SUR LE JOUR OU VEND&BDT SAINCT
Or est venu le jour en dueîl toomé,
Or est le temps plein de pleurs retourné :
Or sont ce jour les fiinerailles sainctes
De Jesuschrist célébrées, et tainctes
D^aspre douleur : soient doncques rougissans
Ores noz yeulx par larmes d^eulx yssans.
Tous estomachs en griefz vices tombez
Par coups dcpotog soient meurdriz et plombez :
Quiconques ayme , eialte, et qui décore
Le nom de Dieu , et son pouvoir «dore ,
' Béroalde (Philippe), de Boulogne , est an des hommes les plut remarquables qu'a produite le xy« siècle. Sa vie entière , consacrée â Tëtude , lui permit d'assembler d'immenses oomiaissaBces. Il professa les belles-lettres à Paris et à Parme. Il possédait surtout les secrets de la langue latine , et ses vers ont cette couleur antique qu'il est si difficile d'imiter. II n^est plus guère connu aujourd'hui que par cette belle pièce de yers sur le vendredi saint, FMt masta dies, etc., qui i>erd beaucoup dans la traduction de Marot. Cesayant personnage mourut en 1 5o4.
LES TRUSTES VERS DE BÉROALDE. /^l i
Cœuvre son cueur et sensitîf exprès De gros sanglotz s^entresuyvant 4e près.
Voycy le jour lamentable sur terre , Le jour qu'on doîbt marquer de noire pierre. Pourtant plaisirs , amours , jeux , et banquetz , Ris , Yoluptez , broquars , et fins caquetz , Tenez vous loing : et vienne doulair rude, Soing, pleurs, souspirs, avec solicitude. C^est le jour noir , auquel fault pour paincture De dueil monstrer, porter noire paincture : Soient donc vestuz de couleur noire et brune Princes, prelatz., et toute gent commune : Viennent aussi avec robbe de duëil , Jeunes et vieax , en plorant larmes d'œil , Et toute femme ou liesse est apperte , De noir habit soit vestne et couyerte*
Rivières, cbampe , foretz^^ mcmti^^ et vallées, Ce jourd^huy soient tristes et deaolees.
Restes aussi privées et sau^ges En douleur soient Par fleuves et rivages. Soient gemissans poissons couvers d^escaille, Et tous ojseaulx painctz de diverse taille.
Les elemens, la terre, et mer profonde, L*air, et le feu, lune, soleil, le monde.
4l2 LES TRISTES VERS
Le cîel aussi de haulteur excellente , Et toute chose à présent soît dolente : Car c^est le jour dolent , et douloureux , Triste, terny, trop rude, et rigoureux.
Maintenant donc Êiult usurper et prendre Les larmes d^œil qu'Heracle sceut espandre : De Xenocrate ou de Crassus doibt on Avoir la £aice , et le front de Caton : La barbe aussi long;ue, rude et semblable  celle là d'un prisonnier coulpable.
Porter ne vueille homme où femme qui vive , Robbe de pourpre , ou d*escarlate vive : Ne soit lujsant la chaine à grosse boucle Dessus le col , nj Tardante escarboucle : Ne vueille aucun autour des doigts cercler Verte emeraude, ou dyamant tresclair:
Sans pigner soit le poil au chef tremblant, Et aux cheveulx soit la barbe semblant : Ne soit la femme en son cheminer grave , Et d*eau de fard son visage ne lave : Ne soit sa gorge en blancheur décorée, Ne d'aucun art sa bouche colorée :
Ne soient les chefz des grans dames coifiEez D'omementz fins, de gemmes estoffez :
Mais sans porter brasseletz ne carcans.
Prennent habitz, signe de dueil marquans.
DE BÉROALDE. ^i'i
Car c'est le jour auquel le rédempteur, De toute chose unique créateur, Apres tourmens, labeurs de corps et veines, Mille souffletz , flagellementz , ^t peines , Illusions de ces Juifs inhumains , Pendit en croix, enclouë piedz et mains, Piquant Couronne au digne chef portant, Et d'amertume un breuvage goustant.
O jour funèbre, o lamentable mort,
O cruauté , qui la pensée mord
De ces te gent prophane et incrédule,
O fiere tourbe emplie de macule ,
Trop plus subjecte à rude felonnie ,
Qu'ours de Lybie, ou tigres d'Hyrcanie,
Ne que le sale et cruelle domicile ,
Où s'exerçoit tyrannye en Sicile ,
Ainsi avez (sacrilèges) mouille
Voz mains au sang qui ne fut onc souillé:
Et icelluy mis à mort par envie.
