ELEGIE XIX
Tant est mon cueiir au vostre imy et joinct, Qu'impossible est que l'emiuy qui vous poinct Ne sente au vif; mais si vostre constance Venoit à faire à l'ennuy résistance, Lors sortiriez de désolation, Et j' entrerois en consolation, En vous voyant n'estre plus désolée.
Si n'ay je empris vous rendre consolée En cest escript pour seulement oster Le mal que j'ay de vous veoir mid porter. Plus tost vouldrois, certes, qu'il fust permis Que vostre dueil avec le mien fust mis, Aymant plus cher avoir double destresse Que d'en veoir une en ma Dame et Maistresse; Mais le moyen plus souverain seroit Quand par vertu tel ennuy cesseroit.
La vertu propre en cestuy cas, c'est force. Qui dueil abat, et les tourmens efforce. Je ne dy point force de corps et bras : S'ainsi estoit, les toreaux gros et gras, Lyons puissans, elephans monstrueux, Seroient beaucoup plus que nous vertueux : Ce que j'entens, c'est force de courage Pour soustenir d'infortune l'orage Et résister à survenans malheurs.
N'est elle point parmi voz grans valeurs, Ceste vertu? Si est abondamment :
Vu cillez la donc monstrer évidemment Jùi cest ennuy. Les estoilles célestes Jamais ne sont que de nuyct manifestes; Aussi constance en nous ne peult bien luire Qu'au temps obscur que douleur nous vient nuyrc. Aux grans assaults acquiert on les honneurs. Et tant plus sont aigres ses blasonneurs, Plus le constant a de loz racritoirc.
Si ne faut point sur eulx chercher victoire; Hz se vaincront, tant sont ilz malheureux, Faisant tumber tous les blasmes sur eulx.
Mais qui est cil ne celle en cestuy monde En qui douleur par faulx rapport n'abonde? Avant que nul jamais soit icy né, A ceste peine il est prédestiné; Et tant plus est la personne excellente, Plus est subjecte à l'aigreur violente De telz assaults. Vous donques, accomplie De dons exquis, dictes, je vous supplie, Cuydez vous bien fuyr les violences Des mesdisans avec voz excellences?
Si vous voulez qu'on n'ayt sur vous envie, Ne soyez plus de vertueuse vie.
Ostez du corps ceste exquise beauté, Ostez du cueur ceste grand' loyauté; Ne soyez plus sur toutes estimée, Ne des loyaulx serviteurs bien aymée :
Ayez autant de choses vitieuses Que vous avez de vertus précieuses; Lors se tairont. Ha ! chère et seule amye, Voulez vous estre envers Dieu endormie, De recevoir tant de grâces de luy, Et ne vouloir porter un seul ennuy?
Ennuy (pour vray) n'est pas la pire chose Qui soit au cueur des personnes enclose : Petit ennuy un grand ennuy apaise.
Bref, sans ennuy trop fade seroit l'ayse, Et tout ainsi que les fades viandes Avec aigreur on trouve plus friandes, Ainsi plaisir trop doulx et vigoureux, Meslé d'ennuy, semble plus savoureux.
Et d'autre part, raison nous faict sçavoir Qu'impossible est de non tristesse avoir, Veu que tous ceulx qui le plus fort s'appuyent Sus leurs plaisirs, de leurs plaisirs s'ennuyent, Et deviendroit fascheuse leur liesse.
Si quelquefois n'entrevenoit tristesse.
Laquelle en fin se perd a\ec le temps,
Dont en après sont plus gays et conlens.
Or si ce dueil n'abbatez par vertu, Si sera il par le temps abbatu.
Mais la vertu de vous croire rae faict Que ja le temps n'aura l'honneur du faict. Le temps est bon pour les douleurs deffaire De ceulx qui n'ont constance pour ce faire; Mais vous, amye, avez en corps de dame Un cueur viril pour vous oster de l'ame Vostre douleur mieulx qu'autre créature, Ne que le temps, ne que mon escripture.
KLEGIE XX
En est il une en ceste terre basse Qui en tourment de tristesse me passe, Ou qui en soyt autant comme moy pleine? l'aire se peult; mais je croy qu'à grand' peine Se trouvera femme, eu lieu ne saison, Qui de se plaindre ayt si grande raison.
Dessoubz la grand' lumière du soleil Ne trouve point le phénix son pareil; Et aussi peu je trouve ma pareille En juste dueil, qui la mort m'appareille.
