‹ Œuvres complètes de ChateaubriandChapitre 88 sur 239 · DB 1498 A · texte numérisé non relu

DB 1498 A

Louis XII a obtenu le plus beau surnom des rois de France : il fut tout d'une voix appelé le Père du peuple. Et ici le moi peuple a une grande valeur, et annonce une révolution : ce n'est point un mot banal appliqué à une foule depuis longtemps gouvernée par un maître^ c'est un mot nouvellement introduit dans la langue pour désigner une jeune nation affranchie, formée des débris des serfs et des corvéables de la féodalité. Elle ouvrait les temps modernes, cette nation^ elle avait la force et l'éclat qu'elle eut dans sa première métamorphose, lorsque les Franks, transformés en Français, entrèrent dans les siècles du moyen âge.

Louis XII était arrière-petit fils de ce Louis, duc d'Orléans, par qui le sang italien commença à couler dans les veines de nos monarques et à leur communiquer le goût des arts : race légère et romanesque, mais élégante, brave, intelligente, et qui mêla la civilisation à la chevalerie. On ne saurait trop rappeler le mot de Louis XII en parvenant au trône : « Le roi de France ne venge pas les querelles « du duc d'Orléans (1498^. »

Louis XII épousa la veuve de Charles VIII. La Bretagne fut le dernier grand fief revenu à la couronne. Ainsi périt la monarchie féodale : commencée par le démembrement successif des provinces du royaume, elle finit par la réunion successive de ces provinces au

royaume, comme les fleuves sortis de la mer retournent à la mer. Il restait encore une soumission pour les comtés de Flandre et d'Artois, possédés par l'archiduc d'Autriche -, mais ce n'était plus au'un vain hommage auquel ni celui qui le rendait ni celui qui le recevait n'attachaient aucune idée d'obéissance ou de supériorité. Les lambeaux de la monarchie féodale traînèrent assez longtemps dans la monarchie absolue, de même que l'on voit aujourd'hui des débris du despotisme impérial flotter parmi les libertés constitutionnelles. Le passé se prolonge dans l'avenir, et une nation ne peut ni ne doit se séparer de ses tombeaux.

La cour de l'Échiquier en Normandie fut érigée en parlement : ainsi tombaient tour à tour les pièces de la vieille armure gothique.

Louis XÏI porta la guerre en Italie : aussitôt que nos querelles cessèrent au dedans, elles commencèrent au dehors-, il fallait une nouvelle issue à l'humeur guerrière de la France. Louis XII prétendait au duché de Milan par les droits de Valentine de Milan son aïeule, et au royaume de Naples par les droits de la maison d'Anjou. Dominaient alors à Rome les abominables Borgia : César Borgia, le héros de Machiavel ; Alexandre VI avec sa fille triplement incestueuse, nommée Lucrèce, comme pour offrir à Rome un contraste fameux avec l'antique pudeur romaine. Le Milanais fut conquis dans Fespace de vingt jours ^ le royaume de Naples, en moins de quatre mois : ce royaume fut occupé de concert avec Ferdinand le Catholique. Bientôt les Fi iiiçais et les Espagnols se brouillent pour le partage de cet État (1500, 1501, 1502). D'Aubigny perd la bataille de Seminare, le vendredi 21 avril, et, le vendredi 28 du même mois, le duc de Nemours est vaincu et tué à Cérignole par Gonzalve de Cordoue, dit le grand capitaine. La maison d'Armagnac finit en la personne du duc de Nemours, et ce duc de Nemours n'était rien moins que le dernier descendant de Khlovigh : reste étrange au commencement du seizième siècle. Le parlement d'Aix avait été créé en

Cependant Charles-Quint était né (1500). Alexandre meurt (18 août 1503). Après Pie III, qui n'occupa le siège pontifical que vingt-cinq jours, vient Jules II, dont le nom annonce et le règne des arts, et une révolution dans le genre d'influence que la cour de Rome exerça sur le monde chrétien. Cette cour cessa d'être plébéienne, et, par une double erreur, elle s'attacha au pouvoir aristocratique lorsqu'il expirait. L'ère politique du christianisme déclinait.

Les états de Tours de 1 506 vous montrent ces assemblées parvenues à leur dernier point de perfection, séparées de la magistrature parlementaire et du pouvoir exécutif. Louis XII les ouvre dans une séance royale, environné des princes du sang et de toute sa cour, ayant à sa droite le chancelier de France : c'est la forme même dans laquelle commencent aujourd'hui les sessions législatives, et ce qui montre que les grands de la cour ne faisaient point ou ne faisaient plus partie des états.

La ligue de Cambrai formée contre les Vénitiens se dissipe, comme toutes ces coalitions où des princes ennemis se réunissent dans un intérêt momentané.

Henri VII d'Angleterre meurt , et est remplacé sur le trône par Henri VIII (1509 et 1510).

Jules II se ligue contre les Français en Italie avec Ferdinand, Henri VIII et les Suisses. Le dernier des chevaliers français, Bayard, digne de clore l'époque de la chevalerie , se signale à Saint-Félix et à la journée de la Bastide (1511). Concile général de Pise, où Jules II est cité par Louis XII. Concile de Latran en opposition au concile de Pise.

Bataille de Ravenne gagnée le jour de Pâques 11 avril 1512, sur les confédérés , par le duc de Nemours, le chevalier Bayard , Louis d'Arce et Lautrec. Le duc de Nemours achète la victoire de sa vie-, il est tué âgé seulement de vingt-trois ans. Ce jeune prince était Gaston de Foix , fils de Marie, sœur de Louis XII , pour lequel le comté de Nemours avait été érigé en duché-pairie (1507). Il ne le faut pas confondre avec Armagnac , duc de Nemours, le dernier des Mérovingiens dont on a parlé.

Le Milanais est perdu pour Louis XII , qui ne conserve en Italie (jue quelques places, avec le château de Milan. Le concile de Pise est transféré à Milan, ensuite à Lyon. Jules II frappe d'interdit le royaume de France et la ville de Lyon en particulier : méprise de temps ; ces foudres, comme la féodalité, étaient épuisées^ les vieilles mœurs n'étaient plus que des usages.

