SCÈNE vm
ZAMBARO, LORD GAGE.
LORD GAGE regarde Zambaro un instant en silence avec la plus grande attention. C'est bien lui que j'ai vu l'autre jour au bord de la mer. (// s'assied, fait signe
LA BOHÉMIENNE
o Znmbaro de s'asseoir, et le regarde encore avec une attention plus marquée.)
zambaho, cmliarrassé. Puis-jc savoir, Milord, ce qui me vaut de votre |iart uu pireil examen?
LORD GAGE. Je voiulr.iis d'abord, Monsieur, savoir au juste quel est votre nom?
zAMUAno. Milord, une pareille question...
Lomi GAGE. Répondez.
ZAMBARo. Je suis le comte de Gorlilz ; et n'étant ni Anglais, ni Américain, je ne vois point quel dinit vous avez de m"interrop;ir ainsi.
LORD GAGE. J'ai le droit de surveiller les démarches d'un étranger, quand elles me sont suspectes, suitout quand cet étranger se présente son; un nom supposé, et se pare d'un titre qui ne lui appartient pas.
ZA.MBARO. Qu'osoz-vous dire?
LORD GAGE. 0» VOUS noiumc Zaïubaro, et vous êtes Boliémien.
zAMBARo. Milord!..
LORD GAGE. Jc n'cu doulc plus m.iinlenant, vous pouvez vous lever. {Zambaro se lève, et lord Gaqe reste assis.) Jeune encore, dans les guerres d'Allemagne, vos talents et votre audace vous ont acquis un nom plus célèbre qu'honorable, et l'on dit que les généraux de Marie-T hurése vous ont dû plus d'un succès.
ZAMBARO. Dès que les qualités sont connues, je n'ai rien à cacher à Votre excellence. Oui, Milurd, chacun a sa manière d'être utile à son pays. Allemand, j'ai servi le mien pendant la guerre , et au péril de mes jours, en pénétrant les desseins et les plans de nos ennemis, en surprenant leurs secrets. D'autres fimt la même chose en temps de paix ; mais on leur accorde un autre nom, de la considération, un traitement honorable, et une mon paisible. Nous, rien de tout cela. Voilà la difTérenee et la justice di's honmies.
LORDCAGE. S'il j avait uuejusticc, tu n'existeraisplus.
ZAMBARO. Comme Votre Excellence voudra. Un peu plus tôt, un peu plus tard, ça ne peut pas manquer. Ainsi, peu m'importe, ma vie est entre vos mains.
LORD GAGE. Et quc vcux-tu que j'cu fasse?
ZAMBARO. Vous ètcs bien diflieile, ou bien généreux. Le grand Frédéric, qui se connaissait en mérite et en hommes de tète, avait mis la mienne à prix, et l'avait estimée vingt mille écus. Votre Excellence en connaîtelle beaucoup qui valussent une pareille somme?
LORD GAGE, O part. OÙ Va se loger la vanité de métier! en voilà un qui est fier du sien. {Haut.) F'our calmer ta crainte ou ton orgueil, réfléchis seulement que, si j'avais eu l'intention que tu ni' supposes, je n'aurais pas pris la peine de te faire venirici secrètement.
ZAMBARO. C'est vrai : le raisonnement est juste. Que veut de moi Votre Seigneurie?
LORD GAGE. Savoir ce qui t'amène à Boston ; car tu n'as pas quitté l'Europe sans dessein.
ZAMBARO. Votre Excellence ne me croira pas ; et cel'.endant, vrai comme il faut être pendu un jour, je ne ^uis venu ici que pour mie affaire particulière, où la politique n'entre pour rien.
LORD CAGE. Et quelle est cette affaire? songe à ne pas me tromper.
ZAMBARO. Je n'ai garde ; car je n'y ai aucun intérêt. Je n'ai d'autre parent que mon frère aîné Herman Zambaro, Bohémien comme moi, et chef de notre tribu. La paix, qui enrichit tout le monde, nous avait ruinés. Les armées autrichiennes, ingrates de leur nature, s'étaient fort mal conduites à notre égard ; les généraux surtout, accablés d'honneurs et de pensions, avaient lini par se persuader qu'ils avaient lemporlé
eurs victoires à eux tout seuls, et ne nous avaient point a^'curdé, dans la récompense, la pa"l qu ' nous avions eue dans \r succès. Je n'aspirais qu'à pren Iri' ma retraite, lorsque mon frère me dit : « Tu as rason, « abandonnons la carrière militaire, où il y a trop de « périls, et pas assez de profits. Je médite avec un « simple particulier une entreprise qui doit nous enri- « chir à jaunis. Je pars pour i,on<lres, et des qu'il le « faudra, sois prêt à me rejoindre. » Il in'eerivit quelque temps après qu'il m'attendait non à Lundrcs mais à la .Xouvelle-.Viigleterre, où cette fois la lurluiir nous préparait le sort le plus brillant. Il m'y donnait rendez-vous à l'hôtel de la Couronna, piès Boston. Je pariis aussitôt, et (juaiid j'arrivai dans ce pays, il n'y avait pas paru. Personne n'avait entendu parler du Bohémien Zambaro, et je suis le premier à solliciter les ri cherches les plus actives, autant pmir m'instruire du sonde mon malheureux frère, que pourcunvaincre Votre Excellence de la vérité de mon récit.
LORD GAGE. .Maiutenautje u'endoutc plus ; [H se lève.) mais dans le cas où ce frère n'existerait plu.s, ce qui me [larail probable...
ZAMBARO. Quoi'. Milord, vous croyez? Ce pauvre Herman! qui m'aurait dit qu'il mourrait, là, tout simplement!
