‹ Œuvres complètes de Clément Marot (volume 5)Chapitre 27 sur 81 · Y$AB£\U · texte numérisé non relu

Y$AB£\U

A ce conte , c'est bien proveu A voz moynes de bonne sorte.

l'abbé.

Quant des livres, je vqus supporte, Mais non latiner.

YSABEAU

Voycy rage ; Pourquoy ?

l'abbé.

Pourceque tel langage Aux femmes n'est pas bien séant.

YSABEAU

Ne respondez point pour néant ; Raison ?

A tout bien regarder , Cela sert bien peu à garder Leur chasteté.

YSABEAU

Doncques les songes, Les fables et sottes mensonges Des romans ont propriété

d'Érasme. 347

De garder nostre chasteté ?

N'ont pas ?

L^ÂBBÉ.

Ce n'est pas tout.

YSAB£AU.

Là donc, Dictes hardiment tout du long Sans rien obmettre.

L^ÂBBÉ.

, Toutes femmes , Qui craignent tomber en diffames , En si grand danger ne seront Des prestres, quand point ne sçauront Parler latin. •

YSABEâU.

En bonne foj, Le moindre danger que j'y voy C'est cestuy là : car du latin Vous travaillez soir et matin A rien n'en sçavoir , Dieu mercy.

L^ÂBBE.

La commune l'estime ainsi , Que je le vous ay recité , Parce qu'il n'est pas usité , Ne commun qu'une femme ou fille

Sçache tant , ne qu'elle babille Latîn, ne gros, ne eslegant.

YShBEkV.

Pourquoy m'allez vous alléguant La commune qui est le pire Autheur que vous me sçauriez dire Pour faire bien ? Et d'advantage , Pourquoy m'alléguez vous Pusage Et la coustume qui s'oppose Tousjours à Êiire bonne chose ?

Aux bonnes choses conviendroit S'accoustumer, lors adviendroit Qu'on verroit la chose en usance, Qui estoit hors d'accoustumance , Ce qui estoit amer à tous , Seroit d'un chascun trouve doulx :

Ce qui semble layd si longtemps, Seroit fort beau.

l'abbé.

Je vous entends.

TSABEAU.

Par vostre foy^ je vous demande : Sied il mal à une Allemande Sçavoir françoys ?

l'abbé.

Non.

d'Érasme. . 349

YSABEâU.

Raison quelle P l'Abbé.

Et que sçay je moy, à fin qu'elle Parle aux Françoys , ou leur responde : Dy je pas bien?

irSABEÂU.

Le mieulx du monde :

Pourquoy donc me venez reprendre SI le latin je veulx aprendre , Pour parler avec tant d^autheurs Sages j sçavans , consolateurs , Tant bien disans , tant bien vueillàns , £t en tout si bien conseillans Ceulx qui les lisent?

l'abbé.

Je vous jure Que de ces livres la lecture Diminue merveilleusement A ia femme l'entendement :

Avec ce qu'elles n'en ont gueres, £t qu'elles sont un peu légères Du ceçveau.

YSABEAU

De dire combien

35o PBEMIER COLLOQUE

Vous en avez, je n'en sçay rien:

Si peu que j'en ay toutesfoys »

J'aymeroîs mieulx cent mille foys L'user en quelque bonne estude, Qu'en une grande multitude D'oraisons sans cueur barbotees , Ou en jambons, ou en tostees, Toutes nuictz après qu'estes yvres.

l'abbé.

La fréquentation des livres Pour vray engendre frenasie.

YSABËAU.

Voycy estrange fantasie :

Le propos de tous ces beuveùrs , Que vous avez, bùfFons, baveurs, Vous font ilz frenatique ?

L'ABBE

Moy? .

Mais bien me mettent hors d'esmoy , Et d'ennuy , c'est bien le contraire.

YSABEAU

Gomment donc se pourroit il faire , Que si honnestes deviseurs , Que mes livres tant beaulx diseurs Me feissent nuysance ?

D'ÉRASME. 35i

l'abbé.

On le dit.

YSABEAU

Ce qu^on en voit y contredît ; Combien des vostres voit on plus , A qui le jeu des de^ ou flus, Le long veiller, les beuveries, Ont engendre des resveries, Et des fureurs ?

l'abbé.

Ma foy, madame, Si ne vouldrois je point de femme, Qui de sçavoîr eust le degré.

YSABEAU

Et je me sçay un tresbon gré D'avoir un homme pour espoux Qui est tout différent à vous :

Car la science qu^ay aprise Faict que davantage il me prise, Et que je l'ayme beaucoup mieulx.

. l'abbé.

Quand j'y pense, je devîeps vieux.

YSABEAU

A quoy ?

L^ÂBBÉ.

A la peine qu^on prend , Quand les sciences on aprend , Puis (àult mourir.

YSABEAU

He, grosse teste, A jmeriez vous mieulx mourir beste , Si demain vous passiez le pas , Que de mourir sçavant ?

lVbbé.

Non pas :

Pourveu que je n'eusse jamais Peine d'aprendre.

YSABEAU

Voyre mais Sans peine au monde nul ne peult Atteindre à rien de ce qu'il veult :

Encor tout ce qui est acquis , Tant soit il à grand' peine quis, En mourant il fault qu'on le lasche :

Pourquoy donc est ce qu'il vous fasche De prendre quelque peu de peine Pour chose tant noble et certaine, Et dont le fruict à Tautre vie Nous accompaigne ?

l'abbé.

J'ay envie De dire qu^en commun langage Nous disons, une femme sage Folle deux foys.