Ferdinand s'empare du royaume de Navarre. Maximilicn Sforce reprend la souveraineté du Milanais 5 les Médicis, celle de Florence, L'empereur Maximilicn I^' veut se faire pape. La reine, Anne de Bretagne, meurt. Jules II la suit dans la tombe. Léon X lui succède. Louis XII reprend le Milanais , et le perd enfin à la bataille de Novare. La France est attaquée par Maximilicn , Henri VUl et les

Suisses. Tout s'arrange au moyen de plusieurs mariages, les uns projetés , les autres accomplis. Louis XÏI épouse Marie , sœur de Henri VIII, dans les bras de laquelle il trouva la mort. Le comte d'Angoulême, qui devint François I^»", aima Marie, et s'en éloigna de peur de perdre une couronne. Ce calcul n'était guère de son âge et de son caractère : aussi ne céda-t-il qu'au conseil de Orignaux , ou de Goufiier, ou de Duprat (1512,1513,1514,1515).

Louis XII décède le l^*" janvier 1515 à l'hôtel des Tournelles à Paris. Il réduisit les impôts de plus de moitié -, il avait une affection tendre pour ses sujets, qui la lui rendirent, malgré ses fautes dans la politique extérieure ; il voulut toutes les franchises dont on pouvait jouir sous la monarchie d'alors. Il est convenable de remarquer qu'à cette époque , et jusqu'à celle où nous vivons , les peuples réglaient leur haine ou leur amour sur le plus ou le moins de taxes dont ils se trouvaient chargés. Aujourd'hui que l'espèce humaine a gagné en intelligence et en civilisation, les nations attachent moins leurs affections à ces intérêts tout matériels : elles accorderaient plus volontiers le nom de père au souverain qui accroîtrait leurs libertés qu'à celui qui épargnerait leur argent.

FRANÇOIS 1er.

François I^r était arrière-petit fils de Louis d'Orléans et de Valentine de Milan. Trois générations avaient déjà changé le monde; soixante ans de la découverte de la presse, quoique non libre, avaient produit un mouvement considérable dans les esprits. Les controverses de Luther prêt à paraître, ou ne se fussent pas propagées avec la même rapidité , ou auraient été étouffées , si la presse ne s'était trouvée là tout juste à point pour les répandre.

François I^"^ rentre en Italie (1515). Le 14 de septembre il Ihre aux Suisses, à Marignan , ce combat que Trivulce appela le combat des géants: ce fut la première grande victoire remportée par les Français depuis leurs défaites à Crécy, Poitiers et Azincourt. Cette bataille n'avait plus aucun des caractères de ces premières batailles; elle était à celles-ci ce que les batailUs de la révolution ont été à celle de Marignan. Le sénat de Venise déuara , par un décret, que François 1er et tous les princes de sa race seraient nobles vénitiens; ilécret que Louis XYIII demanda à effacer de sa main lorsqu'il reçut

l'ordre de quitter Vérone. Commencement de la vénalité des charges , ijui amène l'inamovibilité des juges. *

Ferdinand, roi d'Aragon par lui-même, roi de Castille par sa femme Isabelle, roi de Grenade par conquête, roi de Navarre par usurpation, héritier de trois bâtards couronnés, meurt, et Charles- Quint monte sur le trône.

Le traité de Fribourg produit entre la France et les Suisses cette paix nommée perpétuelle , qui ne laissa plus à ceux-ci que l'honneur de verser leur sang pour les Français (1 51 6).

Concordat entre Léon X et François I^^ , auquel s'opposèrent le clergé, l'université et le parlement, comme attentatoire aux libertés de l'Église nationale. Luther, cette même année (1517), s'éleva contre les indulgences prêchées en Allemagne. Henri VIII était sur le trône-, il allait porter un autre coup à la foi catholique dont il se constitua d'abord le défenseur. En 1 521 , Ignace de Loyola fut blessé dans le château de Pampelune , que les Français tenaient assiégé : Loyola fut pour les réformés ce que saint Dominique avait été pour les Albigeois ; mais la Saint-Barthélémy ne détruisit point le prolestantisme, et les croisés exterminèrent les Albigeois.

Charles-Quint est élu empereur après la mort de Maximilien : son concurrent était François h^ (1 51 9). Alors la France se trouva enveloppée par les possessions de la maison d'Autriche : l'Espagne, conquérante en Amérique et dans les Indes, disait que le soleil ne se couchait pas sur ses États. La découverte de l'Amérique produisit une révolution dans le commerce, la propriété et les finances de l'ancien^monde. L'introduction de l'or du Mexique et du Pérou baissa le prix des métaux , éleva celui des denrées et de la main-d'œuvre , fit changer de ma'in Ta propriété foncière , créa une propriété inconnue jusqu'alors, celle des capitalistes, dont les Lombards et les Juifs avaient donné la première idée. Avec les capitalistes naquit la population industrielle et la constitution artificielle "des fonds publics. Une fois entrée dans cette route , la société se renouvela sous le rapport des finances , comme elle s'était renouvelée sous les rapports moraux et politiques. '

Aux aventures des croisades succédèrent dos aventures d'outremer d'une tout autre ip^iporlancc; le globe s'agrandit , le système des colonies modernes commença, la marine m il:: '.ire et marchande s'accrut de toute l'étendue d'un océan r . La petite mer inténeure de l'iiacien monde ne r de peu d'impor-

tance, depuis que les richesses des Indes arrivaient en Europe par \q cap des Tempêtes. A (rois années de distance l'heureux Charles-Quint triomphait de Monlézume à Mexico et de François le»* à Pavie.

Mais ce qui fit avancer les autres peuples vers l'indépendance et la civilisation enchaîna les nations soumises au sceptre de Philippe II; les Amériques, TEspagne et les Pays-Bas perdirent leurs libertés pour des siècles. Ces champs de la Flandre , où les communes avaient si longtemps combattu pour leur émancipation, ne furent plus ensanglantés que par des échafauds ou par les batailles que s'y livrèrent les maisons de France et d'Autriche.

L'entrevue de François l^^ et de Henri Vltl, près de Guines, appelée le camp de drap d'or, fut une dernière parade des temps féodaux, un simulacre des tournois , des cours plénières , de ces anciennes mœurs déjà assez passées pour n'être plus que des spectacles (1 520).

Le duc de Bouillon déclara la guerre à l'empereur: celui-ci crut que le duc était secrètement appuyé de la France : commencement des guerres entre Charles-Quint et François I^^. Le Milanais est perdu de nouveau -, Léon X , qui a donné son nom à son siècle , meurt. Il écrivait à Raphaël : « Vous rendrez mon pontificat à jamais célèbre.» Il prophétisait. Malheureusement la renaissance des arts tomba presque au moment de la réformation dont la rigidité proscrivait les arts. Si l'ardeur religieuse des siècles qui élevèrent les monuments gothiques avait encore existé au temps des Michel-Ange et des Raphaël , de combien d'autres chefs-d'œuvre Rome, déjà si riche, serait ornée !

