‹ Œuvres complètes de Condillac (volume 3)Chapitre 36 sur 52 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Comment le langage d'action analise la pensée. Nous ne pouvons raisonner qu'avec les moyens nous ne pou-

x * vons analiser

qui nous sont donnés ou indiqués par la nature. ï^r,^™ye'a Il faut donc observer ces moyens, et tâcher de découvrir comment ils sont sûrs quelquefois, et pourquoi ils ne le sont pas toujours.

Nous venons de voir que la cause de nos erreurs est dans l'habitude de juger d'après des mots dont nous n'avons pas déterminé le sens : nous avons vu, dans la première partie, que les mots nous sont absolument nécessaires pour nous faire des idées de toutes espèces ; et nous verrons bientôt que les idées abstraites et générales ne sont que des dénominations. Tout confirmera donc que nous ne pensons qu'avec le secours des mots. C'en est assez pour faire comprendre que l'art de raisonner a commencé ave clés langues; qu'il n'a pu faire de progrès qu'autant qu'elles en ont fait elles-mêmes; et que par conséquent elles doivent renfermer tous les moyens que nous pouvons avoir pour analiser bien ou mal. Il faut donc observer les langues; il faut même, si nous voulons connaître ce qu'elles ont été à leur naissance, observer le langage d'action d'après lequel

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elles ont été faites. C'est par où nous allons commencer.

Lcs^mensdu Les élémens du langage d'action sont nés avec

langage d'action - . 1

som innés. 1 homme , et ces elemens sont les organes que l'auteur de notre nature nous a donnés. Ainsi il y a un langage inné , quoiqu'il n'y ait point d'idées qui le soient. En effet il fallait que les élémens d'un langage quelconque , préparés d'avance, précédassent nos idées; parce que, sans des signes de quelque espèce, il nous serait impossible d'analiser nos pensées, pour nous rendre compte de ce que nous pensons , c'est-à-dire pour le voir d'une manière distincte.

Aussi notre conformation extérieure est-elle destinée à représenter tout ce qui se passe dans l'âme : elle est l'expression de nos sentimens et de nos jugemens; et, quand elle parle, rien ne peut être caché.

Pourquoi Le propre de l'action n'est pas d'analiser.

d'abord tout est

confus dans ce Comme elle ne représente les sentimens que

langage. 1 ±

parce qu'elle en est l'effet, elle représente à la fois tous ceux que nous éprouvons au même instant , et les idées simultanées dans notre pensée sont naturellement dans ce langage.

Mais une multitude d'idées simultanées ne sauraient être distinctes qu'autant que nous nous sommes fait une habitude de les observer les unes après les autres. C'est à cette habitude que nous devons l'avantage de les démêler avec une

promptitude et. une facilité qui étonnent ceux qui n'ont pas contracté la même habitude. Pourquoi, par exemple, un musicien distingue-t-il dans l'harmonie toutes les parties qui se font en- . tendre à la fois? C'est que son oreille s'est exercée à observer les sons et à les apprécier.

Les hommes commencent à parler le langage d'action aussitôt qu'ils sentent; et ils le parlent alors sans avoir le projet de communiquer leurs pensées. Ils ne formeront le projet de le parler pour se faire entendre , que lorsqu'ils auront remarqué qu'on les a entendus : mais dans les commencemens ils ne projettent rien encore, parce qu'ils n'ont rien observé.

Tout alors est donc confus pour eux dans leur langage; et ils n'y démêleront rien, tant qu'ils n'auront pas appris à faire l'analise de leurs pensées.

Mais , quoique tout soit confus dans leur langage , il renferme cependant tout ce qu'ils sentent : il renferme tout ce qu'ils y démêleront lorsqu'ils sauront faire l'analise de leurs pensées, c'est-à-dire des désirs, des craintes, des jugemens, des raisouneniens , en un mot, toutes les opérations dont L'âme est capable. Car enfin, si tout cela n'y était pas, Tanalisc ne l'y saurait trouver. Voyons comme ni ces hommes apprendront de la nature à faire l'analise de toutes ces choses.

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comment en- Us ont besoin de se donner des secours. Donc

suite il devient , , > i • î r • 1

une méthode chacun deux a besoin de se faire entendre, et

anahtique.

par conséquent de s'entendre lui-même.

D'abord ils obéissent à la nature; et sans projet, comme nous venons de le remarquer, ils disent à la fois tout ce qu'ils sentent, parce qu'il est naturel à leur action de le dire ainsi. Cependant celui qui écoute des yeux n'entendra pas, s'il ne décompose pas cette action , pour en observer l'un après l'autre les mouvemens. Mais il lui est naturel de la décomposer, et par conséquent il la décompose avant d'en avoir formé le projet. Car, s'il en voit à la fois tous les mouvey mens, il ne regarde au premier coup d'œil que

ceux qui le frappent davantage ; au second , il en regarde d'autres; au troisième, d'autres encore. Il les observe donc successivement, et l'analise en est faite.

