‹ Œuvres complètes de CondillacChapitre 106 sur 131 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

De l'emploi des noms des personnes.

Au sinffunR*, les noms de la première personne commeTiî

u ^ ■'^ *^ on emploie lesi

sontye , me, moi ; et au pluriel, nous. SepersTne"

Je est toujours le sujet de la proposition : Je crois, je suis. '

Me est l'objet ou le terme de l'action exprimée par le verbe. Il est l'objet dans cette phrase , il m* aime ; il est le terme dans cette autre , il me parle.

Me se construit toujours avant le verbe -.moi doit toujours en être précédé , soit lorsqu'il en est l'objet , aimez-moi , soit lorsqu'il en est le terme, donnez-moi, donnez à moi, donnez à moi-même. Il n'y a pas d'autre manière de l'employer à l'impératif.

Donnez -moi , sans préposition , et donnez à moi avec la préposition à , ne s'emploient pas indifféremment l'un pour l'autre. On dit , donnezmoi , lorsqu'on se borne à demander une chose ; et on dit , donnez à moi , lorsqu'on la demande à quelqu'un qui , paraissant ne savoir à qui la donner, est au moment de la donner à un autre. Quant kméme, qu'on joint souvent à moi, il fixe l'attention sur ce substantif, et il parait le montrer. C'est un adjectif.

A tout autre mode que TimpéraUf , moi ne peut pas s'employer seul. Il se construit avec ye, lorsqu'il est le sujet de la proposition : moi^ moijnéme , je prétends. Lorsqu'il est l'objet ou le terme du verbe , il se construit avec me : il me préfère moi^ ou moi-même : il me ^ÊÊÊtient à moi y à moi-même. Vous concevez que lorsqu'on joint à propos ces deux noms de la première personne, la phrase peut en avoir plus d'énergie.

Nous peut être sujet , objet ou terme. Sujet : nous , ou nous-mêmes nous pensons. Objet : aimez-nous ou aimez-nous nous-mêmes. Terme : donnez-nous , donnez à nous , à nous-mêmes. Comment Xcl cst l'usagc Dour les noms de la première per-

on emploie les O 1 Xi

3e personne" sounc. Il cst Ic mcmc pour ceux de la seconde. Il ne faut que substituer dans les exemples , tu à je , te à me , toi à m^oi , et vous à nous. Au singulier, vous est le seul nom qu'on peut employer quand on ne tutoie pas.

Emploi des Lcs uoms de la troisième personne , il, ils, elle.,

noms de la troi-

"^iiTe^uTdie ^^l^^ ) iui., eux, /e , la, les , leur, se, soi , en , j, esrsu)*e"dw on , l'on , souffrent de plus grandes difficultés; Les

proposition. l D ■

uns ne se disent que des personnes , les autres ne se disent que des choses : enfin il y en a qui se disent également des choses et des personnes.

Du nombre de ces derniers sont il et ils. Mais le pronom féminin elle ou elles, ne se dit également des personnes et des choses, que lorsqu'il est le sujet d'une proposition. Quant à le, la,

GRAMMAIRE. SSq

les , qui sont toujours l'objet du verbe , ils sont dans le même cas que il ; et voici comment ils se construisent. Je le lis , je le lirai , lisez-la , ne la lisez pas ^ lisez-le et le renvoyez , ou encore ren- ^

i^ojez'le. Ces exemples vous serviront de règle.

Racine a dit : , ces pronom»

doivent réveiller la même idée

Nulle paix pour l'impie , il la cherche , elle fuit. 3ont Ih pre^t

nent la place.

Et ce vers a été critiqué avec raison : car les pronoms la et elle^^ qui , par la construction , paraissent employés pour nulle paix , sont déterminés par le sens à ne rappeler que l'idée du substantif la paix , c'est-à-dire une idée toute contraire. C'est ce qu'il faut éviter. La règle est donc que le pronom doit réveiller la même idée que le nom dont il prend la place. Cependant , Monseigneur, il faut convenir qu'il y a dans le tour de Racine une vivacité et une précision qui doit d'autant plus faire pardonner cette licence au poète , que l'esprit a suppléé ce qui manque à l'expression , avant d'apercevoir la faute.

//, quoique pronom, paraît quelquefois rie jr a toujours

* ^ *• ^ ^ ^ la même accep-

prendre la place d'aucun nom. C'est lorsqu'on llrCr&^'ui

U 1- 1 a .,. ,v n'ont ni pre-

l emploie avec les verbes qui n ont ni première ni seconde personne, tel c^yxilfaut^ il importe , il tonne ^ il pleut. Ce mot néanmoins continue, dans tous les cas , d'avoir la même acception ; et c'est celle de l'adjectif le , que nous avons nommé article. Ainsi , quand on dit , il faut parler, il im-

miere ni seconde oersonne.