A Léon X succéda Adrien VIÏ, qui laissa la tiare à Clément VIT, autre Médicis (1521).

Prise de Rhodes par Soliman II (1522).

Le connétable de Bourbon , que persécutait la duchesse d'Angoulême, passe au service de Charles-Quint. Le marquis de Villane, sollicité par l'empereur de prêter son palais au connétable, répondit: « Je ne puis rien refuser à Vostre Majesté-, mais si le duc de Bourbon « loge dans ma maison, j'y mettrai le feu aussitost qu'il en sera sorti , « comme lieu infecté par la trahison, et ne pouvant plus estre habité a d'un homme d'honneur.» Seul traître que les Bourbons aient jamais compté dans leur race.

Le capitaine Bayard est tué dans la retraite de Rebecqae (1524). « Il fut tiré ung coup de hacquebouze, dont la pierre le vint frapper « au travers des rains , et lui rompit tout le gros os de Teschine. « Quand il sentit le coup, se print à crier Jésus! Et puis dist : Hélas!

« mon Dieu, je suis mort! Si print son cspce par la poignée et baisa « la croisée , en signe de la croix , et en disant tout hault : Miserere « 7??^/^ Deus, secimdum misericordiam tuant; devint incontinent « tout blcsme , comme failly des esperitz, et cuyda tumber : mais il « eut encore le cueur de prendre Tarson de la selle -, et demoura en « cest estât jusques à ce que ung jeune gentil homme, son maistre a d'hostel, lui ayda à descendre, et le mit soubz ung arbre. .... « . . . . Ses povres serviteurs domestiques estoient tous trainssiz, « entre lesquclz estoit son povre maistre d'hosfel , qui ne l'aban- « donna jamais^ et se confessa le bon chevalier à luy, par faulie de « prebstre. Le povre gentil homme fondoit en larmes, voyant son « bon maistre si mortellement navré , que nul remède en sa vie n'y « avoit-, mais tant doulcement le reconfortoit icelluy bon chevalier, « en luy disant : Jacques, mon amy, laisse ton deuil; c'est le vou- « loir de Dieu de m'oster de ce monde -, je y ay la sienne grâce lon- « guement demeuré, et y ay receu des biens et des honneurs plus a que à moi n'appartient : tout le regret que j'ay à mourir, c'est que « je n'y ay pas si bien fait mon devoir que je devoys. »

Le connétable de Bourbon, du parti des enneniis, se présenta pour consoler Bayard : « Monseigneur, lui dit le capitaine, ne faut avoir « pitié de moi, mais de vous, qui estes armé contre vostre roy, a vostre pays et vostre foi. » Bourbon insista , et parla de bons chirurgiens; Bayard répliqua : « Je cognois que je suis blessé à mort. « Je prends la mort en gré et n'y ay aucune desplaisance. » Le connétable s'en alla les larmes aux yeux et s'écriant : « Bienheureux le « prince qui a ung tel serviteur, et ne sçait la France qu'elle a perdu « aujourd'hui.»

Le marquis de Pescaire (Fernand-François d'Aval oz) dit : « Plust « à Dieu, gentil seigneur de Bayard, qu'il m'eust cousté une quarte « de mon sang, sans mort recevoir, je ne dcusse manger chair de « deux ans, et je vous tiensisse en santé mon prisonnier ! »

Bataille de Pavie, 14 février 1525. On ne retrouve p^us l'original du fameux billet : Tout est perdu fors l'honneur; mais la France , qui l'aurait écrit, fe lient pour aulhenlique. Jean, pris à Poitiers, fut servi à table par son vainqueur et traité à Londres comm^^- un monarque triomphant : François I^»' fut transféré rudement dans les prisons de Madrid : les chevaliers, que le monarque français voulait faire revivre, n'étaient plus. Au reste, les élats de Bourgogne, en 1526 , ne se crurent pas liés par le traité de Madrid , qui détachait,

252 ANALYSE RAISONNÊE

sans leur consentement , la Bourgogne de la France -, les états de Paris, en 1359, refusèrent de ratifier le traité négocié pour la délivrance du roi Jean : il n'y a de permanent que l'indépendance des peuples, toutes les fois qu'elle est appelée à parler seule.

L*annéede la captivité de François I^S prisonnier, vit Albert, margrave de Brandebourg, grand maître de l'ordre Teutonique, embrasser le luthéranisme et s'emparer des provinces de Tordre. Les descendants d'Albert sont devenus rois de Prusse.

Le traité de Cambrai , en 1529, terminales guerres d'Italie entre François !«»• et Charles-Quint. La Bretagne est réunie à la France par une ordonnance expresse. Avant l'édit du domaine de 1 566, nos rois pouvaient librement disposer de leurs biens patrimoniaux-, ces biens ne devenaient inaliénables que par leur réunion au domaine; d'où il faut distinguer deux choses dans l'ancien droit commun de la troisième race : la propriété particulière du prince, la propriété générale de la couronne. François I^^ fonde l'infanterie française : elle remplaça les fantassins allemands à notre solde. Cette infanterie fut d'abord formée sur le modèle des légions romaines, et divisée en corps de six mille hommes. On en revint à la division par bandes de cinq ou six cents hommes, origine de nos régiments. Henri, frère puîné de François, dauphin, épouse à Marseille Calherine de Médicls (1532, 1533).

Le schisme d'Angleterre éclate en 1534, à propos du divorce de Henri Vin pour épouser Anne de Boulen. Cette année même, 1534, les doctrines de Calvin se glissaient en France sous la protection de Marguerite , reine de Navarre , sœur de François l^^ ^ et cette année encore Ignace de Loyola fonda la société de Jésus : quand les idées des peuples sont mures pour un changement, il arrive que les princes se trouvent faits pour les développer. Nouvelle guerre entre la France et l'Espagne , à propos de la décapitation , par François Sforce, de l'envoyé de France à Milan. Charles-Quint, revenu triomphant de son expédition d'Afrique, est battu en Provence et ea Picardie.

Henri devient dauphin par la mort de François, son frère aîné, empoisonné. Les anabaptistes sont dispersés par le supplice de Jean de Leyde-, à Munster (1536). Charles-Quint est ajourné à la cour des pairs de France, comme vassal rebelle, ainsi que l'avait été le prince Noir -, ridicule résurrection des droits périmés de la monarchie féodale (1537).

