‹ Œuvres complètes de Clément Marot (volume 5)Chapitre 6 sur 81 · ANT41BAL · texte numérisé non relu

ANT41BAL

Certes, Minos', ceulx je réputé dignes D'estre eslevez jusques aux courts divines Par bon renom , qui de basse puissance Sont parvenus à haultaine accroîssance D'honneur et biens , et qui nom glorieux Ont conquesté par faict laborieux :

Ainsi que moy, qui à peu de cohorte Me departy de Carthage la forte, Et en Sicile, ou marcher desiroyc, Prins et ravy pour ma première proye , Une cite, Sarragosse nommée.

Des fiers Rommains tresgrandement aymee, Que maulgré eux , et leur force superbe , Je pestillay aux piedz ainsi que l'herbe, Par mes haultz faictz , et furieux combats.

On sçait aussi, comme je mis au bas,

Et dissipay (dont gloire j'en mente)

Des Galliquans le puissant exercite :

Et par quel art, moyens et façons caultes

TaîUay des moutz , et les Alpes treshaultes

Minay, et mis les rochers en rompture,

Qui sont haultz murs , massonnez par nature ,

Et le renfort de toutes les Itales :

Auquel pays ( quand mes armes ducales

l4 JUGEMENT

Y flamboyoient) maint ruisseau tout ordy Du sang rouimain , que lors j^y espandy : Ce sont tesmoings , et certaines espreuves Si est le Pau, Tibre et maintz autres fleuves, Desquelz souvent la trespure et claire unde J'ay faict muer en couleur rubicunde.

Pareillement les chasteauk triumpbans , Par sus lesquels mes puissans elephans Je feiz marcher, jusques aux murs de Romme Et n'est décent que je racompte ou nomme Mes durs combatz, rencontres martiennes.

Et grans efforts par moy faictz devant Cannes.

Grand' quantité de noblesse rommaine

Ruèrent jus par puissance inhumaine

Lors mes deux bras , quand en signe notoire

De souverain triumphe méritoire ,

Trois muys d^aneaux à Carlhage transmis,

De tresfin or , lesquelz ^rent'desmis

Des doigts des mortz sur les terres humides

Tous estenduz : car des charongnes vuydes

De leurs espritz , gisantes à Tenvers

Par mes eonflictz furent les champs couvertz :

De teP façon qu^on en feit en maintz lieux

Pont à passer fleuves espacieux.

. Par maintesfoys, et semblables conquestes Plus que canons, ou fouldroyans tempéstes,

DE MINOS. l5

Feîz estonnerdu monde la monarche, Tousjours content, quelque part ou je marche, Le tlltre seul de vray honneur ay^ir Sans vaine gloire en mon cueuf concevoir. Comme cestuy qui pour occasion D'une incredible et vaine vision , La nuict dormant, appaj^ue à sa mère, Se disoit filz de Juppiter le père , De tous humains aux astres honnorë, Et comme Dieu voulut estre adorée

Ainçoys , Minos, tousjours et ainsi comme Petit souldart me suis repulë homme Carthaginoys j qui pour Theur ou malheur , Ne fuz attainct de liesse (xq, douleur. Puis on copgnoi^t , comn^ au pays d'Afrique, Durant mes jours « à la chose publique Me suis voplu vray obéissait jo^ulre:

Et qu'ainsi soit, aiii^i comme^ le nioindre De tout mouQSt, au simple gaandemei^ De mes consors, concluz soudaiœi^en^ De m'en partir ^ et adressiay ma yoye Vers Italie , ou grapd désir avpye.

Que. dkay pli^s ? psgr ma grand.Ç pçouess^ , Et par vertu.de sens et hardiesse, J'ay achevé màintz autres ducs efforts , Contre et envers les plus puissant el £9rt6. Mes estendars et guidons martiens

l6 JUGEMENT

Onc ne dressay vers les Arméniens, Ou les' Medoys, qui se rendent vaîncuz, Ains qu'employer leurs lances et escuz : Mais felz trembler de main victorieuse.

