GU.\TTINARA , CHARLES-QUINT
(Pendant ces derniers mots, le tableau en pied de saint Pacôme, qui est placé sur le pan coupé à droite, a glissé dans la boiserie. Cliarles-Quint est entré lentement et s'est arrêté derrière Guattinara, qu'il écoute.)
GUATTINARA. Ah! pourquoi a-t-on un maître?
ciiARi.ES-QuiNT, lui mettant la main sur l'épaule. Parce que tout le monde en a, Guattinara, même les rois, qui ne font pas toujours leurs volontés.
GUATTINARA, Se retournant effrayé. Vous, sire!., et d'où Votre Majesté vient-elle ain.si?
CHARLES-QUINT. De mou oratoirc!..
GUATTINARA. Et quaiid donc le roi a-t-il fait pratiquer celte porte secrète?..
CHARLES-QUINT. Ce u'cst pas moi!., c'est le beau, l'élégant Philippe d'.Vutriche, qui s'enfermait tous les jours là, dans son oratoire !
GUATTINARA. Lui!.. si peu dévot:
CHARLES-QUINT. Pour sc sûnstraii'e à la jalousie, ou plutôt à l'amour de mi pauvre mère, Jeanne du G:\stille, qui voulait toujours le retenir an palais; et par cette tour et cet escalier...
GUATTINARA. Je comprctids!
CHARLES-QUINT, mettant le doigt sur ses lèvres. Secret de famille!
GUATTINARA. Qui VOUS a fait accepter ce lien paur prison ?
CHARLES-QUINT. Quaud tu uic l'as proposé.
GUATTINARA. Je ci'ois même que c'est Votre .Majcsh; ((ui m'en a fait venir l'idée !
CHARLES-QUINT. C'cst possible !
GUATTINARA. Et commciit, sicc, malgré la résolution que vous aviez prise, avez-vous permis à la princesse Marguerite de pénétrer dans cette tour? car je ne l'y ai amenée que par votre ordre, et voilà près de deux heures qu'elle y est.
CHARLES-QUINT. C'est ta faute!
GUATTINARA. Ma fautc !
CHARLES-QUINT. Ou l'iiidiscrétion de quelques gardiens...
GUATTINARA. lls sout plus prisoiiniei's'que leur captif, et ne sortent pas d'ici ; c'est moi, seul, qui communique avec euv.
cHARLEs-QuiNT. Eli bicu ! alocs, c'c-it toi qui as rendu compteà Marguerite des Iraitementsqu'éprouvaitson frère...
GUATTINARA. Ah! sire...
CHARLES-QuiNT. Traitements que j'ignorais moi-même, et contre lesquels j'ai dû m'élever!.. il était de mon devoir, de mon honneur, d'accueillir des plaintes dont elle eût fait retentir toutes les cours de l'Europe, et qu'il valait mieux écouter... entre nous... dans le conseil.
GUATTINARA. Elle y a donc parlé ?
CHARLES-QUINT. .-Vvcc uue liabdeté, une chaleur, une éloquence à la(|nelle lu ne te serais jamais attendu... ni moi non plus !.. Par saint Jacques, elle a plaidé la liberté de son frère et la paix avec la France, de manière à nous prouver que c'était rav.inlage de l'Espagne!.. Si tu avais vu avec quel art, quelle flalterie, quelle adresse, elle parait tous mes arguments, évitant de me blesser, et ne cherchant ipi'à me désarmer!., à chaque instant, je me sentais perdre du terrain'., et moi encore! ce n'était rien je me détendais ;
mais tous mes vieux conseillers, sons la puissance de sa parole et le fi'U de son regard, ne faisaient pins attention à mes signes de Icto ni à mes gestes de mécontentement ; ils ne voyaient qn'i'lle; et quand elle s'est écriée: Mou frère
LES CONTES DE LA RE[NE DE NAVARRE
BBNni. e'iiicUnant. Madame, Madame, je tous revois infin — Acte 1", îcênrt 6,
est en danger, et s'il succombe ici... dans le palais de vos vuis, la postérité accusera donc Charles-Quint, ce monarque si généreux et si magnanime, de s'être défait par le fer ou par le poison d'un ennemi redoulable; elle dira donc que François l", même captif, a fait peur à l'Espagne; et vous savez tous, Messeigneurs, a-t-elle continué en étendant la main vers eux, que l'Espagne ne craint personne... vous le prouverez. — Oui, oui, se sont-ils tous écriés en se levant; et j'ai vu le moment où ils allaient, par fierté espagnole, voter la liberté du roi de France... sans rançon!.. Je me suis empressé, en partageant cet élan généreux, de remettre une délibération importante à la prochaine séance du conseil, que j'aurai soin de ne plus rassembler.
