‹ Œuvres complètes de Clément Marot (volume 3)Chapitre 80 sur 234 · ELEGIE VIII · texte numérisé non relu

ELEGIE VIII

Dictes pourquoy vostre amytié s'eiTace, ( ) cueur ingrat soubz angelique face.

Dictes le moy, car scavoir ne le puis. Tousjours loyal ay esté et le suis :

Il est bien vray qu'ardant est mon service ; Mais d'avoir faict en servant un seul vice Il n'est vivant lequel me sceust reprendre, Si trop aimer pour vice ne veult prendre.

Las ! pourquoy donc laissez vous le cueur pris D'amour si grand' ? Avez vous entrepris De mettre fin à sa dolente vie ?

Mieux eust valu (puis qu'en avez envie) Que consumé l'eussiez à vous servir, Qu'en le laissant sans point le deservir.

Mais qui a meu du monde la plus belle A me laisser ? Est ce amytié nouvelle ? Je croy que non. Qui vous faict donc changer Si bon propos ? Seroit ce point Danger? C'est luy pour vray. Danger par jalousie Chasse l'amour de vostre fantaisie, Et en son lieu toute craincte y veult mettre. Ce que ne doit un gentil cueur permettre. Craincte est obscure, Amour est nette et blanche ; Craincte est servile, Amour est toute franche; Amour faict vivre, et Craincte faict mourir. Si vous souffrez en elle vous nourrir, Geste beauté de vertu acueillie Se passera comme une fleur cueillie ; Mais quand Amour de vous ne partira, Telle beauté plus en plus florira.

Et, d'autre part, en est il qui fréquentent Le train d'Amour sans que Tassault ilz sentent De ces jaloux? Où pensez vous qu'ilz soient ? Si pour cela toutes dames laissoient Leurs serviteurs ainsi comme vous faictes, Toutes amours par tout seroient deffaictes.

Ce n'est pas tout que d'aymer seulement,

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Il fault aymer perpétuellement.

Et lors que plus Jalousie se fume, Lors que Danger plus sa cliolere allume, Et que Rapport plus se mect à blasmer, Lors se doit plus Vrave Amour enflammer, Pour leur monstrer qu'Amour est plus puissante Que leur rigueur n'est amere et cuysante. Ce neantmoins, vostre plaisir soit faict : Il est en vous de me faire en effect) Souffrir à tort: mais en vostre puissance N'est pas d'oster la grande obeyssance Et l'amytié qu'ay en vous commencée :

Plustost mourir que changer ma pensée.

ELEGIE IX (lo24)

La grand' amour que mon las cueur vous porte Incessamment me conseille et enliorte Vous consoler en vostre ennuy extrême ; Mais 'tout bien veu) je treuve que moymesme Ay bon besoing de consolation Du dueil que j'ay de vostre affliction.

J'en ay tel dueil, qu'à peine eusse sceu mettre Sur le papier un tout seul petit mètre, Si le désir qu'ay à vostre service N'eust esté grand et plein d'amour sans vice. 0 Dieu du ciel, qu'amour est forte chose ! Sept ans y a que ma main se repose Sans voulenté d'escrire à nulle femme, M'eust elle aymé soubz trèsardente flamme : Et maintenant (las !) une damoyselle Qui n'a sus moy affection ne zèle Me faict pour elle employer encre et plume, Et sans m'aymer d'un feu nouveau m'allume.

Or me traiclez ainsi qu'il vous plaira : En endurant mon cueur vous servira, Et ayme myeulx vous servir en tristesse Qu'aymer ailleurs en joye et en liesse.

D"où vient ce poinct ? Certes il fault bien dire

Qu'en vous y a quelque grâce qui tire

Les cueurs à soy. Mais laquelle peult ce eslrc ?

Seroit ce point vostre port tant adextre ?

Seroit ce point les traictz de vos beaulx yeulx,

Ou ce parler tant doulx et gratieux?

