ELEGIE XVI
Qui eust pensé que l'on peust concevoir Tant de plaisir pour lettres recevoir ? Qui eust cuydé le désir d'un cueur franc Estre caché dessoubz un papier blanc ?
Et comment peult un œil au cueur eslire Tant de confort par une lettre lire?
Certainement, dame trèshonorée, J'ay leu des sainctz la Légende dorée J'ay leu Alain, le trèsnoble orateur.
Et Lancelot, le trèsplaisant menteur ; J'ay leu aussi le Romant de la Rose, Maistre en amours, et Valere, et Orose, Comptant les faicts des antiques Rommains ; Bref, en mon temps, j'ay leu des livres maintz, Mais en nulz d'eux n'ay trouvé le plaisir Que j'ay bien sceu ^n voz lettres choisir ; J'y ay trouvé un langage bening,
Rien ne tenant du stile femenin ;
J'y ay trouvé suite de bon propos,
Avec un mot qui a mis en repos
Mon cueur estant travaillé de tristesse,
Quand me souffrez vous nommer ma maistresse.
Dieu nous doint donc, ma maistresse tfèsbelle
(Puisqu'il vous plaist qu'ainsi je vous appelle),
Dieu nous doint donc amoureux appétit
De bien traicter vostre servant petit.
O moy heureux d'avoir maistresse au monde
En qui vertu soubz grand' beauté abonde.
Tel est le bien qui me fut apporté
Par vostre lettre, où me suis conforté ;
Dont je maintiens la plume bien heurée
Qui rescrivit lettre tant désirée. •
Bien heureuse est la main qui la ploya,
Et qui vers moy (de grâce) l'envoya :
Bien heureux est qui apporter la sceut,
Et plus heureux celuy qui la reçeut.
Tant plus avant ces te lettre lisoye, En aise grand' tant plus me deduisoye ; Car mes ennuys sur le champ me laissèrent. Et mes plaisirs d'augmenter ne cessèrent, Tant que j'euz leu un mot qui ordonnoit Que ceste lettre ardre me convenoit.
Lors mes plaisirs d'augmenter prindrent cesse : Pensez adonc en quelle doubte et presse Mon cueur estoit. L'obéissance grande Que je vous doy, brusler me le commande : Et le playsir que j'ay de la garder Me le deffend, et m'en vient retarder.
Aucunefoys au feu je la boutoye Pour la brusler : puis soudain l'en ostoye, Puis l'y remis, et puis l'en recullay.
Mais à la fin (à regret) la bruslay En disant : « Lettre (après l'avoir baisée). Puisqu'il luy plaist, tu seras embrasée : Car j'ayme mieulx dueil en obéissant Que tout plaisir en desobéissant. »
Voylà comment pouldre et cendre devint L'ayse plus grand' qu'à moy onques advint*
Mais si de vous j'ay encor quelque lettre, Pour la brusler ne la faudra que mettre Près de mon cueur ; là elle trouvera Du feu assez, et si esproavera Combien ardante est Tamoureuse flamme Que mon las cueur pour voz vertus enflamme.
Au moins, en lieu des tourmens et ennuyz Que vostre amour me donne jours et nuyctz, Je vous supply de prendre (pour tous mets) Un crystallin miroyr que vous transmets. En le prenant, grand' joye m'adviendra, Car (comme croy) de moy vous souviendra Quand là dedans mirerez ceste face Qui de beauté toutes autres jefface.
Il est bien vray , et tiens pour seureté, Qu'il n'est miroyr, ne sera, n'a esté, Qui sceust au vif monstrer parfaictement Vostre beauté ; mais croyez seurement.
Si vos yeulx clers plus que ce cristallin Veissent mon cueur féal et non malin, Hz trouveroient là dedans imprimée Au naturel vos Ire face estimée.
Semblablement, avec vostre beauté Vous y verriez la mienne loyauté ; Et la voyant, vostre gentil courage Pourroit m'aymer quelque poinct d'advantage. Pleust or à Dieu donques que peussiez veoir Dedans ce cueur, pour un tel heur avoir I C'est le seul bien où je tends et aspire.
Et pour la fin, rien je ne vous désire Fors que cela que vous vous desirez.
Car mieulx que moy vos désirs choysirez.