54o GRAMMAIRE.

porte de faire , les verbes à l'infinitif sont les noms que l'adjectif z7 modifie , et le sens est, il parler faut ^ il faire importe. Il est vrai que dans il tonne , il pleut , on ne voit pas d'abord le nom qui peut être modifié : il y en a un cependant. Ce sera , par exemple , ciel , il ciel tonne , il ciel pleut. Emploi de ;«/, Lui, leur et eux ne se rapportent d'ordinaire IrpTecZ/éd'u- qu'aux personnes ; et il en est de même du proue preposi ion. ^^^^ ^^^^ ^^ ^^^^ ^ lorsqu'étaut le terme d'un rapport , il est précédé d'une préposition. Voici , Monseigneur, ce que les grammairiens observent à ce sujet.

Quoiqu'un homme dise fort bien d'un autre qu'il se repose sur lui, quil s'appuie sur lui, on ne dira pas pour cela d'un lit ou d'un bâton , reposez-vous sur lui, appujez-vous sur lui; mais on se servira de la préposition elliptique dessus, reposez'vous , appuyez-vous dessus.

En parlant des choses , on emploie le pronom en au lieu de lui , et le pronom y au lieu d'à lui. On ne dit pas d'un mur, n approchez pas de lui, on dit , nen approchez pas; ni d'une science ou d'une profession, // s'est adonne à elle, il faut dire , il s'y est adonné.

Une femme dit d'un chien qu'elle aime : il fait tout mon amusement , je n'aime que lui , je suis attachée à lui, je ne vais pas sans lui. Cependant on ne dira pas d'un cheval, qu'on n'a jamais monté sur lui, mais qu'on ne l'a jamais monté-,

GllAMMAIRE. 54 1

ni au on ne s^est pas encore servi de lui, mais qu'on ne s'en est pas encore servi.

Il semble donc qu'avec les prépositions de et à, les pronoms lui^ eux^ elle^ ne se disent pas indifféremment des choses et des personnes. Cependant , lorsqu'ils sont précédés des prépositions avec ou après , ils peuvent se dire des choses *inême inanimées. Ce torrent entraine avec lui tout ce qu'il rencontre. Il ne laisse après lui que du sable et des cailloux.

Il y a des phrases fort en usage en parlant des personnes dont on ne se sert pas en parlant d'une multitude. Quoiqu'on dise d'une femme, ye m'approchai d'elle^ il faut dire d'une armée, ye m'en ^ approchai.

La règle que donnent les grammairiens est que, lorsque ces pronoms sont précédés d'une préposition , ils ne se disent des choses que dans le cas où elles ont été personnifiées. Mais cette règle n'est pas exacte, puisque nous venons de voir que les prépositions avec et après n'empêchent pas qu'on ne les dise des choses. D'ailleurs quoi de plus personnifié qu'une armée, qu'on fait mouvoir, agir et combattre ? et pourquoi ne dirait-on pas : Nous allâmes , nous marchâmes à elle ? Pourrait-on même parler autrement ? Voilà donc le pronom elle précédé d'une préposition qui se dit d'une armée. Je crois qu'on peut dire encore : 3' aime la vérité^ au point que je sacrifiertiis tout

la plare du pro nom eux

place de lui.

pour elle; et il importe peu que la vérité soit personnifiée ou ne le soit pas. Mais nous traiterons plus particulièrement cette question clans le chapitre suivant , à l'occasion des adjectifs possessifs son, sa.

Quelle est ^«^ sc mct toujoùrs après le verbe. Tantôt il

danslediscflur.0 J 1

est précédé d'une préposition ; il dépend d'eux , je vais à eux ; alors il est le terme d'un rapport. S'il n'en est pas précédé , il est le sujet d'une proposition; et en pareil cas, il est ordinairement accompagné de l'adjectif même : ils prétendent eux-mêmes.

Queiie^stia Lul pcut égalcmcut être le sujet de la proposition : il Va dit lui-même; et ce tour est encore usité avec le pronom elle, elle V assure elle-même.

Lui se construit de différentes manières. Avec le verbe parler, on dira : voulez-vous parler à lui ou lui parler? Pour plus d'énergie, on le répétera en ajoutant même : Je lui ai représenté à lui-même. Enfin il peut être l'objet du verbe : Je le verrai lui-même.

A l'impératif, sans négation, on dit ordinairement : donnez -lui y quelquefois aussi donnez à lui; et au même mode, avec négation, ne lui donnez pas y ou 72e donnez pas à lui. *

A tout autre mode , lui doit précéder le verbe , toutes les fois qu'il est le terme d'un rapport qui pourrait être exprimé par la prépostion à : Je lui ai lu fnon ouvrage. Au contraire , il doit suivre

le verbe s'il est le terme d'un rapport exprimé par la préposition de : nous dépendons de lui. ^ Leur veut toujours le précéder : je leur ai Queiie est la

^' . , . 1 iw • place de Z^ur.

ojjert. Si on voulait , pour plus d énergie , mettre un pronom après le verbe , eux est le seul dont on pourrait se servir : Je leur ai offert à euxmêmes.