Charles-Quint traverse la France (1539) pour aller apaiser des troubles survenus dans cette ville de Gand , berceau des tribuns et asile des rois. ^

L'ordonnance de Villers-Coterets (1536) commande Tabrévialion des procès, le non-empiètement des tribunaux ecclésiastiques sur les justices ordinaires, et la rédaction en français des actes publics. On s'est étonné que cette ordonnance n'ait pas été rendue plus tôt. Il fallait bien attendre la langue ; elle ne commença à être assez débrouillée pour être convenablement intelligible que sous le règne de François I«^ Si, dès l'an 1281, l'empereur Rodolphe obligea d'écrire les actes impériaux en langue vulgaire, c'est que l'allemand était une langue mère parlée de tout temps par un peuple qui l'entendait. La langue française n'était qu'un patois né principalement des langues romaine et latine ^ des siècles s'écoulèrent avant qu'elle devînt une langue générale dans toute l'étendue delà monarchie. Edouard ÏII put défendre l'usage du jargon normand dans les tribunaux d'Angleterre , parce qu'il trouva derrière ce jargon l'anglais , ou le bas allemand, conservé par les Saxons conquis.

La procédure criminelle, devenue presque publique, cesse de l'être sous le chancelier Poyet.

On commence à voir paraître les noms fameux dans les règnes suivants : le cardinal de Lorraine et son frère , le premier duc de Guise , le connétable Anne de Montmorency, et Catherine de Médicis(1540).

François 1er établit ^q nouvelles relations extérieures-, il envoie des ambassadeurs à Soliman II , à Constantinople , et en reçoit de Gustave Wasa , roi de Suède. Ce prince , célèbre par son courage et ses aventures, rendit la Suède luthérienne, et devint chef militaire des protestants (1542).

En 1544, bataille de Cérisoles, gagnée par les Français. En 1545, premières exterminations des guerres de religion en France^ exécution des villes huguenotes de Cabrières et de Mérindol.

Les deux chefs du schisme, Luther et Henri VIIÏ, meurent, le premier en 154G, et le second en 1547. François I^»-, qui commença la persécution contre les huguenots , suivit deux mois après dans la tombe le tyran des libertés politiques et le fondateur des libertés religieuses de l'Angleterre (l*^"" mars 1547). Charles-Quint se traîna neuf ans sur la terre après son rival : il

254 ANALYSE RAlSONxNÉE

abdiqua en 1356, se relira au monast.ère de Saint-Just, dans l'Estramadure, et célébra vivant ses propres funérailles. Enveloppé d'un linreul, couché dans une bière, il chanta , du fond de son cercueil , l'office des morts , que les religieux célébraient autour de lui. « C'é- « tait l'homme pour lequel, dit Montesquieu, le monde s'étendit , et «t l'on vit paraître un monde nouveau. » Ce monde nouveau donna la mort à François I^r. Toute la destinée de Charles-Quint pesa sur celle du monarque français. Importuné jusque dans ses derniers jours des rivalités de ses maîtresses et de celles des maîtresses de son fils, François h^ mourut en cbrétien qui reconnaît sa fragilité^ Charles-Quint s'en alla comme un ambitieux qui se revêt du froc et du cercueil, dépité de n'avoir pu se parer de la dépouille du monde. Les faiblesses du monarque espagnol ne furent pas apparentes comme celles du monarque français, dont la galanterie était aussi éclatante que la valeur. Un inceste mystérieux qui , dans les ombres d'un cloître, donna naissance à un héros, a été reprochée Charles-Quint : ses désordres avaient quelque chose de sérieux, de secret et de profond comme lui.

Il y a des époques où la société se renouvelle, où des catastrophes imprévues, des hasards heureux ou malheureux, des découvertes inattendues, déterminent un changement préparé de longue main dans le gouvernement, les lois, les mœurs et les idées. Cette révolution, qui paraît subite , n'est que le travail continu de la civilisation croissante, que le résultat de la marche de. cette civilisation vers le perfectionnement nécessaire, efficient , attaclié à la nature humaine. Dans les révolutions , même en apparence rétrogrades, il y a un pas de fait, une lumière acquise pour aveindre quelque vérité. Les conséquences ne se font pas immédiatement remarquer en jaillissant du principe qui les produit^ ce n'est guère qu'après une cinquantaine d'années qu'on aperçoit les transformations opérées chez les peuples par des événements déjà vieux d'un demi-siècle.

Ainsi, lorsque François \^^ monta sur le trône, la découverte de l'Amérique, la prise de Constantinople par les Turcs, l'invention de l'imprimerie, toutes ces choses qui avaient précédé le règne de ce roi, commençaient à agir en étendant le domaine de l'homme physique et moral. Des mers inconnues à braver, de nouveaux mondes à explorer, offraient des objets dignes de leurs efforts à l'esprit chevaleresque et religieux qui régnait encore, aux lettres, aux sciences et aux arts, qui renaissaient ^ aux gouvernements et au commerce, qui

DE L'ÎTTSTOirE DE FRANCE. 235

cherchaient de nouvelles sources de puissance et de richesses. L'imprimerie semblait en môme temps avoir été trouvée tout exprès pour multiplier et répandre les trésors que les Grecs, chassés de leur patrie, avaient apportés dans l'Occident. Les courses transalpines de Charles Vïil et de Louis XII avaient fait passer dans les Gaules ce goût dos élégances de la vie, perdu depuis longtemps. Milan, Florence, Sienne, virent reparaître ces noms, qu'ils avaient bien connus au temps de la conquête des Normands et de Charles d'Anjou : les la Palice, les Nemours, les Lautrec, les Vieilleville, ne trouvèrent plus, comme leurs pères, une terre demi-barbare, mais une terre classique, où le génie d'Auguste s'était réveillé, où, comme les vieux Romains, ils adoucirent leurs rudes vertus à la voix des arts accourus une seconde fois de la Grèce. Quand Bavard acquérait le haut renom de prouesse, c'était au milieu de l'Italie moderne, de l'Italie dans toute la fraîcheur de la civilisation renouvelée^ c'était au milieu de ces palais bâtis par Bramante, Michel-Ange et Palladio, de ces palais dont les murs étaient couverts de tableaux récemment sortis des mains des plus grands maîtres -, c'était à l'époque où l'on déterrait les statues et les monuments de l'antiquité, tandis que les Gonzalve de Cordoue, les Trivulce-, les Pescaire, les Strozzi combattaient, que les artistes se faisaient justice de leurs rivaux à coups de poignard, que les aventures de Roméo et de Juliette se répétaient dans toutes les familles, que l'Arioste et le Tasse allaient chanter cette chevalerie dont Bayard était le dernier modèle.