LORD GAGE. Qucllcs Seraient alors tes intentions?
ZAMBARO. De quitter au plus vite ci; mindit pays. Malhi'uieLisemfnt je ne sais comment suffire au\ frais du voyage ; car espérant trouver ici la lorlune, je ne l'ai pas anK^née avec moi.
LORii GAGE. Elle peut se présenter à tes yeux plus brillante que jamais.
ZAMBARO. Que dites-vous, Milord?
L0Ri> GAGE. Ton rcg.u'd habile et exercé n'a-t-il pas déjà saisi la position de ce pays? ne t'es-tu pas aperçu de l'espèce d'iii((uiétude qui s'est em|iarée de toutes les tètes? Partout on parle de réforme, de scission avec la métropole, d'indépendance de cette colonie. Ce sont les mots d'ordre de queli|ues Jeunes étourdis qui, las de leur inutilité, se font factieux pour être i]uelque chose. Je me garderai bien de les punir : ce serait leur donner une importance qu'ils ne luéritent point ; mais je veux les connaitre ; je veux (le bien puhlir l'exige) pénétrer les projets, les complots que leur imprudence mi'dite, et m'épargner, en les déjouant, la peine de les châtier.
ZAMBARO. Je comprends, Milord, et je suis aux ordres de Votre Excellence.
LORD GAGE. De tous cesjeuues gcus, le plus dangereux est le colonel dos dragons de Virginie.
ZAMBARO. Le jeune Lionel Lincoln.
i.oRU GAGE. Tu le connais?
z\MBARO. Je ne l'ai jamais vu ; mais souvent j'ai entendu prononcer son nom, par hasard, sans le vouloir, l'habitude d'écouter.
LORD GAGE. On m'assure que ce soir même, an bord de la mer, à cette auberge de la Couronne dont tu me parlais, plusieurs jeunes militaires doivent se réunir en secret. Il faut connaître le but, l'objet de cette assemblée; en un mol y assister toi-même. Tu n'as que quelques heures devant toi, je le sais ; mais je connais ton adresse; tu peux fixer toi-même le prix que tu mets à tes services.
ZAMB.wo. Mille guinées.
LoRu GAGE. C'cst heaucoup ; on ne les donne point à un colonel.
ZAMBARO. 11 est des états, Milord, où l'on est p.ivé par l'honneur; mais le nôtre...
LA BOHEMIENNE.
LonD GAGE. C'est juste; en voici la moitié à compte; (Il lui donne une bourse.) autant après le succès.
z.vMDARO. Vive Dieu! c'est payer en iiiiloni, et il vaut mieux être à la solde de l'Angleterre qu'à celle de la maison d'Autriche. Mais ce que vous me demandez est liien difficile ; et je n'oserais l'entrepreudre, si je n'appelais à mon aide l'esprit et la finesse de Batliildc, ma nièce.
LoiiDCACE. Que dis-tu? une femme dans ce; te affaire!
ZAMBARO. Elle ne jaura que ce qu'elle doit savoir.
LORD GAGE. Et qucllc cst-clle?
ZAMiiARO. La plus jolie et la plusaimalile Bohémienne que vous ajez jamais vue; la lllle de mon frère Zamharo, que j'ai amenée avec moi, qui no m'a jamais quitté, et dont je suis fier, attendu que je l'ai élevée moi-même, et dans les meilleurs principes.
LORD GAGE. DaHs Ics ticns pcut-ètrc?
ZAMUARO. Je n'en coimais pas d'autres.
LORD GAGE. Quoi ! l'autrc jour, quand je t'ai rencontré au bord de la mer, cette jeune personne à qui lu donnais le bras, et qui avait une physionomie si noble, si distinguée?..
ZAMBARO. C'était elle-même.
LORD GAGE. Ah ! c'cst gcaud dommage ; et je suis fâché pour elle qu'elle e.\erce un pareil métier.
ZAMBARO. E.vcellence...
LORD GAGE, accc liautew. Qu'y a-l-il, seigneur Zambaro? Je pense que vous venez ici chercher des ordres et non des compliments; que faut-il de plus?
ZAMBARO. De la justice, du moins, de la part de ceux qui nous emploient. Dans les armées où j'ai servi, je n'ai jamais vu que le soldat qui faisait le coup de fusil fût plus coupable que le capitaine qui disait : Feu!
LORD c.vGE. Misérable!
ZAMBARO. Comme vous voudrez, Milord ; rien de fait. [On entend du bruit, dans l'appartement d'Henriette.)
LORD G.^GE, allant de ce côté. Tais-toi, tais-toi; j'entends du bruit dans la pièce voisine.
ZAMBARO. N'est-nii pas en sûreté dans votre hôtel?
LORD GAGE. Ma tille était dans son appartement, et si elle nous avait entendus... Adieu; éluigiie-toi. Si, dans lu soirée, tu as quelque avis important à me trausmi'ttre, tu pourras toujours arriver jusqu'à moi avec le mot d'ordre dont nous allons convenir. [Chcrcliaid.) Angleterre et...
ZAMBARO. Et Bohême.
LORD Gage. Soit : je reste ici dans cette maison de campagne, où j'aurai soin d'être seul; car des conférences secrètes avec un Bohémien...
siR COKNEV, sortant du cabinet de milord. Un Bohémien !
LORD gage. Silence, on vient. Non, ce n'est rien, c'est mon .secrétaire intime. Adieu, Monsieur.
ZAMBARO, s'inclinant. Adieu, Excellence. {En sortant il salue aussi sir Cokncy, qui lui rend profondément <o;i salut.)