DEFLORATION DE MESSIRE FLORIMOND ROBERTET
Jadis ma plume on veit son vol estendre Au gré d'amour, et d'un bas style et tendre Distiller dictz , que soulois mettre en çbant : Mais un regret de tous costez k^nchant Luy faict laisser ceste doulce coustume ,
' Robertet (Florimond) a foui d^une grande consîdëratîon sous trois règnes. Charles VIII le fit trésorier de France et secrétaire des finances. Robertet suivit ce prince à la conquête du royaume de Naples, et termina habilement les importantes négociations -qu^on lui confia. Ses talens furent aussi utiles à LouisXIIetà François ler. « Depuis que M. le légat d^Amboyse mourut, dit le maréchal de la » Mark , dans ses Mémoires , c'estoit Thomme le plus approché de » son mattre, et qui sçavoit et a^oit beaucoup vu , tant du temps du » roy Charles que du roy Louis ; et , sans point de firulte , c'cstoit » rhomme le mieulx entendu que je pense guères avoir vu , et de » meilleur esprit, et qui s^est meslé des affaires de France , et qui » en a eu la totale charge , et a eu cet heur qu'il s'est tousjours mer- » veilleusement bien porté, v
3o4 COMPLAINTES.
Pour h trempep en encre d^amertume, Ain^ le faolt , et quand ne le fauldroit, Mon cueur, helas , .encores k vouldroit : Et quand mon cueur ne le vouldroit encore .Oultre son vueil contrainct y seroit ores Par Paiguillon d^une mort qui le poinct. Que dy je mort? d'ttoe mort n'est ce poinct, Ains d^une amour : car quand chascun mourroit , Sans vraye amour plaindre on ne le pourroit : Mais quand la moi*t a &ict son maléfice : Amour adonc use de son office , Faisant porter aux vrays amys le dueil : Non point un dueil de fainctes larmes d*œil, Non point un dueil de drap noir annuel : Mais un dueil tainct d'eonuy perpétuel : Non point un dueil qui dehors apparoist, Mais qui au cu^r sans apparence croist
Voyla le dueil qui a vaincu ma joye:
C'est ce qui fiaiict, que toute rien que j'oye, Me sonne ennuy : c'est ce qui me procure , Que couleur blanche à l'œil me soit obscure , Et que four clair me semble noire nuict : De tePlàçon, que ce qui tant me nuyct, Corrompt du tout le nayf de ma muse, Lequel de soy ne veult que je m'amuse A composer en triste tragédie :
Mais maintenant force m'est que je die
COirfPLAINTES. 3o5
Gianson mortelle en style plein d'esmoy , Veu qu^autre cas ne peult sortir de moy.
De mon cueur donc Tintention totale .
Yotts comptera une chose &tale , Qne je trouvay d'adventure mal seine , En m'en venant de Loyre droict à Seine Bessus Tourfon. Tourfou jadis estoit Un petit boys, ou la mort commettoit Meurdres bien grans sur ceulx qui chemin tel Vouloient passer. En celluy lieu mortel ^ Je vey la Mort hydeuse et redoutée , Dessus un char en triumphe montée » * • Dessoubz ses piedz ayant un corps humain Mort à l'envers , et un dard en la main De boys mortel, de plumes empenné D'un vieil corbeau , de qui le chant damne Prédit tout mal ; et fut trempe le fer En eaux de Styx fleuve triste d'enfer. ^
La Mort, en lieu de sceptre vénérable , Tenoit en main ce dard espôven table , Qui en maint lieu estoit tainct et taché Du sang de cil , qu'elle avoit surmarché.
Ainsi debout sur le char se tenoit , Qu'un cheval pasle en hennissant trainoit : Devant lequel cheminoit une fee '
' Cette fëe est Pëgllse romaine , dont les vers suivans rappellent II. 20
3o6 COMPLAINTES.
Fresche, en bon poinct, etnobkment cotffec,
Sur teste raze ayant triple çoronne,
Que mainte perle et rubis environne :
Sa robbe estoit d^un blanc et fin samis , '
Ou elle avoit en pourtraîcture mis
Par traict de temps , un million de choses ,
Comme chasteaux, palais, et villes closes,
Villages , tours , et temples , et conventz ,
Terres , et mers , et voilles à tous ventz ,
Artillerie , armes , hommes armez ,
Chiens, et oiseaulx, plaines, et boys ramez.
Le tout brodé de fine soye exquise ,
Par maîns d'autruy ' torse, taincte et acquise :
Et pour devise , au bord de la besongne
Estoit escript : Le Jeu a qui en grongne. *
allëgoriquemeiit la magiiificence, Pëtendue et les conquêtes. Marot n^liabille pas sans dessein IMglise romaine en fée. Les fées en vieillissant ont perdu leur puissance et leurs enchantemens , et elles n''e£fraient plus que les enfans.
' d Mains d'autruy, parce qu'il prétend que les gens d'ëglise sont » oisifs. Mais c'est leur profession de ne rien faire. Pourquoi tra* V Tailleraient-ils ? ne sont-ils pas bien nourris et bien vêtus ? Ils se 9 divertissent plus copieusement en un jour que le reste du peuple » ne le fait en un mois. Que veut-on de plus ? si ce n'est dé prier » Dieu de tems en tems. Et c'est là , disent^ils , ce qui soutient l'ë- D glise militante. » L. Dufresnoy, tout abbé qu'il ëtait, ne flattait pas ses confrères.