Les guerres de François I®»", de Charles-Quint et de Henri VIII mêlèrent les peuples, et les idées se multiplièrent. Des armées régulières, connues en Furope depuis la fin du règne de Charles VII, firent disparaître le reste des milices féodales. Les braves de tous les pays se rencontrèrent dans ces troupes disciplinées : Bayard put combattre tels fils de Pizarre et de Fernand Certes, qui avaient vu tomber les empires du Pérou et du Mexique. Ces infidèles, que les chevaliers allaient, avec saint Louis, chercher au fond de la Palestine, maîtres de Constantinople, et devenus nos alliés, intervenaient dans notre politique; leur prince envoyait le renégat grec Barberousse combattre pour le pape et le roi très-chrétien sur les côtes de la Provence.

Tout changea donc dans la France; les vêtements même s'altérèrent; il se fit des anciennes et des nouvelles mœurs un mélange unique. La langue naissante fut écrite avec esprit, finesse et naïveté

256 ANALYSE RAISONNÊE

par la sœur de François I^r, la reine de Navarre ; par François !«' lui-même, qui faisait des vers aussi bien que Marot-, par Rabelais, Amyot, les deux Marot et les auteurs de Mémoires. L'étude des classiques, celle des lois romaines, l'érudilion générale, furent poussées avec ardeJir; les arts acquirent une perfection qu'ils n'ont jamais surpassée depuis en France. La peinture, éclatante en Italie, fut transplantée dans nos forêts et nos châteaux gothiques; ceux-ci virent leurs tourelles et leurs créneaux se couronner des ordres de la Grèce. Anne de Montmorency, qui disait ses patenôtres, ornait Écouen de chefs-d'œuvre; le Primaticc embellissait Fontainebleau-, François I«% qui se faisait armer chevalier comme au temps de Richard Cœur de Lion, assistait à la mort de Léonard de Vinci, et recevait le dernier soupir de ce grand peintre; et, auprès de tout cela, le connétable de Bourbon, dont les soldats, comme ceux d'Alaric, se préparaient à saccager Rome ; ce connétable , qui devait mourir d'un coup de canon tiré peut-être par le graveur Benvenuto Cellini, représentait dans ses terres de France la puissance, la vie et les mœurs d'un ancien grand vassal de la couronne.

François I^r, qui ne fut pas un grand homme, mais auquel le surnom de grand roi est néanmoins resté ; ce père des lettres, qui voulut rompre toutes les presses dans son royaume, attira les femmes à la cour. Cette cour, lettrée, galante et militaire, mêlait les faits d'armes aux amours. Alors commença le règne de C€S favorites qui furent une des calamités de l'ancienne monarchie. De toutes ces maîtresses, une seule, Agnès Sorel, a été utile au prince et à la patrie.

Une aventure, choisie entre mille, suflira pour faire connaître la haute société sous François Ie^ Brantôme, qui, avec un autre genre de talent, imite souvent Froissart, est en cette matière le conteur parfait : « J'en ay ouy conter d'une autre du temps du roy France çois ler, de ce beau escuyer Gruffy, qui estoit un escuyer de l'es- « curye dudit roy, et mourut à Naples au voyage de M. de Lautrec, « et d'une très-grande dame de la cour, qui en devint très-amou- « reuse: aussi estoit-il très-beau, et ne l'appcloit-on ordinairement € que le beau Gruffy, dont j'en ay veu le pourtrait qui le monstre « teï

a Elle attira un jour un sien valet de chambre en qui elle se fioit, « pourtant inconnu, et non veu dans sa chambre, qui luy vint dire « un jour, luy bien habillé, qui sentoit son gentilhomme, qu'une « très-belle et honcsle dame se recommandoit. à luy, et qu'elle en

« estoit si amoureuse, qu'elle en desiroit fort l'accointance plus que « d'homme de la cour ^ mais par tel si, qu'elle ne vouloit pour tout a le bien du monde qu'il la vist et la connust-, mais qu'à l'heure du a couchrr, et qu'un chacun de la cour seroit retiré, il le viendroit « quérir et prendre en un certain lieu qu'il luy diroit, et de là il le « meneroit chez cette dame-, mais par tel pact aussi, qu'il luy vouloit a boucher les yeux avec un beau mouchoir blanc, comme un trom- « pette qu'on mené en ville ennemie, afin qu'il ne pust voir ny re- « connoistre le lieu, ny la chambre, là où il le meneroit, et le tiea- « droit tousjours par les mains, afin de ne deffaire ledit mouchoir j « car ainsi luy avoit commandé sa maistresse pour ne vouloir estre « connue de luy jusques à quelque temps certain el prefix qu'il luy

« dit et promit Partanl le messager se

« despartit d'avec Gruffy, qui fut en peine et en songe, luy ayant « grand sujet de penser que ce fust quelque partie jouée de quelque « ennemy de cour, pour lui donner quelque venue, ou de mort, ou « de charité envers le roy. Songeoit aussi quelle dame ce pou voit « estre, ou grande, ou moyenne, ou petite, ou belle, ou laide, qui « plus lui faschoit (encore que tous chats sont gris la nuict). Par quoy a après en avoir conféré à un de ses compagnons des plus privez, il « résolut de tenter la risque, et que, pour l'amour d'une grande, « qu'il presumoit bien estre, il ne falloit rien craindre et apprehen- « der : par quoy le lendemain que le roy, les reynes, les dames et « tous et toutes celles de la cour se furent retirez pour se coucher, « ne faillit de se trouver au lieu que le messager l'avoit assigné, qui a ne faillit aussitost à l'y venir trouver avec un second, pour luy « aider à faire le guest, si l'autre n'estoit point suivi de page, ny « laquais, ny valet, ny gentilhomme. Aussitost qu'il le vid, luy dit a seulement : Allons, monsieur; madame vous allend. Soudain il le « banda et le mena par lieux estroits, obscurs, travers et inconnus 5 a de sorte que l'autre luy dit franchement qu'il ne sçavoit là où il le « mcnoit : puis il entra dans la chambre de la dame, qui estoit si « sombre et si obscure, qu'il ne pouvoit rien voir ny connoistre, « non plus que dans un four.