Les plus haultains : \:*est Romme l'orgueilleuse , Et ses souldarsy que lors je combatis Par maintesfoys , et non point des craintifz , Mais des plus fiers feiz un mortel déluge.

Et d'autre part, Minos (comme bon juge), Tu dois prévoir les aises d'Alexandre : Car des que mort son père voulut prendre , A luy , par droict, le royaume survint, Et fut receu, des que sur terre vînt, Entre les mains d'amyable Fortune , Qui ne fut onc en ses faictz importune : Et s'il veult dire avoir vaincu les roys Dare et Pyrrhus , par militans arroys , Aussi fut il vaincu en ses délices D'immoderez et desordonnez vices :

Car si son père ayma bien en son cueur Du dieu Bacchus la vineuse liqueur , Aussi feit il, et si bien s'en troubloit , Que non pas homme, ains beste ressembloit.

N'occist il pas (estant yvre à sa table) Callisthenes , philosophe notable , Qui reprenoit par discrètes paroUes ,

Les siennes mœurs vicieuses et folles?

Certainement vice éi détestable En moy (peult estre) eust esté excusable, Ou quelqu^un autre , en mœurs et discipline Peu introduict : mais les sainctes doctrines Leues avoit d'Aristote son maistre, Qui pour l'instruire , et en vertuz accroistre , Par grand désir nuict et jour travailloit, Et après luy trop plus qu^autre veilloit.

Et si plus hault esleve sa personne , Dont en* son chef il a porte couronne , Pourtant ne doibt homme duc despriser , Qui a voulu entre vivans user De sens exquis , et prouesse louable , Plus que du bien de fortune amyable.

Ml NOS.

Certes tes &ictz de tresclaire vertu Sont décorez. Eu après, que dis tu^ Koy Alexandre ?

ALEXANDRE

A homme plein d^outrage N^est de.besoing tenir aucun langage :

Et mesmement la riche renommée De mes haultz Êdctz aux astres sublimée , Assez et trop te peuvent informer, Que par sus moy ne se doibt renommer : m. a

l8 JUGEMENT

Aussi tous ceulx de la vie mortelle , Sont congnoissans la raison estre telle. Mais neantmoins pource qu^à maintenir Los et honneur jç veulx la main tenir, Scache, Minos, juge plein de prudence, Qu^à la verdeur de. mon adolescence, Portant en chef ma couronne invincible.

Au glaive aigu prias vengeance terrible ( Comme vray filz ) de ceulx qui la main meirent Dessus mon père, et à mort le submirent: Et , non content du royaume qu'avoye , Cherchant honneur , mis et jectay en voye Mes estandards , et à flotte petite De combatans, par moy fut desconfite £t mis au bas , en mes premiers assaulx , Thebes , cité antique , et ses vassaulx : Puis subjuguay, par puissance royale, Toutes citez d'Achaye et Thessale, .

Et decoupay à foyson par les champs lUyrieus , de mes glaives trenchans :

Dont je rendy toute Grèce esbahie Par mon pouvoir fut Asie envahie :

Libye prins, le Phase surmontay:

Bref, tous les lieux ou passay etplantay Mes estandards , redoubtans ma puissance Furent submis à mon obéissance.

Le paissant roy Dar€> congnent à Tharse ,

D^ MIKOS. 19

Par quervignepr fiit ma puissance esparse. Encontre luy, quand soubz luy chevaulcherent : Cent mil Persoys, et fièrement marchèrent, Vers moy de front dessoubz ses estandards Bien trois cent mil piétons hardys souldards : Que dîray plus ? quand vint à Teschaufier , Le vieil Charon, grand nautonnier d'enfer, Bien eust à faire à gouverner sa peaultre Pour ceUuy jour passer de rive en autre Tous les espiritz, qu'à bas je luy transmis, Des corps humains qu'à Tespee je mis.

