‹ Œuvres complètes de Clément Marot (volume 2)Chapitre 184 sur 188 · DEFLORATION DB MESSIRE FLORIMOND ROBERTET · texte numérisé non relu

DEFLORATION DB MESSIRE FLORIMOND ROBERTET

Jadis ma plume on veit son vol estendre Au gré d'Amour, et d'un bas style et tendre Distiller dictz que soulois mettre en chant ; Mais un regrel de tous costez tranchant Luy faict laisser ceste doulce coustume, Pour la tremper en encre d'amertume.

Ainsi le fault, et quand ne le fauldroit, Mon cueur, helas 1 encores le vouldroit ; Et quand mon cueur ne le vouldroit encores, Oultre son vueil contrainct y seroit ores Par l'aiguillon d'une mort qui le poinct. Que dy je, mort 1 D'une mort n'est ce poinct, Ains d'une amour : car quand chascun mourroit, Sans vraye amour plaindre on ne le pourroit ; Mais quand la Mort a faict son maléfice, Amour adonc use de son office, Faisant porter aux vrays amys le dueil, Non point un dueil de fainctes larmes d'oeil Non point un dueil de drap noir annuel, Mais un dueil tainct d'ennuy perpétuel ; Non point un dueil qui dehors apparoist. Mais qui au cueur sans apparence croist.

Voylà le dueil qui a vaincu ma joye ; C'est ce qui faict que toute rien que j'oye Me sonne ennuy; c'est ce qui me procure Que couleur blanche à l'œil me soit obscure. Et que jour clair me semble noire nuict, De tel' façon que ce qui tant me nuit Corrompt du tout le nayf de ma Muse,

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Lequel de soy ne veull que je m'amuse A composer en triste tragédie ; Mais maintenant force m'est que je die Chanson mortelle en stile plein d'esmoy, Veu qu'autre cas ne peult sortir de moy.

De mon cueur donc l'intention totale Vous comptera une chose fatale, Que je trouyay d^'adventure mal seine.

En m'en venant de Loyre droict à Seine, Dessus Tourfou. Tourfou jadis estoit Un petit boys, où la Mort commettoit Meurdres bien grans sur ceulx qui chemin tel Vouloient passer. En celuy lieu mortel Je vey la Mort hydeuse et redoubtée, Dessus un char en triumphe montée, Dessoubs ses pieds ayant un corps humain Mort à l'envers, et un dard en la main. De boys mortel, de plumes empenné D'un vieil corbeau, de qui le chant damné Prédit tout mal ; et fut trempé le fer £n eau de Styx, fleuve triste d'Enfer.

La Mort, en lieu de sceptre vençrable, Tenoit en main ce dard espoventable.

Qui en maint lieu estoit tainct et taché Du sang de cil qu'elle avoit surmarché.

Ainsi debout sur le char se tenoit, Qu'un cheval pasle en hennissant trainoit. Devant ler|uel cheminoit une fée Fresche, en bon poinct, et noblement coififée. Sur teste raze ayant triple couronne, Que mainte perle et rubys environne.

Sa robe estoit d'un blanc et fin samys, Où elle avoit en pourtraicture mys, Par traict de temps, un million de choses, Commé'chasteaulx, palays et villes closes, Villages, tours et temples et convenlz.

Terres et mers, et voiles à tous ventz, Artillerie, armes, hommes armez, Chiens et oyseaulx, plaines et boys ramez, Le tout brodé de fine soye exquise, Par mains d'autruy torse, taincte et acquise ;

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Et pour devise, au bord de la besongne Estoît escript : Le feu h qui en grongne. Ce neantmoins, sa robe elle mussoit Soubz un manteau qui humble paroissoit, Où plusieurs draps divers furent compris, De noir, de blanc, d'enfumé et de gris, Signifiant de sectes un grand nombre Qui sans travail vivent dessoubz son umbre. «

Geste grand' Dame est nommée Rommaine, Qui ce corps mort jusques au tumbeau maine, La croix devant, en grand' cerimonie, Chantant mottetz de piteuse armonie.

Une autre Dame au costé droict venoit, A qui trop peu de chanter, souvenoit, D'un haubin noir, de pareure tanée, Montée estoit, la plus triste et tennée Qui fust alors soubz la haulteur celique. Helas ! c'estoit Françojse Republique, Laquelle avoit en maintz lieux entamé Son manteau bleu, de fleurs de lys semé. Si derompoit encor de toutes pars Ses beaulx cheveulx sur elle tous espars, Et pour son train ne menoit avec elle Sinon Douleur, Ënnuy et leur séquelle, Qui la servoient de tout cela qui duyt Quand au sepulchre un amy on conduyt,

De l'autre part cheminoit en grand' peine Le bon hommeau Labeur, qui en la plaine Avoit laissé bœufz, charrue et culture.