« Bien la Irouva-t-il très-bien parfumée, qui luy fit espérer quel-

a que chose de bon ^ et après le

« mena par la main, luy ayant esté le mouchoir, au lit de la dame,

« qui l'attendoit^ et se mit auprès d'elle *

« où il n'y trouva rien que très-exquis, tant à sa peau qu'à son lit et

258 ANALYSE RAISONNÉTB

a son linge, qu'il tastonnoit avec les mains; et ainsi passa la nuict oc joyeusement avec cette belle dame, que j'ay bien ouy nommer. .

« Mais rien ne lui faschoit, disoit-il, sinon que

« jamais n'en sceut tirer aucune parole.

« Il n'a voit garde : car il parloit assez souvent à elle le jour, « comme aux autres dames, et pour ce, l'eust connue aussitost. I>3 « folastrcries, de mignardises, de caresses, elle n'y espargnoit aaa cune ; tant il y a qu'il se trouva bien.

« Le lendemain matin, à la pointe du jour, le messager ne faillit « de le venir esveillcr, et le lever et habiller, le bander et le retou!>- « ner au lieu où il l'a voit pris, et de luy dire adieu jusqu'au retour, « qui seroit bien tost.

« Le beau Gruffy, après l'avoir remercié cent fois, luy dit adieu, € et qu'il seroit toujours prest de retourner, ce qu'il fit : et la feste « en dura un bon mois, au bout duquel fallut à Gruffy partir pour « son voyage de Naples, qui prit congé de sa dame, et luy dit adieu € à grand regret, sans en tirer d'elle aucun parler seulement de « bouche, sinon soupirs et larmes, qu'il luy sentoit couler des yeux. « Tant il y a qu'il partit d'av(vc sans la connoistre nullement, ny « s'en appercevoir. »

Il faut maintenant trouver place pour la réformation au mHieu de ces mœurs licencieuses et légères : elle avait la prétention de reproduire le premier christianisme chez les chrétiens vieillis , comme François h^ voulait ressusciter la chevalerie parmi les porteurs de mousquets et d'arquebuses.

La réformation est l'événement le plus important de cette époque; elle ouvre les siècles modernes , et les sépare du siècle indéterminé qui suivit la disparition du moyen âge.

Jusqu'alors on avait souvent vu des hérésies dans l'Église latine, !:2;>is peu durables , et elles n'avaient jamais altéré l'ordre politique. Le protestantisme devint , dès son origine, une affaire d'Etat , et divisa sans retour la cité. Les métamorphoses opérées dans les lois et dans les mœurs doivent nécessairement amener des changements dans la religion-, il était impossible que l'extérieur de l'édillce changeât , sans que les bases mêmes de cet édifice ne fussent ébranlées

La réformation réveilla les idées de l'antique égalité, porta riiomme à s'enquérir, à chercher, à apprendre. Ce fut, à proprement parler, la vérité philosophique qui, revêtue d'une forme chrétienne, attaqua la vérité religieuse. La réformation servit puissamment à transformer

une société toute militaire en une société civile et industrielle -, ce bien est immense , mais ce bien a été mêlé de beaucoup de mal , et l'impartialité historique ne permet pas de le taire.

Le christianisme commença chez les hommes par les classes plébéiennes, pauvres et ignorantes. Jésus-Christ appela les petits , et ils allèrent à leur maître. La foi monta peu à peu dans les hauts rangs , et s'assit enfin sur le trône impérial. Le christianisme était alors catholique ou universel ; la religion dite catholique partit d'en bas pour arriver aux sommités sociales : nous avons vu que la papauté n'était que le tribunat des peuples , lorsque l'âge politique du christianisme fut arrivé.

Le protestantisme suivit une route opposée : il s'introduisit par la tête du corps poHtique , par les princes et les nobles, par les prêtres et les magistrats, par les savants et les gens de lettres, et il descendit lentement dans les conditions inférieures^ les deux empreintes de ces deux origines sont restées distinctes dans les deux communions.

La communion réformée n'a jamais été aussi populaire que le culte catholique ; de race princière et patricienne , elle ne sympathise pas avec la foule. Équitable et moral , le protestantisme est exact dans ses devoirs, mais sa bonté tient plus de la raison que de la tendresse 5 il vêtit celui qui est nu, mais il ne le réchauffe pas dans son sein j il ouvre des asiles à la misère , mais il ne vit pas et ne pleure pas avec elle dans ses réduits les plus abjects -, il soulage l'infortune , mais il n'y compatit pas. Le moine et le curé sont les compagnons du pauvre: pauvres comme lui, ils ont pour compagnons les entrailles de Jésus-Christ -, les haillons , la paille , les plaies , les cachots , ne leur inspirent ni dégoûts , ni répugnance -, la charité en a parfumé l'indigence et le malheur. Le prêtre catholique est le successeur des douze hommes du peuple qui prêchèrent Jésus-Christ ressuscité -, il bénit le corps du mendiant expiré, comme la dépouille sacrée d'un être aimé de Dieu et ressuscité à l'éternelle vie. Le pasteur prolestant abandonne le nécessiteux sur son lit de mort ^ pour lui les tombeaux ne sont point une religion , car il ne croit pas à ces lieux expiatoires où les prières d'un ami vont délivrer une âme souffrante : dans ce monde, il ne se précipite point au milieu du feu, de la peste 5 il garde, pour sa famille particulière, ces soins affectueux que le prêtre de Rome prodigue à la grande famille humaine.

Sous le rapport religieux, la réformalion conduit insensiblement à riudifférence ou à l'absence complète de foi : la raison en est qua

l'indépendance de l'esprit aboutit à deux abîmes : le doute ou l'incrédulité.