GUATTiNARA. A la bonuc heure!
cHARLEs-Qi'iNT. Mais le moyeu après cela de refuser à Marguerite la permission de voir son frère... quand tout le conseil le demande, et que, soi-même, on y est naturellement porte!.. Ceiiendaiit la générosité a des bornes, surtout la générosité politique, eljc n'eiili'uds pas que cet entretien se prolonge... d'autant que je crois peu au danger du roi.
GUATT^ARA. Ce danger est réel.
c.HAw.Es-QuiNT. C'est unc ruse dont tu es la dupe !
r.iiATTiNARA. Voire Majesté se trompe !.. Quand la princesse Margnerile est arrivée ici, avec moi, elle s'est élancée dans la chambre de sou frère... il était pâle et sans connaissance, ne répondant ni à ses cris, ni à ses larmes, ni à ses caresses; alors elle est entrée dans un désespoir qui aurait touché son | plus cruel ennemi...
CHARLES-Qi'iNT. C'était douc Vrai?..
GUATTiNARA. Le gouvcmcur de la tour vous dira que le roi est au plus mal.
CHARLES-QUlNT. Qu'a-t-il doUC?
GiiATTiiSARA. On n'en sait rien.
CHARLEs-QuiNT. Il fall lit avertir mon médecin. GUATTiNARA. Il n'a pas voulu le voir... CHARLES-Qiii.NT. Lui prodigucr des soins... GU.MTiisARA. 11 Ics a rcpoussés...
cHARLEs-yuiNT. Il fallait le forcer à vivre. GUATTiKARA. De par le roi?
CHARLES-UUINÏ. Eh oui!
GiATTiNARA. Et s'il vcut mourir?
CHARLES-QuiNï, sf frappant le front. 11 en est capable!.... pour m'eiilever mon prisonnier... me [iriver de sa rançon... C'est un plan diabolique... conçu et combiné dans le but de
LES CONTES UE LA REINE DE NAVARRE
renvcrsLM'liius mes projets et de ne m'en laisser t|uc la honte!
r.i'ATTiNAnA. Vons croyez?..
cinni.ES-QuiisT. J'en suis sûr... Ces hommes di.' guerre ne savent rien... qnc mourir!.. Le beau mérite!.. S'il en est ainsi, fjui peut déjouer ce complot?
ciATTiNAn.v. Une .seule personne, et, par malheur encore, c'est Marguerite.
ciiARLEs-QuiM. Qu'elle reste donc!.. (|u'elle reste prés de lui jusqu'à ce qu'elle m'ait rendu ce service!
r.cATTiNARA. D'aprfcs sa demande, j'ai écrit au prieur des dominicains de m'envojer un moine de son ordre.
CHARLES-QUINT. Dcux s'il le fuut ! u'épargue rien...
fiUATTiNARA. Et discrètement je me suis retire,
CHARLES-QUINT. Tu as hicii fait... J'ai permis au^isi au comte Henri d'.Mhret, non pas, coninie il m'en suppliait, de partager la captivité de son maître, inais de passer aujourd'hui quelques heures à ses côtés'., t)n monte l'escalier... il est inutile qu'on me voie! Si le danger augmente, (|u'on m'avertisse... ou (ilutéit... je reviendrai tantéit, savoir par moimême... Adieu! adieu! (// sort jm' le tableau de saint Pacûiiif, qui se referme sur lui-)
r.uATTiNARA, Seul, et ret/ardant le tableau (jui se referme. 0 hieuheureux saint Pscûine!.. et moi aussi, je pourrai hieii l'invoquer!..