Qui vous avoit donné lumière et vie ,
Manoirs et champs de tous biens plantureux
Puissant empire, et siège bienheureux:
Et qui jadis, en faisant consommer
Pharaon roy dedans la Rouge mer ,
En liberté remit soubz voz monarches
Tous voz parens anciens patriarches.
0 crime , o tache , o monstre , o cruel signe ,
4l4 l'Es TRISTES VERS
Dont par tout doibt apparoir la racine. O faalse ligne extraicte de Judée , As tu osé tant estre oultrecuydee De perdre cil qui par siècles plusieurs, T'a préservé par dons supérieurs- , Et t'a instruict en la doctrine exquise Des sainctes loix du prophète Moyse, En apportant sur le hault des limites De Sinay les deux Tables escriptes , Pour et à fin qu^obtinses diadèmes ?
O digne palme aux régions suprêmes.
Las quelz mercys tu rends par un tel don , O quel ingrat et contraire guerdon , Et quel péché se pôurroit il trouver Semblable au tien ? point ne te peulx laver.
 tous humains certes est impossible ,
D'en perpétrer encor un si horrible :
Car beau parler, ny foy ferme et antique,
Religion , ne vertu autentique
Des pères sainctz n^ont sceu si hault attaindre,
Que ta fureur ayes voulu refraindre.
Des vrays disans prophètes les oracles, Ne de Jésus les apparens miracles De faulx conseil ne t'ont sceu revocquer, Tant t*es voulu à dnrté provocquer.
DE BÉROALDE. 4i5
O gcnt stàns cueor, gent de faïUaa nature, Gent aveuglée ea ta perte future , En meurdrîssant par peines et foîblesses Un si grand roy , de ton çousteau te blesses : Et qa^ainsi soit à présent lu en iM)u0res Cruelle gehaine en feu, flambes , et soulpbres : Si qu^à jamais ton tourment mérite \eoys et verras : ^t ta postérité Si elle adhère à ta fauhe importune , Se sentira de semblable fortune :
Car il n^y a que luy qui sceust purger Le trop cruel et horrible danger De mort seconde : et sans luy n'auront grâce Voz filz vivans : n'aucune humaine race.
Quelconque Juif pour tell' faulte ancienne N'a siège , champ , ny maison qui soit sienne. Et tout ainsi que la forte tourmente En pleine mer la nasselle tourmente, Laquelle estant et Sans voille , et sans maistre , De tous les ventz à dextre et à senestre Est agitée : ainsi estes vous, Juifz, De tous costez deschassez et fuytz , Yivans tousjours soubz tributaire reigle , Et tout ainsi que le cygne hait Taigle , Le chien le loup , Hannuyer le Françoys , Ainsi chascun quelque part que tu sois, Hay t et hairra ta faulse progenie , '^ m. " 27
4l6 LES TRISTES VERS
Pour rinhumaine et dure tyrannie,
Que feis à cil qui tant de biens t*o£Brit,
Quand paradis et les enfers t^ ouvrit.
O doulce mort, par salut manifeste
Tu nous repais de viande céleste :
Par toy fuyons le règne plutonique ;
Par toy gist bas la serpent draconique :
Car le jour vient agréable sur terre,
Le jour qu'on doibt noter de blanche pierre :
Le jour heureux en trois jours surviendra.
Que Jesuchrist des enfers reviendra.
Parquoy, pécheur dont Tame est délivrée, Qui ce jourd'huy portes noire livrée , Resjouy toy, pren plaisir pour douleur: Pour noir habit , rouge et vive couleur ? Pour pleurs , motetz de liesse assignée : Car c'est le jour d'heureuse destinée , Qui à Satan prépare afflictipn , £t aux mortelz seure salvation.
Dont congnoissant le bien de mort amere , Doulx Jesuchrist ne d'une vierge mère, S'il est ainsi que ton pouvoir honnore , S'il est ainsi que de bon cueur t'adore. S'il est ainsi que j'ensuyve ta loy , S'il est ainsi que je vive en ta foy,
DEBÉROÂLDE. 4^7
Et comme croy qu'es aux cleulx triumphant , Secours (helas) un chascuu tien enfant:
Sî qu'en vivant soit en santé la vie , Et en mourant aux cieulx Tame ravie.