Et par une réaction naturelle la réformation , en se montrant au monde, ressuscita la fanatisme catholique qui s'éteignait : elle pourrait donc être accusée d'avoir été la cause indirecte des horreurs de ia Saint-Rarthélemy, des fureurs de la Ligue, de l'assassinat de Henri IV , des massacres d'Irlande , de la révocation de l'édit de Nantes et des dragonnades. Le protestantisme criait à l'intolérance de Rome , tout en égorgeant les catholiques en France , en jetant au vent les cendres des morts , en allumant les bûchers de Sirven à Genève, en se souillant des violences de Munster, en dictant les lois atroces qui ont accablé les Irlandais , à peine aujourd'hui délivrés après deux siècles d'oppression. Que prétendait la réformation relativement au dogme et à la discipline? Elle pensait bien raisonner en niant quelques mystères de la foi cathohque, en même temps qu'elle en retenait d'autres tout aussi difficiles à comprendre. Elle attaquait les abus de la cour de Rome? Mais ces abus ne se seraient-ils pas détruits par le progrès de la civilisation ? Ne s'élevait-on pas de toutes parts , et depuis longtemps , contre ces abus? Érasme , Rabelais , et tant d'autres, ne commençaient-ils pas à remarquer et à faire sentir, sans le secours de Luther, les vices que le pouvoir non contrôlé et la grossièreté du moyen âge avaient introduits dans l'Église? Les rois n'avaient-ils pas secoué le joug des papes? Le long schisme du quatorzième siècle n'avait-il pas attiré les yeux mêmes de la foule sur Tambition du gouvernement pontillcal? Les magistrats ne faisaientils pas lacérer et brûler les bulles?

La réformation , pénétrée de l'esprit de son fondateur , moine envieux et barbare, se déclara ennemie des arts. En retranchant l'imagination des facultés de l'homme , elle coupa les ailes au génie et le mit à pied. Elle éclata au sujet de quelques aumônes destinées à élever au monde chrétien la basilique de Saint-Pierre : les Grecs auraient-ils refusé les secours demandés à leur piété pour bâtir un temple à Minerve?

Si la réformation, à son origine , eût obtenu un plein succès , elle aurait établi , du moins pendant quelque temps , une autre espèce de barbarie : traitant de superstition la pompe des autels , d'idolâtrie les chefs-d'œuvre de la sculpture, de l'architecture et de la peinture , elle tendait à faire disparaître la haute éloquence et la grande poésie , à détériorer le goût parla répudiation des modèles, à introduire quelque

chose de sec , de froid , de pointilleux , dans l'esprit , à substituer une société guindée et toute matérielle à une société aisée et tout intellectuelle, à mettre les machines et le mouvement d'une roue en place des mains et d'une opération mentale. Ces vérités se confirment par l'observation d'un fait.

Dans les diverses branches de la religion réformée, cette communion s'est plus ou moins rapprochée du beau , selon qu'elle s'est plus ou moins éloignée de la religion catholique. En Angleterre , où la hiérarchie ecclésiaslique s'est maintenue, les lettres ont eu leur siècle classique. Le luthéranisme conserve des étincelles d'imagination que cherche à éteindre le calvinisme, et ainsi de suite en descendant jusqu'au quaker, qui voudrait réduire la vie sociale à la grossièreté des manières et à la pratique des métiers.

Shakespeare, selon toutes les probabilités, était catholique ^ Milton a visiblement imité quelques parties des poëmes de saint Avit et de Masenius-, Klopstock a emprunté la plupart des croyances romaines. De nos jours en Allemagne, la haute imagination ne s'est manifestée que quand l'esprit du protestantisme s'est affaibli et dénaturé : les Goethe et les Schiller ont retrouvé leur génie en traitant des sujets catholiques -, Rousseau et madame de Staël font une illustre exception à la règle ; mais étaient-ils protestants à la manière des premiers disciples de Calvin ? C'est à Rome que les peintres, les architectes et les sculpteurs des cultes dissidents viennent aujourd'hui chercher des inspirations que la tolérance universelle leur permet de recueillir. L'Europe, que dis-je? le monde est couvert de monuments de la religion catholique. On lui doit cette architecture gothique qui rivalise par les détails et qui efface par la grandeur les monuments de la Grèce. Il y a trois siècles que le protestantisme est né -, il est puissant en Angleterre, en Allemagne, en Amérique^ il est pratiqué par des millions d'hommes : qu'a-t-il élevé? Il vous montrera les ruines qu'il a faites , parmi lesquelles il a planté quelques jardins , ou établi quelques manufactures. Rebelle à l'autorité des traditions, à l'expérience des âges, à l'antique sagesse des vieillards, le protestantisme se détacha du passé pour planter une société sans racines. Avouant pour père un moine allemand du seizième siècle, le réformé renonça à la magnifique généalogie qui fait remonter le catholique par une suite de saints et de grands hommes jusq^u'à Jésus-Christ, de là jusqu'aux patriarches et au berceau de l'univers. Le siècle protestant dénia à sa première heure toute parenté avec le siècle de ce Léon, protecteur

du monde civilisé contre Attila, et avec le siècle de cet autre Léon qui, mettant fin au monde barbare, embellit la société lorsqu'il n'était plus nécessaire de la défendre.

Si la réformation rétrécissait le génie dans l'éloquence, la poésie et les arts, elle comprimait les grands cœurs à la guerre : l'héroïsme est l'imagination dans l'ordre militaire. Le catholicisme avait produit les chevaliers , le protestantisme tit des capitaines , braves et vertueux comme la Noue, mais sans élan -, souvent cruels à froid , et austères moins de mœurs que d'esprit : les Chàtillon furent toujours effacés par les Guise. Le seul guerrier de mouvement et de vie que les protestants comptassent parmi eux, Henri IV, leur échappa. La réformation ébaucha Gustave-Adolphe, Charles XII et Frédéric ^ elle n'aurait pas fait Buonaparte, de même qu'elle avorta de Tillotson et du ministre Claude , et n'enfanta pas Fénélon et Bossuet , de même qu'elle éleva Inigo Jones et Webb , et ne créa point Raphaël et Michel- Ange.

On a dit que le protestantisme avait été favorable à la liberté politique et avait émancipé les nations. Les faits parlent-ils comme les personnes?

Il est certain qu'à sa naissance la réformation fut républicaine, mais dans le sens aristocratique, parce que ses premiers disciples furent des gentilshommes. Les calvinistes révèrent pour la France une espèce de gouvernement à principautés fédérales, qui l'aurait fait ressembler à l'empire germanique : chose étrange! on aurait vu renaître Ig féodalité par le protestantisme. Les nobles se précipitèrent par instinct dans ce culte nouveau, et à travers lequel s'exhalait jusqu'à eux une sorte de réminiscence de leur pouvoir évanoui. Mais cette première ferveur passée, les peuples ne recueillirent du protestantisme aucune liberté politique.

