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Oeuvres complètes de Clément Marot

Pour le biographe curieux qui tient à savoir à fond son Marot, il n'est peut-être plus de trouvaille, plus de regain à espérer après les chercheurs intrépides c[ui ont fouillé dans tous les documents, qui ont remué la poussière des vieilles archives, à Paris, à Gahors, à Genève. L'histoire de notre poète n'est .plus à faire. Marot est connu presque tout entier. Ses mœurs, ses aventures, ses misères, ses tribulations, ont été mises en pleine lumière, et ce qui de son existence reste dans une demiobscurité, c'est le côté purement romanesque. Le prestige de la célébrité lui valut-il quelques bonnes fortunes princières ; l'agrément de sa conversation, le tour vif et attrayant de son esprit, la finesse insinuante de ses manières, la poésie, purent-ils faire oublier à Diane de Poitiers et à Marguerite de Valois sa naissance, sa courte taille et sa figure peu avantageuse? Il est au moins permis de révoquer en doute ces aubaines accréditées trop légèrement par quelques érudits moins convaincus

qu'ingénieux. Ce sérail s'avancer beaucoup, à la suite de Leuglet-Dufresnoy, pour n'en citer qu'un, que de voir Diane de Poitiers dans la Dame Diane dont Marot se plaît à répéter le nom : la galanterie, dans cette cour légère du commencement du xvi'' siècle, n'était pas ennemie d'une prudente réserve, et l'indiscrétion même qu'il faudrait supposer au poète amoureux suffirait à démontrer qu'il ne fut jamais l'amant de la puissante favorite.

Rien n'autorise à être plus affirmatif au sujet de ses relations avec Marguerite de Valois. Le rondeau LVII, Du baiser de s'amye (1524) a excité l'humeur badine de quelques biographes :

En la baisarit m'a dit : «Amy sans blasme, Ce seul baiser, qui deux bouches embasme, Les arres sont du bien tant espéré. »

En lo24, Marguerite n'était pas encore veuve du duc d'Alençon, qui ne mourut qiie l'année suivante, et rien ne vient prouver même que la chanson VII ne se rapporte pas à une autre Dame, ou même ne soit une pure imagination du poète. Elle se remaria en 1327. Au carnaval de cette même année, elle dansait avec Clément Marot. Entre elle et lui put naître une certaine intimité d'esprit et de sentiment. Plus tard, elle dut lui faire la confidence des mécontentements qu'elle recevait dHenri, roi de Navarre, son époux, «qui la traicta si mal, dit Brantôme, et eust encore fait pis sans le roy François son frère, qui parla bien à lui, le rudoya fort et le menaça pour honorer si peu sa sœur, veu le rang qu'elle teuoit. » Marot se crut-il autorisé

SUR CLEMENT iMAROT

à lui parler avec passion? Marguerite (qu'il appellera familièrement sa sœur) le reçut-elle avec bonté et lui accorda-t-elle un baiser... les arres chi lien tant espéré? Nous sommes porté à nous défier de ces inductions de fantaisie, et si à ce sujet rien n'est plus à révéler ni à éclaircir, on ne peut affirmer que la duchesse d'Alençon, avant ou après son mariage avec le roi de Navarre, ait été la maîtresse de Marot. Tout en faisant la part large aux mœurs connues de cette reine si libre d'allure , il convient de reléguer dans le domaine du roman ces aventures galantes et piquantes, mais dénuées de sanction historique.

Ces réserves faites, nous ne trouvons plus rien dans la vie de Clément Marot qui ne soit communément établi et accepté. Il naquit vers la fin de l'année 1495, à Gahors, en Quorcy :

Quercy, de toy, Salel, se vantera, Et, comme croy, de moy ne se taira.

On voit que le poëte, quand il écrivait cette épigramme Des poètes françoys, avait déjà conscience de sa valeur et entrevoyait sa gloire rayonnant dans la postérité. Vaniteux, fanfaron, présomptueux et gonflé d'une célébrité qui ne faisait que s'accroître, il revient plus d'une fois dans ses vers sur l'immortalité qui l'attend.

