CHAPITRE IV
De l'influence des langues.
Puisque les langues, formées à mesure que nous Les langues
font nos cornais-
les analisons, sont devenues autant de méthodes «»»««» «««opi-
' nions, nos pré-
analitiques, on conçoit qu'il nous est naturel de ,U8es* penser d'après les habitudes qu'elles nous ont fait prendre. Nous pensons par elles : règles de nos jugemens, elles font nos connaissances, nos opinions, nos préjugés : en un mot, elles font en ce genre tout le bien et tout le mal. Telle est leur influence, et la chose ne pouvait pas arriver autrement.
Elles nous égarent , parce que ce sont des méthodes imparfaites : mais puisque ce sont des méthodes, elles ne sont pas imparfaites à tous égards, et elles nous conduisent bien quelquefois. Il n'est personne qui, avec le seul secours des habitudes contractées dans sa langue, ne soit capable de faire quelques bons raisonnemens. C'est même
4j4 *x logique.
ainsi que nous avons tous commencé, et l'on voit souvent des hommes sans étude raisonner mieux que d'autres qui ont beaucoup étudié.
Les langues des On désirerait que les philosophes eussent pré-
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Se1" mieux e a formation des langues, et on croit qu elles auraient été mieux faites. Il faudrait donc que ce fussent d'autres philosophes que ceux que nous connaissons. Il est vrai qu'en mathématiques on parle avec précision, parce que l'algèbre, ouvrage du génie, est une langue qu'on ne pouvait pas mal faire. Il est vrai encore que quelques parties de la physique et de la chimie ont été traitées avec la même précision par un petit nombre d'excellens esprits faits pour bien observer. D'ailleurs je ne vois pas que les langues des sciences aient aucun avantage. Elles ont les mêmes défauts que les autres, et de plus grands encore. On les parle tout aussi souvent sans rien dire : souvent encore on ne les parlé que pour dire des absurdités; et en général il ne paraît pas qu'on les parle avec le dessein de se faire entendre. Les premières Je conjecture que les premières langues vul-
langues vulgai- . , , ,
r*s ont été les gaires ont ete les plus propres au raisonnement ;
plus propres au ° 111 7
«isonnenient. car ia nature ? qUi présidait à leur formation, avait au moins bien commencé. La génération des idées et des facultés de l'âme devait être sensible dans ces langues , où la première acception d'un mot était connue, et où l'analogie donnait toutes les autres. On retrouvait dans les noms
des idées qui échappaient aux sens, les noms même des idées sensibles d'où elles viennent; et au lieu de les voir comme des noms propres de ces idées, on les voyait comme des expressions figurées qui en montraient l'origine. Alors, par exemple, on ne demandait pas si le mot substance signifie autre chose que ce qui est dessous; si le mot pensée signifie autre chose que peser, balancer, comparer. En un mot on n'imaginait pas de faire les questions que font aujourd'hui les métaphysiciens; les langues, qui répondaient d'avance à toutes, ne permettaient pas de les faire, et l'on n'avait point encore de mauvaise métaphysique.
La bonne métaphysique a commencé avant les langues, et c'est à elle qu'elles doivent tout ce qu'elles ont de mieux. Mais cette métaphysique était alors moins une science qu'un instinct. C'était la nature qui conduisait les hommes à leur insu, et la métaphysique n'est devenue science que lorsqu'elle a cessé d'être bonne.
Une langue serait bien supérieure, si le peuple ce son« »ur-
° r 7 i £ tout le» philoso-
qui la fait cultivait les arts et les sciences sans fiJSKdS
-,, -, , . le langage.
rien emprunter d aucun autre; car 1 analogie, dans cette langue, montrerait sensiblement le progrès des connaissances, et l'on n'aurait pas besoin d'en chercher l'histoire ailleurs. Ce serait là une langue vraimrnl. savante, et elle le serait seule. Mais, quand elles sont des ramas de plu-
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sieurs langues étrangères les unes aux autres, elles confondent tout : l'analogie ne peut plus faire apercevoir, dans les différentes acceptions des mots, l'origine et la génération des connaissances ; nous ne savons plus mettre de la précision dans nos discours , nous n'y songeons pas; nous faisons des questions au hasard, nous y répondons de même; nous abusons continuellement des mots, et il n'y a point d'opinions extravagantes qui ne trouvent des partisans.
Ce sont les philosophes qui ont amené les choses à ce point de désordre. Ils ont d'autant plus mal parlé, qu'ils ont voulu parler de tout; ils ont d'autant plus mal parlé que , lorsqu'il leur arrivait de penser comme tout le monde, chacun d'eux voulait paraître avoir une façon de penser qui ne fût qu'à lui. Subtils, singuliers, visionnaires, inintelligibles, souvent ils semblaient craindre de n'être pas assez obscurs , et ils affectaient de couvrir d'un voile leurs connaissances vraies ou prétendues. Aussi la langue de la philosophie n'a-t-elle été qu'un jargon pendant plusieurs siècles.
Enfin ce jargon a été banni des sciences. Il a été banni, dis-je, mais il ne s'est pas banni luimême : il y cherche toujours un asile, en se déguisant sous de nouvelles formes, et les meilleurs esprits ont bien de la peine à lui fermer toute entrée. Mais enfin les sciences ont fait des progrès, parce que les philosophes ont mieux observé,
LA LOGIQUE. l\\^
et qu'ils ont mis dans leur langage la précision et l'exactitude qu'ils avaient mises dans leurs observations. Ils ont donc corrigé la langue à bien des égards , et l'on a mieux raisonné. C'est ainsi que l'art de raisonner a suivi toutes les variations du langage , et c'est ce qui devait arriver. ( Cours d'Études, Hist. anc, liv. m, chap. xxvi, Hist. mod., liv. vin et ix, chap. vin, ix et suiv. , enfin liv. dernier.)