Chacun de ces hommes remarquera donc tôt ou tard qu'il n'en tend jamais mieux les autres que lorsqu'il a décomposé leur action ; et par conséquent il pourra remarquer qu'il a besoin , pour se faire entendre , de décomposer la sienne. Alors il se fera peu à peu une habitude de répéter, l'un après l'autre, les mouvemens que la nature lui fait faire à la fois, et le langage d'action deviendra naturellement pour lui une méthode analitique. Je dis une méthode, parce que la succession des mouvemens ne[se fera pas arbitrairement

LA LOGIQUE. [\o5

et sans règles : car l'action étant l'effet des besoins et des circonstances où l'on se trouve, il est naturel qu'elle se décompose dans l'ordre donné par les besoins et par les circonstances ; et , quoique cet ordre puisse varier, et varie, il ne peut jamais être arbitraire. C'est ainsi que , dans un tableau, la place de chaque personnage, son action et son caractère sont déterminés, lorsque le sujet est donné avec toutes ses circonstances.

En décomposant son action, cet homme décompose sa pensée pour lui comme pour les autres; il l'analise, et il se fait entendre, parce qu'il s'entend lui-même.

Comme l'action totale est le tableau de toute la pensée, 'les actions partielles sont autant de tableaux des idées qui en font partie. Donc, s'il décompose encore ces actions partielles, il décomposera également les idées partielles dont elles sont les signes, et il se fera continuellement de nouvelles idées.

Ce moyen , l'unique qu'il ait pour analiser sa pensée, pourra la développer jusque dans les moindres détails : car, les premiers signes d'un langage étant donnés, on n'a plus qu'à consulter l'analogie, elle donnera tous les attitrés.

Il n'y aura doue point d'idées que le langage d'action ne puisse rendre"; et il les rendra avec d'autant plus de clarté et de précision, que l'analogie se montrera plus sensiblement dans la suite

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des signes qu'on aura choisis. Des signes absolument arbitraires ne seraient pas entendus parce que, n'étant pas analogues, l'acception d'un signe connu ne conduirait pas à l'acception d'un signe inconnu. Aussi est-ce l'analogie qui fait tout l'artifice des langues : elles sont faciles, claires et précises, à proportion que l'analogie s'y montre d'une manière plus sensible.

Je viens de dire qu'*7 y a un langage innéy quoiqu'il n'y ait point d'idées qui le soient. Cette vérité, qui pourrait n'avoir pas été saisie, est démontrée par les observations qui la suivent et qui l'expliquent.

Le langage que je nomme inné est un langage que nous n'avons point appris, parce qu'il est l'effet naturel et immédiat de notre conformation. Il dit à la fois tout ce que nous sentons : il n'est donc pas une méthode analitique ; il ne décompose donc pas nos sensations ; il ne fait donc pas remarquer ce qu'elles renferment; il ne donne donc point d'idées.

Lorsqu'il est devenu une méthode analitique , alors il décompose les sensations et il donne des idées: mais, comme méthode, il s'apprend, et par conséquent, sous ce point de vue, il n'est pas inné.

Au contraire, sous quelque point de vue que l'on considère les idées, aucune ne saurait être innée. S'il est vrai qu'elles sont toutes dans nos

sensations, il n'est pas moins vrai qu'elles n'y sont pas pour nous encore, lorsque nous n'avons pas su les observer ; et voilà ce qui fait que le savant et l'ignorant ne se ressemblent pas par les idées, quoique ayant la même organisation ; ils se ressemblent par la manière de sentir. Ils sont nés tous deux avec les mêmes sensations , comme avec la même ignorance, mais l'un a plus analisé que l'autre. Or, si c'est l'analise qui donne les idées y elles sont acquises, puisque l'analise s'apprend elle-même. Il n'y a donc point d'idées innées.

On raisonne donc mal quand on dit : Cette idée est dans nos sensations ; donc nous avons cette idée : et cependant on ne se lasse pas de répéter ce raisonnement. Parce que personne n'avait encore remarqué que nos langues sont autant de méthodes analitiques, on ne remarquait pas que nous n'analisons que par elles, et l'on ignorait que nous leur devons toutes nos connaissances. Aussi la métaphysique de bien des écrivains n'est-elle qu'un jargon inintelligible pour eux comme pour les autres.

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