' On brûlait tous ceux qui dans leurs écrits ou leurs discours combattaient les absurdités mêlées à la religion , et s'élevaient surtout contre les abus et les vices du clergé. O raison ! ô raison ! tes défenseurs n'expirent plus dans les flammes^ mais est-il permis d'invoquer publiquement ton nom sacré !
COMPLAINTES. Soy
Ce neantmoins sa robbe elle mussoit Soubz UB manteau , qui humble paroissoit Ou plusieurs draps divers furent compris De noir, de blanc, d'enfumë, et de gris, ' Signifiant de sectes un grand nombre ^ Qui sans travail vivent dessoubz son umbre.
Ceste grarid'dame est nommée Rommaine , Qui ce corps mort jusques au tumbeau meine, La croix devant, en grand'cerimonie , Chantaftt motetz de piteuse armonie.
Une autre dame au costé droîct venoit , A qui trop peu de chanter souvenoit, D'un haubin noir, de pareure tannée, Montée estoit, la plus triste et tennee, Qui fust alors soubz la haulteur celique : Helas , c'estoit Françoyse Republique, Laquelle avoit en maintz lieux entamé Son manteau bleu , de fleurs de lys semé : Si derompoit encor de toutes pars Ses beaulx cheveux sur elle tous espars : Et pour son train ne menoit avec elle , Sinon Douleur, Ennuy, et leur séquelle, Qui la servoient de tout cela qui duyt. Quand au sepulchre un amy on conduict.
De l'autre part cheminoit en grand'peine
' Augustins, dominicains, carmes et cordeliers. Heureusement nous ne connaissons plus cette moinaille que de nom.
3o8 COMPLAINTES.
Le bon hommeau Labeur, qui en la plaine Avoit laisse beufz, charrue, et culture. Pour ce corps mort conduire en sépulture : Mais bien lava son visage haslé , De force pleurs , ains que là fust allé.
Lors je voyant telle pompe mondaine , Presupposay en pensée soudaine , Que là gisoit quelque prince de nom :
Mais tost après fuz adverty que non^ Et que c'estoit un serviteur royal , Qui fut jadis si prudent et loyal.
Qu'après sa mort son vray seigneur et roy Luy ordoima ce beau funèbre arroy :
«Monstrant au doigt combien d'amour desservent De leurs seigneurs , les servans qui bien servent.
Et comment sceu )e alors , qui es toit Phomme : Autour de luy ne voy qui le me nomme, Et m'en enquiers. Mais le cueur qui leur fend, Toute parole à leur bouche deffend :
Si vous diray, comment doncques j'ay sceu Le nom de luy. Ce char que j'apperceu N*esloit paré de rouge, jaune, ou vert : Mais tout de noir par tristesse couvert : Et le suyvoient cent hommes en douleur, Yestuz d'habitz de semblable couleur :
Chascun au poing torche, qui feu rendoh, Et ou Tescu du noble mort pendoit.
COMPLAINTES. 3o^
Lors curieux piquay pour yeoîr les armes : Mais telle veue aux yeulx me meit les larmes, Y voyant paînct Taesle ' sans per à elle. • Dîeu immortel ( dy je lors) voycy Taesle, Qui a volé ainsi que voler fault , Entre deux airs , ne trop bas , ne trop l^ult : Voycy , pour vray Faesle , dont la voUee Par sa vertu a la France extollee , Circonvolant ce monde spacieux , Et survolant maintenant les neuf cieulx. Cestl'aeslejioire, en la bande dorée, L'aesle en volant jamais non essorée , Et dont sortie est la mieulx escrivant Plume , qui ftist de nostre aage vivant.
C'est celle plume, ou modernes espritz , Soubz ses patrons , leur sçavoir ont apris : Ce fiit la plume en sage main baillée , Qui ne fut onc( comme je croy) taillée , Que pour servir en leurs secretz les roys : Aussi de reng elle en a servy trois , En guerre, en paix, en affaires urgens,. Au grë des roys , et prouffict de leurs gens.
0 vous, humains ; qui escoutez ma plaincte, Qui est celluy qui eust ceste aesle paincte
' Les armes de M. Robertet étaient sans doute un demi-vol ou une aile d'oiseau.
3lO COMPLAIOTES.
£b soq escn ? voas en faalt il doubler ? Sentez tous point , quand venez à gouster Ce que je dy en mon triste motet , Que c'est le bon Florimond Robertet?
En est il d'autre en la vie mortelle , Pour qui je disse une louenge telle ?
Non : car vivant de son art n'en approche : Or est il mort serviteur. sans reproche.
Ainsi (pour vray) que mon cueur et ma langue Disoient d'accord si piteuse harengue , La fiere Mort sur le char sejoumee Sa Êice pasle à devers moy tournée, Et à bien peu qu'elle ne m'a rué Le mesme dard , dont elle avoit tué Celluy qui fut la toute ronde sphère , Par ou guettois ma fortune prospère:
Mais tout à coup tourna sa veue oblique , Contre et devers Françoyse Republique , Qui Tirritoit , mauldisoît , et blasmoît , D'avoir occis celluy , qui tant l'aymoit/ Âdonc la Mort sans s' effrayer l'escoute, Et Republique hors de l'estomach boute Les propres motz contenuz cy après, Avec sanglotz , s^entresuyvant de près.