Le phénix suis des dames langoureu.ses, A trop grand tort, voyre des malheureuses; Et cil qui m'a tous ces maulx avancez Est le phénix des homtnes insensez.
Las ! je me plains, non point comme Dido Jrappée au cueur du dard de Cupido :
Ja no m'orriez alléguer en mes plainctci; Le mien amant, comme Sapho et maintes, Mais mon mary, dont plus mon cueur se deult; Car les amans abandonner on peult, Et les marys, c'est force qu'ilz demeurent (Bons ou mauvaiî?) jusques à ce qu'ilz n\ouroiit. Non (jUL par moy iuy ^oit mort dcsirèc :
Plustost vouldrois sa pensée inspirée A me traicter ainsi qu'il est licite. Ou comnae il doit, ou comme je mérite, Veu que mon cueur l'ayme, l'honore et sert Comme il convient, et non comme il dessert.
Pas ne dessert avoir à sa commande Cest enbonpoinct et ceste beauté grande Que m'a donné Nature à plein désir; Pas ne mérite au chaste lict gésir De celle là qui tant luy est féable.
Il ne fault pas qu'un œil tant agréable Luy soit riant, ne que bouche tant belle. En la baisant, mary n'amy l'appelle; Et neantmoins, suyvant Dieu et sa loy, De mon franc vueil tous ces poinctz a de moy.
Mais cest ingrat tout mal, pour bien, me baille. Il a de moy le bon grain pour la paille. Humble doulceur pour fiere cruaulté, Loyalle foy pour grand' desloyauté.
Et pour chagrin toute amoureuse approche, Sans amollir son cueur plus dur que roche.
Le fier lyon dessus le chien ne mect Patte ne dent, quand à luy se submect. Les forts Rommains, quand ilz s'humihcrent Soubz Atilla, son cueur félon plièrent; Le noir Pluton, à fleschir mal aysé, Fut. par doulceur, d'Orpheus appaisé.
Tout s'amollit par doulceur trèsbenigne; Et toutefoys la doulceur femenine.
Qui les doulceurs de ce monde surpasse, Devant les yeulx de mon dur mary passe Sans l'esmouvoir; et tant plus me submets, Tant plus me sert d'estrangcs et durs mets. Par ainsi passe en cruautez iniques Lyons, tyrans et monstres plutoniques.
Certes, quand bien je pense à mon malheur. Il me souvient du champestre oyseleur, Lequel, après que l'oysellet des champs Il a sceu prendre avec fainctz et doulx chantz, Le tue et plume, ou *^i vif le retient,
Le mect en cage, et en langueur le tient. Ainsi (pour vray), fuz prinse et arrestée, Et tout ainsi (hélas !) je suis traictée : Or si l'oyseau naauldit en son langage (Comme dit Meung) cil qui le tient en cage, Pourquoy icy donques ne me plaindray je De ce cruel, qui chacun jour r'engrege Mes longs ennuyz? Le dueil qui est celé Griefve trop plus que s'il est révélé; Parquoy le mien donc révélé sera; Ma bouche au cueur ce grand plaisir fera. Et à qui, las ! Sera ce à mon mary Que descharger iray mon cueur marry?
is'on certes, non : rien je n'y gaigneroye, Fors qu'en mes pleurs plaisir hiy donneroye. Et à qui donc? Doy je par amours faire Un serviteur, duquel en mon affaire J'auray conseil, et qui, par amytié, De mes douleurs portera, la moytié?
L'occasion le conseille et le dit, Mais avec Dieu honneur y contredict; Pourtant, plaideurs aux amoureuses questes, Allez ailleurs présenter vos requestes : Je ne feray ne serviteur, n'amy.
Mais ticndray foy à mon grand ennemy.
Donques à qui feray ma plaincte amère?
A vous, ma chère et honnorée mère.
C'est à vous seule à qui s'offre et présente Par vray devoir la complaincte présente. Et devers vous s'envollent mes pensées De grand ennuy (à grand tort) offensées. Pour y chercher allégeance certaine, Comme le cerf qui court à la fontaine, Querant remède à la soif qui le presse. Nature aussi ne veult que ailleurs m'adresse, Et si m'a dict, si pour moy en ce monde Y a confort, qu'en vous seule il abonde; S'il est en vous ([a,s !) si m'en secourez.
S'il n'est en vous, avecques moy pleurez, En mauldissant fortune et ses alarmes :
Et en mes pleurs entreraeslez voz larmes, Pour arrouser la fleur qu'avez produicte, Qui s'en va toute en seiche herbe reduicte.