A celluy jour, en la mortelle estorce, Pas n'espargnay ma corporelle force, Car aux enfers quatre vingtz mil espritii J'envoyay lors : et si hault cueur je pris, Que me lançay par les flottes mortelles : De ce font foy mes playes corporelles.

Et ja ne fault laisser anéantir Mes grans combatz exécutez en Thyr.

Et ne convient que le los on me rase , D avoir passé le hault mont de Caucase. Un chascun sçait , qu'y fiiz tant employé , Que tout soubz moy fut rasé et ployé.

En Inde feiz aborder mon charroy Triumphamment ou Pyrrhus le fier roy, Â son meschefyde mes bras esprouva

La pesanteur, quand de moy se trouva Prins et vaincu. Qui plus est, je marchay En tant Je lieux , qu'à la fin detrenchay Le dur rocher ou Hercules fe fort, Pour le passer , en vain meit son effort. Bref, tout batty , et vainquis sans repos , Jusques à tant que la fiere Atropos , Seule cruelle ennemye aux humains , Mon pouvoir large osta hors de mes mains.

Et s^ainsi est , que jadis en maint lieu Fusse tenu des mondains pour un Dieu, Et du party des Dieux immortelz né , De tel erreur pardon leur soit donné : Car la haulteur de mes faictz , et la gloire Qu^euz en mon temps , les mouvoit à ce croire.

Encores plus tant fuz fier belliqueur, Que j'entreprins, et euz vouloir en cueur , De tout le monde embrasser et saisir , Si fiere mort m^eust preste le loysir.

Or ça, Minos, je te supply, demande A Annibal ( puis qu^il me vilipende De doulx plaisir ) si plus il est recors De ses dejictz de Capue, ou son corps Plus debrisa aux amoureux alarmes Qu'à soustenir gros boys-, haches et armes : Ne fut sa mort meschante et furibonde,

QtMind par despit de vivre au mortel monde Fut homicide, et bourreau de sojmesmes, £n avallant les ordz venins extresmes?

Et pour n^onstrer sa meschance infinie, Soit demandé au roy de Bith jnie , Dict Prusias, vers lequel s'enfuyt, S'il fut jamais digne de los et braict. Un chascun scait qiiHl fut le plus poilu De tous plaisirs , et le plus dissolu , £t que parfi^ude, et ses trahjsons fainctes, 11 est venu de son nom aux attainctes. Plusieurs grans faictz il feit en maintes terres : Mais qu'est ce au prix de mes bruictz et tonnerres? A tous mortelz le cas est évident Que si juge n'eusse tout Occident Estre petit , ainsi que Thessalie , J'eusse pour vray ( en vainquant l'Italie ) Tout conquestë sans occision nulle , Jusques au lieu des columnes d'Hercule.

Hais (pour certain ) je n'y daignay descendre : Car seulement ce hault nom Alexandre Les feit mes ser& redoubtans mes merveilles. Parquoy, Minos^ garde que tu ne vueilles Devant le mien son honneur préférer.

SCIPION

Entens ainçoys ce que veulx proférer , Juge Minos.

MINOS

Gomment es tu nommé ?

SCIPION

ScîpioQ suis , l^Âfricaîn surnomme Homme rommain, de noble expérience.

MINOS

Or parle donc , je te donne audience.

SCIPION

Certes mon cueur ne veult dire ou penser. Chose pourquoy je désire exaucer La grand^haulteur de mes &ictz singuliers, Par sus ces deux belliqueux chevaliers : Car je n'euz onc de vaine gloire oivie: Mais s^il te plaist , Minos, entens ma vie.

Tu sçais assez que de mes jeunes ans Faictz vicieux me furent desplaisans :

Et que vertu je vouluz tant chérir, Que tout mon cueur se melt à Tacqumr , Jugeant en moy science peu valoir , Si d'un hault vueil , et par s^rdant vouloir. D'acquérir bruict et renom vertueux , N'est employée en œuvres fructueux.

