‹ Œuvres complètes de Condillac (volume 3)Chapitre 40 sur 52 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Combien se trompent ceux qui regardent les définitions comme l'unique moyen de remédier aux abus du langage.

Les vices des langues sont sensibles, surtout Le* définit ion.,

se bornent à

dans les mots dont l'acception n'est pas déter- ™n.,r"|rosnchn,e"

r > 1 /-v 1 sait ras ce qu'on

minée, ou qui nont pas de sens. On a voulu y veut dire m.and

on les donre

remédier; et parce qu'il y a des mots qu'on peut J°uers,1es prin définir, on a dit : Il faut les définir tous. En conséquence, les définitions ont été regardées comme la base de l'art de raisonner.

Un triangle est une surface terminée par trois lignes. Voilà une définition. Si elle donne du triangle une idée sans laquelle il serait impossible d'en déterminer les propriétés, c'est que, pour découvrir les propriétés d'une chose, il la faut analiser, et que, pour l'analiser, il la faut voir. De pareilles définitions montrent donc les choses qu'on se propose d'analiser, et c'est tout ce qu'elles font. Nos sens nous montrent également les objets sensibles, et nous les analisons, quoique nous ne puissions pas les définir. La nécessité de définir n'est donc que la nécessité de voir les choses sur lesquelles on veut raisonner; et si l'on peut voir sans délinii, les définitions deviennent inutiles. C'est le cas le plus ordinaire. s

Sans doute que, pour étudier une chose , il faut que je la voie ; mais quand je la vois, je n'ai qu'à Tanaliser. Lors donc que je découvre les propriétés d'une surface terminée par trois lignes, c'est l'analise seule qui est le principe de mes découvertes , si l'on veut des principes ; et cette définition ne fait que me montrer le triangle qui est l'objet de mes recherches, comme mes sens me montrent les objets sensibles. Que signifie donc ce langage: Les définitions sont des principes? Il signifie qu'il faut commencer par voir les choses pour les étudier, et qu'il les faut voir telles qu'elles sont. Il ne signifie que cela, et cependant on croit dire quelque chose de plus.

Principe est synonyme de commencement, et c'est dans cette signification qu'on l'a d'abord employé; mais ensuite, à force d'en faire usage, on s'en est servi par habitude, machinalement, sans y attacher d'idées , et l'on a eu des principes qui ne sont le commencement de rien.

Je dirai que nos sens sont le principe de nos connaissances, parce que c'est aux sens qu'elles commencent, et je dirai une chose qui s'entend. Il n'en sera pas de même si je dis qu'une surface terminée par trois lignes est le principe de toutes les propriétés du triangle, parce que toutes les propriétés du triangle commencent à une surface terminée par trois lignes; car j'aimerais autant dire que toutes les propriétés d'une surface ter-

minée par trois lignes commencent à une surface terminée par trois lignes. En un mot , cette définition ne m'apprend rien : elle ne fait que me montrer une chose que je connais, et dont l'analise peut seule me découvrir les propriétés.

Les définitions se bornent donc à montrer les choses; mais elles ne les éclairent pas toujours d'une lumière égale. L'âme est une substance qui sent, est une définition qui montre l'âme bien imparfaitement à tous ceux à qui l'analise n'a pas appris que toutes ses facultés ne sont, dans le principe ou dans le commencement, que la faculté de sentir. Ce n'est donc pas par une pareille définition qu'il faudrait commencer à traiter de l'âme ; car, quoique toutes ses facultés ne soient * dans le principe que sentir, cette vérité n'est pas un principe ou un commencement pour nous, si au lieu d'être une première connaissance, elle est une dernière. Or elle est une dernière, puisqu'elle est un résultat donné par l'analise.