YSABEAU

Certaineçient Cela se dît communément Par les folz : maïs quoy, nostre maistre: La bien sage ne le peult estre :

Et celle qui faîct son arrest D'estre bien sage, et point ne Test, Est folle deux foys.

lVbbé.

Mais d'oii vient Qu'aux femmes aussi mal advient Science, qu'un bast à un beuf ' ?

YSABEAU

Croyez, Domine Abbate^ Qu'au beuf sied mieulx d*estre basté , Qu'à un asne de porter mitre».

Que tient on en vostre chapitre De la Vierge mère ?

' Il manque ici un Ters j il ne se trouve dans aucune édition de ce Colloque.

354 PREMIE» COLLOQUE

l'abbé.

J'en tîcn, Quant à raoy , ce qu^un boja chrestîen Doibt tenir.

YSABEAU

Elle ne lisoit Donc jamais livres ?

l'abbé.

Si faisoit :

Mais sans doubte : elle ne lent oncques En ces livres cy.

YSABEAU

En quoy d oncques ?

Je ne Tay encor aprins d^ame.

l'abbé.

En ces Heures de Nostredame Dévotement.

YSABEAU

Voycy bon homme :

Et à quel usage ?

De Romme, Gomme je croy.

d'Érasme. 355

YSABEAU

Paule ' et Ëustoche * Femmes aymant Dieu et leur proche Ne furent elles pas expertes En la saincte Escripture ?

l'abbé.

Certes.

Aujourd^uy nous n'en voyons point , Au moins bien peu.

YSABEAÙ.

Tout en ce poînct, C'estoit jadis chose bien rare

* Saii^te Paule , disciple de Saint Jérôme , ce'lébre par sa pi^te' et son ëradition, vivait dans le quatrième siècle. Elle était d^une des plus nobles familles de Rome. Étant devenue veuve , elle se tourna vers la dévotion ; elle renonça à ses biens , et quitta ses enfans et sa patrie pour aller s'enfermer dans un monastère de Bethléem. St. Jérôme , qui a écrit sa vie , fut son directeur. On sait comment Tesprit vient aux filles. Sainte Paule acquit des connaissances trèsétendues ; elle apprit l'hébreu pour entendre avec plus de facilité les Écritures. La bible était sa lecture favorite ; Loth et ses filles , le lévite d'Ephraïm, les prophéties d'Osée et d'Ézéchiel faisaient ses délices. Elle mourut en 4o4 > âgée de cinquante-six ans.

' Eustochiutn, fille de Sainte Paule, suivit Fexemple de s;i mère. Elle se retira, avec elle , dans le monastère de Bethléem, où elle demeura trente-cinq ans sous la conduite de Saint Jérôme. Ce saint, qui lui adressa un traité intitulé Cuslodia Virginalis , fait souvent son éloge dans ses ouvrages. Versée dans les langues hébraïque , grecque et latine , cette docte pucelle passa sa vie à méditer les livres saints. On assure qu'elle les comprenait.

Que de veojr un abbë ignare :

Aujourd^huy il est si commun , Que cent mille aussi bien comme un Se trouveront : jadis les princes, Roys , Césars et chefz de provinces N^estoient moins exquis en sçavoir , Qu'en armes , puissance et avoir :

Et n'est encores ceste chose Si rare, comme Ton propose , Aux Itales et en Espaigne , Aujourd'huy voyre en AUemaigne Force femmes se trouveront , Qui aux plus clairs disputeront :

En Angleterre sont encore Les filles * du chancelier More :

En France tenons pour Minerve La sœur du roy * , que Dieu conserve Et aux lettres fort on y prise

* Moras (Marguerite) , fille du fameux chancelier Thomas Morus, à qui Henri viii fit trancher la tête en i535, parce qu'il refusait d'abjurer la foi catholique , fut une. des femmes les plus remarquables de soù temps ; elle aimait les sciences , et Te'tude lui tenait liea de ces plaisirs frivoles qui occupent son sexe. Lorsque son père fat jeté en prison , elle alla l'encourager à persëvërer, au prix de son sapg , dans sa croyance , et elle s'entretint tranquillement avec loi de littérature. EUe fut bientôt arrêtée à son tour . et accusée d'avoir rendu les derniers devoirs à son père , dont elle avait acheté' le corps j mais elle répondit avec tant de courage à ses juges , qu'ils n'osèrent pas condamner sa piété filiale.

* Marguerite de Valois , reine de Navarre, sœur de François P^

d'Érasme. 357

Les nobles filles de Soubize ^ :

Et si garde à vous ne prenez , II adviendra qu^à vostre nez Aux escoles présideront , En pleine esglise prescheront , Et auront vos mitres et crosses. «

l'abbé.

Dieu nous gard de pertes si grosses Toutesfoys.

YSABEAU

Que Dîeu vous en garde ?

C'est à vous à y prendre garde :

Car si tenez tousjours ces voyes, A prescher se mettront les oyes, Plus tost qu'elles vous souffrent estre Pasteurs sans voz brebis repaistre.

Vous voyez quel est le danger , La force du monde changer, Son personnage quitter fault Au beau milieu de TeschaËiult , Ou que de faîct, ou de parolle, Chascun sçacbe jouer son roUe :

Le temps vient, l'affaire est pressé.

L^ABBE

Quel grand diable m'a addressë

* M"** de Soubise et sa fille Mme de Parthenai. f^oyez dans le tome I«f les épîtrcs yingt-deax et vingt-cinq du livre I*'.

A ceste femme ? En bonne foy , Si jamais chez nous je vous voy , Plus gracieux nous vh^us serons.

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