Son père, dont le nom se trouve diversement écrit dans les documents du tabellionage et de l'Université de Gaen : — Jean Mares ou des Mares, Jean Marais ou des Maretz, — était lui-même poëte, non sans talent. La renom-^

niée de son fils Ta préservé de l'oubli. Jean Marot était de Normandie. Il fut attaché successivement comme escriptam à la reine Anne de Bretagne, à Louis XII, qu'il suivit pendant l'expédition de Gènes, et enfin à François I'^'' en qualité de secrétaire et de valet de chambre.

Clément Marot, après avoir terminé d'assez mauvaises études universitaires, s'associa à la troupe des Enfants Sans-Souci, qui jouait des soties devant le public. Il se mit ensuite à fréquenter le Palais et à vivre dans la basoche; mais il devint bientôt page de messire de Neuville, seigneur de Villeroy, qui, après l'avoir conduit à la guerre suscitée contre la France, sous Louis XII, par la ligue de l'Angleterre, de la Suisse et de l'empereur, l'introduisit à la cour. François de Valois n'était pas encore François P'' quand notre poète lui présenta le Jugement de Minos. Son esprit agréable, leste et original lui attira les bonnes grâces du futur roi, et il eut bientôt à la cour des amis illustres.

En 1519 il entra à la cour de Marguerite de Valois en qualité de valet de chambre et ne tarda pas à èlre couché en son estât — autrement dit à devenir son pensionnaire, tout en restant attaché à la cour militaire de son mari, le duc d'Alençon. En 1521, quand éclata la guerre contre Charles-Quint, il suivit son maitre à l'armée du Nord, d'où il adressa deux épitres à Marguerite.

On voit, dans ses pièces galantes, qu'il devint, vers l'année 1523, amoureux d'une Diane,

que quelques biographes ont prise à tort pour Diane de Poitiers. En 1524, il eu reçut quelques témoignages de sympathie, et si Ton interprète uu peu complaisarament Télégie II, Diane aurait fait les avances :

Un an y a que par toy commencée, Fut l'amytié

Il avait près de trente ans.

Mais la même année 1524, Marot suivit François 1°'' en Italie. Blessé au bras à la bataille de Pavie, il fut retenu prisonnier. Relâché peu après, il revint en France et voulut redoubler d'empressement auprès de Diane, qui l'avait déjà oublié et le trahissait. Une autre inclination lui avait enlevé sa terrestre déesse.

Il n'eut pas la dignité fière qui convenait dans cette fâcheuse conjoncture et résolut de se venger de la perfide par des chansons. I^a chanson XIX lui reproche, sous le nom d'Ysabeau, de s'être laissé séduire par l'or et les diamants :

Las ! par vertu j'ay son amytié quise, Mais par richesse un autre l'a conquise.

Mal lui en prit, si on l'en croit lui-même, qui attribue à Diane courroucée la rigueur avec laquelle il fut traité pour ses opinions religieuses. Mais son emprisonnement fut plutôt le châtiment rigoureux des inconséquences de sa conduite, de son étourderie, de ses indiscrétions; et ne faut-il pas aussi tenir compte de l'ombrage que faisait à quelques courtisans la faveur dont il jouissait?

On sait que Marguerite de Valois aimait à

s'enlourer de lettrés, d'artistes, de poètes, d'érudits. Il se trouvait aussi à sa cour des théologiens. Marguerite favorisait la Réforme, et Marot, perdant toute prudence, et poussé en avant par des novateurs plus habiles et plus réfléchis, se montra plein d'enthousiasme pour la religion nouvelle. Accusé d'hérésie et d'avoir mangé lard en carême, pendant que François pi" était retenu prisonnier en Espagne, il se vit enfermer en février 1 o26 dans la prison du Chàtelet, qu'il a dépeinte avec tant de vigueur dans sa pièce de Y Enfer, en accusant de sa mésaventure Diane sous le nom de Luna (changeante comme la lune) :

Bien avez leu, sans qu'il s'en faille un A, Comme je fuz par l'instinct de Luna

C'est dans cette extrémité qu'il écrivit à son ami Lyon Jamet la fable touchante du Lion et du Rat. Il put sortir peu après de cet enfer par la protection d'un ami de Marguerite, l'évêque de Chartres, Gaillard, qui le garda comme hôte plutôt que comme prisonnier dans un agréable pavillon au milieu d'un délicieux jardin. Cette même année 1526 fut celle de sa mise en liberté et de la mort de son père, auquel il succéda dans ses fonctions de valet de garde -robe du roi . Mais l'année suivante , ayant fait échapper des mains des archers un homme que l'on venait d'arrêter, il fut incarcéré à sa place, et c'est alors qu'il envoya sa fameuse épitre au roi, qui écrivit de sa main à la cour des aides un ordre d'élargissement.