Prévenus qu'il faut tout définir, les géomètres lu.tr^qo-on

A puisse faire de»

font souvent de vains efforts, et cherchent des d«fini,i«>n» définitions qu'ils ne trouvent pas. Telle est, par exemple, celle de la ligne droite; car dire avec eux qu'elle est la plus courte d'un point à un autre, ce n'est pas la faire connaître, c'est supposer qu'on la connaît. Or, dans leur langage, une définition étant un principe, elle ne doit pas supposer que la chose soit connue. Voilà un

écueil où échouent tous les faiseurs d'élémens, au grand scandale de quelques géomètres, qui se plaignent qu'on n'ait pas encore donné une bonne définition de la ligne droite, et qui semblent ignorer qu'on ne doit pas définir ce qui est indéfinissable. Mais si les définitions se bornent à nous montrer les choses , qu'importe que ce soit avant que nous les connaissions ou seulement après? Il me semble que le point essentiel est de les connaître.

Or, on serait convaincu que l'unique moyen de les connaître est de les analiser, si on. avait remarqué que les meilleures définitions ne sont que des analises. Celle du triangle, par exemple, en est une; car certainement, pour dire qu'il est une surface terminée par trois lignes, il a fallu observer, l'un après l'autre, les côtés de cette figure et les compter. Il est vrai que cette analise se fait en quelque sorte du premier coup , parce que nous comptons promptement jusqu'à trois. Mais un enfant ne compterait pas aussi vite, et cependant il analiserait le triangle aussi bien que nous. Il l'analiserait lentement, comme nousmêmes; après avoir compté lentement, nous ferions la définition ou l'analise d'une figure d'un grand nombre de côtés.

Ne disons pas qu'il faut , dans nos recherches , avoir pour principes des définitions ; disons plus simplement qu'il faut bien commencer, c'est-à-dirr

voir les choses telles qu'elles sont; et ajoutons que, pour les voir ainsi, il faut toujours commencer par des analises.

En nous exprimant de la sorte , nous parlerons avec plus de précision, et nous n'aurons pas la peine de chercher des définitions qu'on ne trouve pas. Nous saurons, par exemple, que pour connaître la ligne droite, il n'est point du tout nécessaire de la définir à la manière des géomètres, et qu'il suffit d'observer comment nous en avons acquis l'idée.

Parce que la géométrie est une science qu'on vains tiùn»

1 de ceux qui ont

nomme exacte, on a cru que pour bien traiter dX™. out toutes les autres sciences, il n'y avait qu'à contrefaire les géomètres, et la manie de définir à leur manière est devenue la manie de tous les philosophes, ou de ceux qui se donnent pour tels. Ouvrez un dictionnaire de langue, vous verrez qu'à chaque article on veut faire des définitions, et qu'on y réussit mal. Les meilleures supposeut, comme celle de la ligne droite, que la signification des mots est connue; ou si elles ne supposent rien , on ne les entend pas.

Ou nos idées sont simples, ou elles sont corn- Le* défmi.ion,

Joui innlili<t

posées. Si elles sont simples, on ne les définira fifjyv pas : un géomètre le tenterait inutilement; il y &?> échouerait comme à la ligne droite. Mais, quoiqu'elles ne puissent pas rire définies, Tanalise

nous montrera toujours commenl nous les avons

déterminer nos

43o LA LOGIQUE.

acquises , parce qu'elle montrera d'où elles viennent et comment elles nous viennent.

Si une idée est composée , c'est encore à l'analise seule à la faire connaître , parce qu'elle peut seule, en la décomposant, nous en montrer toutes les idées partielles. Ainsi, quelles que soient nos idées, il n'appartient qu'à Fanatise de les. déterminer d'une manière claire et précise.

Cependant il restera toujours des idées qu^on ne déterminera point, ou qu'au moins on ne pourra pas déterminer au gré de tout le monde. C'est que les hommes n'ayant pu s'accorder à les composer chacun de la même manière, elles sont nécessairement indéterminées. Telle est, par exemple, celle que nous désignons par le mot esprit. Mais, quoique l'analise ne puisse pas déterminer ce que nous entendons par un mot que nous n'entendons pas tous de la même manière, elle déterminera cependant tout ce qu'il est possible d'entendre par ce mot, sans empêcher néanmoins que chacun n'entende ce qu'il veut, comme cela arrive, c'est-à-dire qu'il lui sera plus facile de corriger la langue que de nous corriger nousmêmes.