Pour ce corps mort conduire en sépulture ; Mais bien lava son visage haslé De force pleurs, ains que là fust allé.

Lors je, voyant telle pompe mondaine, Presupposay en pensée soudaine Que là gisoit* quelque prince de nom ; Mais tost après fuz adverty que non, Et que c'estoit un serviteur royal.

Qui fut jadis si prudent et loyal Qu'après sa mort son vray seigneur et roy Luy oi:donna ce beau funèbre arroy, Monstrant au doigt combien d'amour desservent

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De leurs seigneurs les servans qui bien servent.

Et comment sceu je alors qui estoit rhommeî Autour de luj ne veoy qui le me nonune. Et m'en enquiers. Mais le cueur qui leur fend Toute parole à leur boucàe deffend.

Si vous diray comment donques j'aj sceu Le nom de luy. Ce char que j'apperceu N'^toit paré de rouge, jaune ou vert.

Mais tout de noir par tristesse couvert, Et le suyvoient cent hommes en douleur, Vestuz d*habitz de semblable couleur, Ghascun au poing torche qui feu rendoit. Et où Fescu du noble mort pendoit.

Lors, curieux, piquay pour veoir les armes : Mais telle veue aux yeulx me meit les larmes, Y voyant painct Tesle sans per à elle. Dieu immortel (dy je lors) voicy Fesle Qui a volé ainsi que voler tault, Entre deux airs, ne trop bas ne trop hault ; Voicy, pour vray, Tesle dont la volée Par sa vertu à la France extoUée, Girconvolant ce monde spacieux, Et survolant maintenant les neuf cieulx. C'est Tesle noire en la bende dorée, L'esle en volant jamais non essorée.

Et dont sortie est la mieulx escrivant Plume qui fust de nostre aage vivant.

C'est celle plume où modernes esprits Soubz ses patrons leur sçavoir ont apris ; Ce fut la plume en sage main baillée, Qui ne fut onc (comme je croy) taillée Que pour servir en leurs secretz les roys ; Aussi de reng elle en a servi trois, En guerre, en paix, en affaires urgens, Au gré des roys et prouffit de leurs gens.

O vous, humains, qui escoutez ma plaincte. Qui est celluy qui eust ceste esle paincte En son escu? Vous en fault il doubler? Sentez vous point, quand venez à gouster Ce que je dy en mon triste motet, Que c'est le bon Flbrimond Robertet?

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En est il d'autre en la vie mortelle Pour qui je disse une louenge telle ?

Non, car vivant de son art n'en approche ; Or est il mort serviteur sans reproche.

Ainsi (pour vray) que mon cueur et ma langue Disoient d'accord si piteuse harangue, La fiere Mort sur le char sejournée Sa face pasle a devers moy tournée, Et à bien peu qu'elle ne m'a rué Le mesme dard dont elle a voit tué Gelluy qui fut la toute ronde sphère Par où guettois ma fortune prospère ; Mais tout à coup tourna sa veue oblique Contre et devers Françoyse Republique, Qui rirritoit, mauldissoit et blasmoit D'avoir occis celluy qui tant l'aymoit.

Adonc la Mort sans s'eflfrayer l'escoute, Et Republique hors de Testomach boute Les propres mots contenuz cy après, Avec sanglotz s'entresuyvant de près.

LA BBPUBLIQUB FRANÇOISE

Puis qu'on sçait bien, ô perverse Chimère, Que toute rage en toy se peult choisir, Jusqu'à tuer avec angoisse amere L'enfont petit au ventre de sa mère, Sans luy donner de naistre le loisir ; Puis qu'ainsi est, pourquoy prens tu plaisir A monstrer plus ta force tant congneue,^ Dont ne te peult louenge estre advenue ?

Qui de son corps la force met en preuve. Devant ses yeulx loz ou gaing luy appert ; Mais, en l'effect, où la tienne s'espreuve, Blasme pour loz, perte pour gaing se trouve ; Ghascun t'en blasme, et tout le monde y pert. Perdu nous as l'homme en conseil expert, Et l'as jecté mort dedans le giron De France (helas!) qui pleure à l'environ.