Marot jugea prudent de se retirer à Nérac, auprès de Marguerite, qui venait de se marier avec Henri d'Albret, roi de Navarre. C'est l'époque présumée de ses amours avec cette princesse. Nous avons dit que nous ne pouvons croire à ces amours, sur la foi d'écrivains bénévoles, de biographes à la suite, parmi lesquels nous regreltous de compter Lenglet-Dufresnoy, dont la notice qui ouvre son édition de l'œuvre de Clément Marot n'est pas sans mérite.

Les épitres nous apprennent vaguement que vers celte époque il eut encore des démêlés avec la justice, qu'il essuya une maladie et se maria. Le nom de sa femnie est resté inconnu.

Peu après, accusé de nouveau d'hérésie, Marot dut son salut à la sauvegarde" du roi de Navarre et de Marguerite.

Il se décida alors prudemment à ne plus s'occuper de religion et à se renfermer tout entier dans la poésie, — serment de poëte, — et il publia en loZi VAdolescetice Clémentine, court recueil de ses premières pièces.

En 1333, il accompagna François P"", qui alla à Marseille conférer avec le pape. En lo3o, il était à Blois avec la cour lorsque des placards violents contre la messe furent affichés aux portes des églises de Paris . Plusieurs de ses amis furent arrêtés, Lui-même avait été dénoncé comme calviniste, et l'on saisit à Paris ses livres et ses papiers. Son cas était déféré au Parlement.

L'affaire cette fois sentait le fagot. Il jugea prudent de prendre la fuite, passa par le Béarn,

où ii laissa son fils comme page auprès de Marguerite, traversa les Alpes et se réfugia à Ferrare, auprès de la duchesse Renée de France, qui était dévouée à la nouvelle religion'. Autre malechancc, le pape Paul III obligea le duc à chasser Marot, qui partit avec Calvin.

Il se rendit d'abord à Venise, oii il vécut misérablement près d'une année, et d'où il s'adressa à François F"" pour demander son rappel. Marguerite l'obtint, et il put, en 1536, revenir en France. François F'" lui fit l'accueil le plus flatteur, et il le protégea contre les ennemis poétiques que lui valut sa querelle avec François Sagon, leur chef. Pour ajouter à ses malheurs, notre poëte conçut la malencontreuse idée de traduire les Psaumes de David à l'usage des Réformés. Ces médiocres imitations, emphatiques et souvent grotesques, eurent un immense succès. On a peine à croire aujourd'hui qu'elles aient pu exciter tant d'enthousiasme d'un côté, et de l'autre tant de haine et de colère. Les calvinistes les apprenaient par cœur et les récitaient en public. Plusieurs de ces Psaumes furent mis en musique, et les courtisans, les grandes dames, le roi luimême, les chantaient. Le soir, à la promenade, le Pré aux Clercs retentissait de ces chants hérétiques. Grande alarme des moines, et grandes clameurs. Jean Bouchard, l'inquisiteur de la foi^

' Ce fils. Michel, le seul connu de ses enfants, est auteur de deux dizains et d'une ode à Marguerite. Sa vie fut probablement courte. Quelques-uns ont dit que Marot l'emmena avec lui en Italie.