Mais enfin c'est elle seule qui corrigera tout ce qui peut être corrigé, parce que c'est elle seule qui peut faire connaître la génération de toutes nos idées. Aussi les philosophes se sont-ils prodigieusement égarés, lorsqu'ils ont abandonné

l'analise, et qu'ils ont cru y suppléer par des définitions. Ils se sont d'autant plus égarés, qu'ils n'ont pas su donner encore une bonne définition de l'analise même. Aux efforts qu'ils font pour expliquer cette méthode , on dirait qu'il y a bien du mystère à décomposer un tout en ses parties, et à le recomposer : cependant il suffit d'observer successivement et avec ordre. Voyez dans l'Encyclopédie le mot analise.

C'est la synthèse qui a amené la manie des dé- La iratu«

J * méthode téné

finitions, cette méthode ténébreuse qui com- bre,1Mmence toujours par où il faut finir, et que cependant on appelle méthode de doctrine.

Je n'en donnerai pas une notion plus précise, soit parce que je ne la comprends pas, soit parce qu'il n'est pas possible de la comprendre. Elle échappe d'autant plus, qu'elle prend tous les caractères des esprits qui veulent l'employer, et surtout ceux des esprits faux. Voici comment un écrivain célèbre s'explique à ce sujet. Enfin, ditil, ces deux méthodes (l'analise et la synthèse) ne différent que comme le chemin qu on fait en montant d'une vallée en une montagne, et celui qu on fait en descendant de la montagne dans la vallée x. A. ce langage je vois seulement que ce sont là deux méthodes contraires, et que si l'une est bonne, l'autre est mauvaise. En effet on ne

' La Logique, Arr de penser, part, iv, ch. II.

peut aller que du connu à l'inconnu. Or, si l'inconnu est sur la montagne, ce ne sera pas en descendant qu'on y arrivera; et s'il est dans la vallée, ce ne sera pas en montant. Il ne peut donc pas y avoir deux chemins contraires pour y arriver. De pareilles opinions ne méritent pas une critique plus sérieuse. ( Cours d'Études, Art de penser, part, i , chap. 9.

Gn suppose que le propre de la synthèse est de composer nos idées, et que le propre de l'analise est de les décomposer. Voilà pourquoi l'auteur de la logique croit les faire connaître, lorsqu'il dit que l'une conduit de la vallée sur la montagne, et l'autre de la montagne dans la vallée. Mais, qu'on raisonne bien ou mal, il faut nécessairement que l'esprit monte et descende tour à tour; ou, pour parler plus simplement, il lui est essentiel de composer, comme de décomposer, parce qu'une suite de raisonnemens n'est et ne peut être qu'une suite de compositions et de décompositions. Il appartient donc à la synthèse de décomposer comme de composer, et il appartient à l'analise de composer comme de décomposer. Il serait absurde d'imaginer que ces deux choses s'excluent, et qu'on pourrait raisonner en s'interdisant à son choix toute composition ou toute décomposition. En quoi donc diffèrent ces deux méthodes? En ce que l'analise commence toujours bien, et que la synthèse

commence toujours mal. Celle-là, sans affecter Tordre , en a naturellement , parce qu'elle est la méthode de la nature : celle-ci , qui ne connaît pas l'ordre naturel , parce qu'elle est la méthode des philosophes, en affecte beaucoup, pour fatiguer l'esprit sans l'éclairer. En un mot, la vraie analise , l'analise qui doit être préférée , est celle qui, commençant par le commencement, montre dans l'analogie la formation de la langue, et dans la formation de la langue les progrès des sciences.

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