Lorsque le sujet de la proposition est l'objet Emploi de ., du verbe ou le terme d'un rapport , on se sert de se^ de soi ou de lui^ pour marquer cet objet ou ce terme : il s'aime, se est l'objet à' aimer. Chacun est pour soi ^ soi est le terme d'un rapport marqué par la prépositionpowr. Use donne des louanges, se est le terme d'un rapport qui serait exprimé par la préposition à.

Se ne se met jamais qu'avant le verbe, et soi se met toujours après : s'occuper de soi.

Ils servent aux deux genres et aux deux nombres, i^i «» eiie

employés pour

Cependant les pluriels eux-mêmes , et elles-mêmes " '' '"'' doivent être préférés à soi-même. Ainsi, quoiqu'on dise fort bien : ce raisonnement est bon en soi ^ on dira : ces raisonnemens sont solides en euxmêmes.

En général, lui-même se construit avec tous les noms qui portent une idée déterminée , et soimême avec ceux qui n'offrent qu'une idée indéterminée : on se tourmente soi- même , on fait soi-même sa félicité, chacun est soi-même son juge^ la confiance en sçi seul est dangereuse. On

dirait, au contraire : le sage fait lui-même sa félicité^ il est lui-même son juge ^ Une met pas sa confiance en lui seul.

Se se d it également des personnes et des choses , et soi ne se dit que des personnes , ou du moins y a-t-il peu d'exceptions à faire. Quoiqu'on ne puisse pas. blâmer, ces choses sont de soi indifférentes^ il me semble qu'il serait encore mieux de dire , sont d'elles-mêmes.

x.Tol^Y! ^" ^ s'emploie dans des phrases d'où "no us avons vu que l'usage rejette le pronom lui. Ainsi il faut dire d'une maison , vousj avez ajouté un pavillon. Il se dit néanmoins quelquefois des personnes. Ave z-vous pensé à moi? Je n'y ai pas pensé. Y, c'est-à-dire à vous.

3iu pronom en. En équivaut toujours à un nom précédé de la préposition de ; et , selon ce qui précède , à plusieurs noms ou même à des phrases entières. J'en ai reçu sera de V argent y des livres., un exemplaire d'un ouvrage qui fait beaucoup de bruit, D'o;ietio«. On et Von sont les noms d'une troisième personne considérée vaguement. On chante., on rit. Ils sont toujours le sujet d'une proposition; nous avons vu qu'ils viennent , par corruption , du mot homme.

Quand une Nous finirous ce chapitre par une difficulté

ime doit dire J- 1

sur l'usage des pronoms le ^ la, les. Une femme à qui l'on demande, êtes-vous malade? ou êtesvous la malade? répond à la première question,

femme doit dire je le suis , o\xje U suis.

GKAJVIMAlKl!;. 545

je le suis^ etye la suis^ à la seconde. Plusieurs répondraient : nous le sommes à étes-vous malades? et nous les sommes à êtes -vous les malades? Voilà certainement l'usage; il s'agit d'en rendre raison.

Je remarque d'abord que , dans les phrases où le pronom ne doit être qu'au singulier masculin , le nom auquel on le rapporte est tovijours un adjectif, malade on /n«/^Je^. Au contraire , dans celles où il peut être au féminin ou au pluriel , il tient toujours la place d'un substantif sur lequel l'attention se porte, la malade ou les malades.

Je remarque , en second lieu , que lorsque ce pronom se rapporte à un substantif, il est dans l'analogie de la langue qu'il en suive le genre et le nombre. On dira donc,ye la suis; la^ c'est-àdire la malade.

Mais les adjectifs , quoiqu'ils prennent souvent différentes formes , suivant le nombre et le genre des noms qu'ils modifient , ne sont , par eux-mêmes , ^

ni du masculin ni du féminin , ni du singulier ni du pluriel. Il n'y a donc pas de fondement pour changer la terminaison du pronom qui en prend la place ; et on lui laisse sa forme primitive , qui se trouve celle qu'on a choisie pour marquer le masculin et le singulier. Je le suis. Le quoi? ?7îalade. Or malade est une idée qui , par elle-même , n'a point de firenre.

■"• " Autre questinn

Voici un exemple que l'abbé Cxirard dit avoir T '^ ^''"""" ^i. 35

546 GllAMMAlRE.

été proposé à racadémie, et sur lequel les avis furent partagés. Si le public a eu quelque indulgence pour moi f je le dois à votre protection. C'^t ainsi qu'il faut dire , comme le décide Fabbé Girard , et non pas ,ye la dois. Car le pronom ne se rapporte pas à indulgence y mais à cette phrase, le public a eu quelque indulgence pour moi. Or cette phrase n'a point de genre. Il faudrait dire au contraire : Vindulgence que le public a eue pour moi y je la dois; parce qu'alors il est évident que le pronom se rapporte à indulgence.

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