Françoys, franc Roy de France et des Françoys, Tu le fuz veoir quand l'ame il vouloit rendre ;

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De luy donner reconfort t'advançois, £t en ton cueur contre la Mort tançois, Qui ton bon serf au besoing yenoit prendre. O quelle amour impossible à comprendre ! Santé cent ans puisse avoir un tel maistre. Et du serrant au ciel puisse Tame estre.

France, et la fleur de ses princes ensemble. Le corps au temple en grand dueil ont mené : Lors France triste à Hecuba ressemble.

Quand ses enfans à Tentour d'elle assemble Pour lamenter Hector, son filz aisné.

Quiconques fut Hector aux armes né, Robertet fut notre Hector en sagesse; Pallas aussi luy en feit grand' largesse.

Au fond du cueur les larmes vont puisant Povres de court, pour pleurer leur ruyne : Et toy, Labeur, tu ne veoys plus luisant Ce cleir soleil qui estoit tant duisant A esclarcir de ce temps la bruyne.

Processions, ne chanter en rue hymne.

N'ont sceu mouvoir fiere Mort à mercy.

Qui me contrainct de dire encore, ainsi :

Vieille effacée, infecte, image immunde, Craincte de gens, pensement soucieux.

Quel bon advis, quelle sagesse abonde En ton cerveau, d'apovrir ce bas monde. Pour enrichir de noz biens les haultz cieulx ? Que mauldict soit ton dard malicieux !

En un seul coup s'est monstre trop habile. D'en tuer un et en navrer cent mille.

Tu as froissé la main tant imitable Qui au prouffict de moy, lasse, escrivoit : Tu as cousu la bouche véritable ; Tu as percé le cueur tant charitable, Et assommé le chef qui tant sçavoit.

Mais maulgré toy ça bas de lui se veoit Un cler renom, qui ce tour te fera Que par sus toy sans fin triumphera.

Tu as deffaict (ô lourde et mal adextrel) Ta non nuysance et nostre allégement; Endormy as de ta pesante dextre

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Cil qui ne peult resveillé au monde estre Jusques au jour du final jugement.

Las ! et tandis nous souffrons largement, N'ayans recours qu'au ciel et à noz larmes Pour nous venger de tes soudains alarmes.

De voz deux yeulx, vous, sa chère espousée : Faicles fontaine où puiser on puisse eau ; Filles de luy, vostre face arrousée De larmes soit, non comme de rousée, Mais chascun œil soit un petit ruisseau ; Ghascun des miens en jecte plus d'un sceau ; De tout cela faisons une rivière Pour y noyer la Mort, qui est si fiere.

Ha! la meschante, escoutez sa malice :

Premier occit en martial destroict Quatre meilleurs chevaliers de ma lice, Lescut, Bayard, la Tremoille et Pallice, Puis est entrée en mon conseil estroict, Et de la troupe alla frapper tout droict Le plus aymé et le plus diligent.

Souvent de telz est un peuple indigent.

Si son nom propre à dire on me semond, Je respondray qu'à son los se compassé : Son loz fleurit, son nom, c'est Florimond, Un mont flory, un plus que flory mont. Qui de haulteur Pamasus oultrepasse ; Car Pamasus (sans plus] les nues passe ; Mais cestuy vainct la haulteur cristaline, Et de lay sort fontaine cabaline.

De Robertet par tout le mot s'espart, En Tartarie, Espaigne et la Morée :

Deux filz du nom nous restent de sa part, Et un neveu, qui d'esprit, forme et art Semble Phebus à la barbe dorée.

De luy se sert dame France honorée En ses secretz, car le nom y consonne ; Si faict son sens, sa plume et sa personne.

Vous, ses deux fils, ne sont vos yeulx lassez ? Cessez voz pleurs, cessez, Françoys et Claude, Et en latin, dont vous sçavez assez, Ou en beau grec, quelque œuvre compassez

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Qui après mort vostre père coUaude; Puis increpez ceste Mort qui nous fraude. En luy prouvant par dictz philosophaulx Comme inutile est son dard et sa aulx.

L^AUTHBUR

Incontinent que la Mort entendit Que j'en vouloit inutile la dire, Son bras tout sec en arrière estendit.

Et fièrement son dard mortel brandit.

Pour Republique en frapper par grand ire ; Mais tout à coup de fureur se retire, Et d'une voix qui sembloit bien loingtaine Dit telle chose utile et trèscertaine.

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