicei dans son oratoire, où, malgré le tumulte de la cour, il trouvait le « Carmeld'Élie, ledéserlde Jean, etla uiontagne si souvent témoin des gémis- « seiiients de Jésus. »
Le docieur Johnson, après avoir sévèrement critiqué les Nuits d'Yoting, finit par les compaier à un jardin chinois. Pour moi, tout c»* que j'ai voulu dire, c'est que, si nous jugeons avec injpariialité les ouvrageii étiangers el les noires, nous trouverons toujours une immense supériorité du côté d(^ la littérature française : au moins égaux par la force de la pensée, nous l'emportons îouj.ours par le goût. Or, on ne doit janiais perdre de vue que si le génie cnlanie, c'est le goût qui conserve. I^e i,'oùl est le bon sens du génie; sans le goût, le génie n'rst qu'une sublime folie. Mais c'est une chose étrange que ce toucher sûr, par qui tine diose ne rend jamais que le son qu'elle doit rerrdre, soit encore plus rare que la fa( ulté qui crée. L'(>sprit et le génie sont répaiidns en portions assez ég.des dans les siècles; mais il n'y a dans ces siècles que de cerlaim s nations, el chez ces nations (juun certain moment, où le goût se montre d;ins toute sa pureté : avant ce moment, après ce moment, tout pèche p>r défaut ou par excès. Voilà pourquoi les ouvrages parfaits sont si rares ; car il laul quils soient produits dans ces heureux jours de l'union du goût et du génie. Or, celte giainlc! n'iuonlre, comme celle de cerlttins asiies, semble n'arriver qu'après la révolution dé plusieurs siècles, et ne durer qu un iiîoment.