Seroit ce point vostre bonté tant sage,

Ou la haulteur de ce tant beau corsage?

Seroit ce point vostre entière beauté,

Ou caste doulce honneste privaullé ?

C'est ceste là (ainsi comme il me semble),

Ou, si je feulx, ce sont toutes ensemble.

Quoy que ce soit, de vostre amour suis pris :

Encor je loue Amours en mes esprits

De mon cueur mettre en un lieu tant heureux,

Puis qu'il falloit que devinse amoureux.

Donc puis qu'Amour m*a voulu arrester Pour vous servir, plaise vous me traicter Comme vouldriez vous mesme estre traictée Si vous estiez par Amour arreslée.

Amour me feit escrire au moy de may Nouveau refrain, par lequel vous nommay (Gomme sçavez) la plus belle de P>ancft : Mais je failly, car veu la suffisance De la beauté qui dessus vous abonde, Dire devois la plus belle du monde.

Ce qui en est et qu'on en voit m'accuse De telle faulte, et vostre amour m'excuse. Qui troubla tant mes douloureux esprits, Que France alors pour le monde je pris.

O doncques vous, du monde la plus belle, îse cachez pas un cueur dur et rebelle Soubz ter beauté : ce seroit grand dommage ; Mais à mon cueur, qui vous vient faire hommage Faictes recueil ; je vous en fais présent ; Voyez le bien : il est (certes) exempt De faulx penser, fainctise ou trahison ; Il n'a sur luy faulte ne mesprison ;

En luy ne sont aucunes amours vaines ; Tout ce qu'il a de mauvais, ce sont peines Qui de par vous y ont esté boutées, Et qui sans vous n'en peuvent estre ostées. Si vous supply, m'amye et mon recours, Belle en qui gist ma mort ou mon secours, Prenez mon cueur, que je vous viens offrir, Et s"il est faulx faictes le bien souffrir; Mais s'il est bon et de loyalle sorte. Arrachez luy tant de peines qu'il porte.

Pour à plaisir ensemble deviser On ne sçauroit meilleur temps adviser Que de ÎSoel la mynuict et la veille.

En ceste nuict le dieu d'Amour resveille Ses serviteurs, et leur va commandant De ne dormir, mais rire, ce pendant Que faulx Dangier, Maubec et Jalousie Sont endormiz au lict de Fantaisie.

O nuict beareuse, ô doulce noire nuict. Ta noireté aux amans point ne nuyt; Plus tost endort les langues serpentines. Si que faingnant d'aller droit à Matines, Plusieurs amans peuvent bien (ce me semble) En lieu secret se rencontrer ensemble.

Les prebstres lors bien bault chantent et crient, Et les amans tout bas leurs dames prient, Et puis entre eulx comptent de leurs fortunes, En mauldisant les langues importunes, Ou en disant choses qui mieulx leur plaisent.

Puis les servanspar coups leurs dames baisent, Et en baisant à elles ilz se dénient Pour avoir mieulx. Lors, si les dames veulent, Maulgré Danger et toute sa puissance, A leurs amys donneront jouyssance ; Car noyre nuyct, qui des amans prend cure, Les couvrira de sa grand' robe obscure. Et si rendra (ce pendant) endormys

Ceulx qui d'Amours sont mortelz ennemys.

Qu'en dictes vous, ma maistresse et m'amye, Si vous voulez n'estre point endormye Geste nuict là, de veiller suis content Avecques vous, car mon vouloir ne tend Qu'à vous complaire. Or pour nous resjouyr, Si vous voulez les Matines ouyr Là oij sçavez, il n'est chambre si bonne Ne si bon iict que du tout n'abandonne Pour m'y trouver; car, pour final propos, Dedans un Iict ne gist point mon repos ; Il gist en vous, et en vous je le quiers ; Donnez le moy donques, je vous requiers.

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