Jetez les yeux sur le nord de l'Europe, dans les pays où la réformation est née, où elle s'est maintenue ^ vous verrez partout l'unique volonté d'un maître : la Suède, la Prusse, la Saxe, sont restées sous la monarchie absolue-, le Danemark est devenu un despotisme légal. Le protestantisme échoua dans les pays républicains-, il ne put envahir Gênes, et à peine obtint-il à Venise et à Ferrare une petite église secrète qui mourut : les arts et le beau soleil du Midi lui étaient mortels. Eu Suisse, il ne réussit que dans les canton*^ aristocratiques, analogues à sa nature, et encore avec une grande effusion de sang. Les cantons populaires ou démocratiques, Schwitz, Ury et Under-

wald, berceau de la liberté helvétique, le repoussèrent. En Angleterre il n'a point été le véhicule de la constitution, formée bien avant le seizième siècle dans le giron de la foi catholique. Quand la Grande- Bretagne se sépara de la cour de Rome, le parlement avait déjà jugé et déposé des rois; les trois pouvoirs étaient distincts-, l'impôt et l'armée ne se levaient que du consentement des lords et des communes-, la monarchie représentative était trouvée et marchait^ le temps, la civilisation, les lumières croissantes, y auraient ajouté les ressorts qui lui manquaient encore, tout aussi bien sous l'influence du culte catholique que sous l'empire du culte protestant. Le peuple anglais fut si loin d'obtenir une extension de ses libertés par le renversement de la religion de ses pères, que jamais le sénat de Tibère ne fut plus vil que le parlement de Henri VIII ; ce parlement alla jusqu'à décréter que la seule volonté du tyran fondateur de l'Église anglicane avait force de loi. L'Angleterre fut-elle plus libre sous le sceptre d'Elisabeth que sous celui de Marie? La vérité est que le protestantisme n'a rien changé aux institutions : là où il a trouvé une monarchie représentative ou des républiques aristocratiques, comme en Angleterre et en Suisse, il les a adoptées ; là où il a rencontré des gouvernements militaires, comme dans le nord de l'Europe, il s'en est accommodé, et les a même rendus plus absolus.

Si les colonies anglaises ont formé la république plébéienne des États-Unis, elles n'ont point dû leur émancipation au protestantisme ^ ce ne sont point des guerres religieuses qui les ont délivrées 5 elles se sont révoltées contre l'oppression de la mère patrie, protestante comme elles. Le Maryland, état catholique et très-peuplé, fit cause commune avec les autres États, et aujourd'hui la plupart des États de l'Ouest sont catholiques ^ les progrès de cette communion dans ce pays de liberté passent toute croyance, parce qu'elle s'y est rajeunie dans son élément naturel populaire, tandis que les autres communions y meurent dans une indifférence profonde. Enfin, auprès de cette grande république des colonies anglaises protestantes, viennent de s'élever les grandes républiques des colonies espagnoles catholiques : certes celles-ci, pour arriver à l'indépendance, ont eu bien d'autres obstacles à surmonter que les colonies anglo-américaines, nourries au gouvernement représentatif, avant d'avoir rompu le faible lien qui les attachait au sein maternel.

Une seule république s'est formée en Europe à l'aide du protestantisme, la republique de la Hollande j mais il faut remarquer que la

^i ANALYSE RAISONNER

Hollande appartenait à ces communes industrielles des Pays-Bas qui, pendant plus de quatre siècles, luttèrent pour secouer le joug de leurs princes, et s'administrèrent en forme de républiques municipales, toutes zélées catholiques qu'elles étaient. Philippe II et les princes de la maison d'Autriche ne purent étouffer dans la Belgique cet esprit d'indépendance -, et ce sont des prêtres catholiques qui viennent aujourd'hui même de la rendre à l'état républicain.

Il faut conclure de l'étroite investigation des faits que le protestantisme n'a point affranchi les peuples : il a apporté aux hommes la liberté philosophique, non la liberté politique-, or la première liberté n'a conquis nulle part la seconde, si ce n'est en France, vraie patrie de la catholicité. Comment arrive-t-il que l'Allemagne, très-philosophique de sa nature et déjà armée du protestantisme, n'ait pas fait un pas vers la liberté politique dans le dix-huitième siècle, tandis que la France, très-peu philosophique de tempérament et sous le joug du catholicisme, a gagné dans le même siècle toutes ses libertés?

Descartes, fondateur du doute raisonné, auteur de la Méthode et des Méditations, destructeur du dogmatisme scolastique ^ Descartes, qui soutenait que pour atteindre à la vérité il fallait se défaire de toutes les opinions reçues ^ Descartes fut toléré à Rome, pensionné du cardinal de Mazarin, et persécuté par les théologiens de la Hollande.

L'homme de théorie méprise souverainement la pratique : de la hauteur de sa doctrine jugeant les choses et les peuples, méditant sur les lois générales de la société, portant la hardiesse de ses recherches jusque dans les mystères de la nature divine, il se sent et se croit indépendant, parce qu'il n'a que le corps d'enchaîné. Penser tout et n(.faire rien, c'est à la fois le caractère et la vertu du génie philosophique : ce génie désire le bonheur du genre humain-, le spectacle de la liberté le charme, mais peu lui importe de le voir par les fenêtres d'une prison. Comme Socrate, le protestantisme a été un accoucheur d'esprits-, malheureusement les intelligences qu'il a mises au jour n'ont été jusqu'ici que de belles esclaves.

Au surplus, la plupart de ces réflexions sur la religion réformée ne se doivent appliquer qu'au passé : aujourd'hui les protestants, pas plus que les catholiques, ne sont ce qu'ils ont été-, les premiers ont gagné en imagination, en poésie, en éloquence, en raison, en liberté, en vraie piété, ce que lo€ seconds ont perdu. Les antipathies entre les diverses communions n'existent plus-, les enfants du Christ, de

quelque lignée qu'ils proviennent, se sont resserrés au pied du Calvaire, souche commune de la famille. Les désordres et l'ambition de la cour romaine ont cessé ^ il n'est plus resté au Vatican que la vertu des premiers évêques, la protection des arts et la majesté des souvenirs. Tout tend à recomposer l'unité catholique ^ avec quelques con* cessions de part et d'autre, l'accord serait bientôt fait. Je répéterai ce que j'ai déjà dit dans cet ouvragre : pour jeter un nouvel éclat, le christianisme n'attend qu'un génie supérieur venu à son heure et dans sa place. La religion chrétienne entre dans une ère nouvelle; comme les institutions et les mœurs, elle subit la troisième transformation : elle cesse d'être politique-, elle devient philosophique sans cesser d'être divine ^ son cercle flexible s'étend avec les lumières et les libertés, tandis que la croix marque à jamais son centre immobile.

Page 1