SCn CLEMENT MAROT

et tous les sorlonnicqueurs pressèrent le roi pour qu'il défendit à Marot d'achever l'ouvrage. Le roi céda. ObliLé encore une fois de quitter la France, Marot alla retrouver son ami Calvin à Genève, qui passait déjà pour la patrie de toutes les franchises et de toutes les libertés. Il y continua la traduction 'des Psaumes. Mais Genève fut pour le pauvre Marot une ville de persécution : les chefs de la secte nouvelle, qui l'avaient applaudi et flatté de loin, comme un adepte ardent qui servait à propager leurs doctrines, ne voyaient plus en lui maintenant qu'un débauché et un imposteur. On a prétendu, disons-le sans y croire, qu'il fut condamné à être pendu pour crime d'adultère, et qu il en fut quitte pour la peine du fouet, l'amitié de Calvin lui ayant valu cette grâce. Marot était bien capable d'avoir séduit la femme de son hôte ; mais les registres du Consistoire de Genève attestent qu'«il fut seulement réprimandé pour avoir joué une partie de trictrac». Maltraité, injurié, chassé ignominieusement, il se rendit à Turin. Le Piémont était alors sous la puissance des Français, et il y reçut encore quelques marques de la faveur de François P''. C'est là qu'il mourut dans un état voisin de la misère, au mois de septembre 1544, à l'âge d'environ quarante-neuf ans. Ceux qui gouvernaient le Piémont au nom de François L'" ne lui avaient donné qu'une retraite et ne s'étaient pas montrés des hôtes généreux. Cette année même de sa mort, 1544, parut la seconde édition de ses œuvres, l'édition

remarquable de Lyon, à l'enseigne du Rocher, conteûant plusieurs pièces qui manquaient à la première, celle de 1 538 , publiée par Maro.t lui-même et imprimée par Etienne Dolet. La troisième, plus complète encore que la précédente, est celle de 1596, du médecin Mizière. Les nombreuses éditions publiées depuis ont presque tontes suivi le classement par dates des premières. Il n'était pas inutile, dans notre nouvelle édition des œuvres complètes, de conserver ces dates, de marquer dans des notes ces jalons des recueils primitifs, de" désigner ainsi les pièces tirées de ces recueils, celles qui restent sans désignation appartenant à des éditions diverses. Clément Marot est un de ces hommes supérieurs ( non pas de génie) qui méritent que rien ne soit négligé dans la reproduction de leurs écrits. Dans ce commencement du xvi° siècle, où la mode était encore aux romans de chevalerie, à la poésie langoureuse et affadie du moyen âge, l'apparition de Clément Marot fut saluée comme la venue d'un genre nouveau dans les lettres. Ses premières jjoésies révélèrent tout d'abord un esprit vif, alerte, souple, une malice enjouée, une intelligence ouverte. Il était doué de qualités rares qui eurent le bonheur de pouvoir se développer à une époque favorable. Écrivain du moyen âge, pour ainsi parler, plutôt que de la Renaissance, il se présentait avec un langage précis, une finesse d'expression, un style gracieux qui frappèrent les esprits dans ce milieu, élégant et déjà raf-

SUll CLEMENT MAROT

Imé où il vécut. Il est vrai que, dans ses vers, les inversions tournent quelquefois au tortillement de la plu\ase pour amener la rime, et qu'il lui arrive de se donner la puérile satisfaction du jeu de mots et même de ces proverbes énigmatiques dont quelques-uns paraissent indéchiffrables aujourd'hui ; mais on n"a peut-être pas assez apprécié les profits que la langue française, alors si peu fixée et si indécise, put tirer de sa diction claire et mesurée. Il n'existait encore ni orthographe ni syntaxe ; point de dictionnaire ni de grammaire pour faire cesser cette incohérence et cette confusion'. Marot se préoccupa de cette absence de règle dans l'épigramme LXXVII, A ses disciples, et si sa langue a de ces nombreuses irrégularités qui, du reste, ne choquaient nullement ses contemporains, elle marqua du moins la voie du progrès aux écrivains qui le prirent pour modèle. « L'idiome de Marot, dit M. Geruzez, s'est maintenu à l'état de langue spéciale, et il n'y en a pas qui la vaille pour l'épigramme, la ballade et le rondeau. » En somme, Marot fut un maître... dans les genres secondaires, on dirait aujourd'hui un habile artiste. Le rondeau, le madrigal, l'épigramme surtout,

' On sait bien que deux dictionnaires parurent du vivant de Clément Marot. Le premier est le Dictionnaire polyglotte d'Ambr. Calepino, publié en loOi, plusieurs fois refondu et augmenté depuis. Mais son auteur n'avait pris aucun souci particulier de l'orthographe des mots de la langue française. Le second, de 1531, est un dictionnaire latin, Thesaurm Ungiue latinœ. de Robert Estienne.

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