Bref, tant aymay vertu, que des enfance Je fuz nommé des Rommains l'espérance.

Car quand plusieurs du sénat , esbahiz De craîncle , et paour à rendre le pays Par maintes foys furent condescendans , Je de hault cueur , et assez jeune d'ans Sailly en place , ayant le glaive au poing , Leur remonstrant que pas n^estoit besoing Que le clair nom que par peine et vertu Avions acquis fust par honte abbatu :

£t que celluy mon ennemy seroit, Qui la sentence ainsi prononceroit.

Lors esfimans cela estre un présage , ' Et que les Dieux pour le grand advantage Du bien public, m'avoit donne hault cueur En aage bas, comme un fort belliqueur, Fuz esleu chef de Tarmee rommaine :

Dont sur le champ de bataille inhumaine Je feiz jecter mes bannières au vent, Et Annibal pressay tant, et souvent, Qu'avec bon cueur , et bien peu de conduicte Le feiz tourner en trop honteuse fuyte, Tant qu'en la main de Romme l'excellente Serve rendy Carthage l'opulente :

Et toutesfoys les rommains consistoires, Apres mes grans et louables victoires ,

' Variante. Édition de JB(mnemère.

Lors congn«i>f>ant que les divins augure* Pour subvenir k leurs choses futures , M*ayoîent donné hardiesse de cueur En jeune* ans , comme un fort belliqnear

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Aussi humain et courtoys m^ont trouve.

Qu'avant que fusse aux armes esprouvé : Tous biens mondains prisay moins que petit , L'amour du peuple estoit mon appétit , Et d^acquerir maintz vertueux offices A jeune prince honnestes et propices.

Et d'autre part y de Carthage amenay Maintz prisonniers , lors que j'en retournay Victorieux : desquelz eii la présence Par moy fut pris le poète Terence :

Dont aux Roramains mon &îct tant agréa Qu'en plein sénat censeur on me créa.

Ce &ict , Asie et Libye couruz :

D'Egypte et Grèce à force l'amour euz : Et qu'ainsi soit, soubz querelle tresjuste Par plusieurs foys ma puissance robuste Ont esprouvë. Puis le consul voyant Le nom rommain jadis resflamboyant^ Lors chancelier , soy ternir et abbatre , Pour l'eslever fiiz conquérir et batre Une cité de force et bien nantie , Dicte Numance , es Espaignes bastie.

Trop long seroit (Mînos) Tentier deduyre De mes hàultz faictz , qu'on verra tousjonrs luyre Et d'autre part, simple vergongne honneste D^en dire plus , en rien ne m'admonneste.

Parquoy à toy en laisse Tachoison , Qui sçais ou sont les termes de raison.

Si t'adverty qu'oncques malheur en riens

Ne me troubla ; ne pour comble de biens ,

Que me donnast la déesse Fatale,

Close ne fut ma main tresliberale.

Bien l'ont congneu , et assez le prouvèrent

Apres ma mort ceulx qui rien ne trouvèrent

En mes trésors des biens mondains délivres ,

Fors seulement d'argent quatre vingtz livres.

Des Dieux aussi la bonté immortelle

M'a bien voulu douer de grâce telle ,

Que cruauté et injustice au bas

Je dejectay , et ne mis mes esbatz

Aux Vanitez et doulx plaisirs menus

De Cupido , le mol filz de Venus :

Dont les deduyctz et mondaines enquestes ,

Nuysantes sont à louables conquestes.

Tous lesquelz motz je ne dy pour tascher

A leur honneur confondre ou surmacher :

Ainçoys le dy, pour tousjours en prouesse

Du nom rommain soustenir la haultesse :

Dont tu en as plus ouy référer

Que n'en pourroit ma langue proférer.

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