‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 170 sur 975 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

LIONEL, BATHILUE.

LIONEL, à droite, regarde Bathiide, prend une chaise qu'il place à côté d'elle, mais ne .s'assied pas. Je suis bien heureux, Madame, que l'absence de mon ami et de votre oncle nie permette de vous tenir compagnie.

BATHiLDE. Je VOUS suis obligée. Monsieur: mais je vous dirai... {Elle lève les yeux et voit que Lionel, debout et préoccupé, ne l'écoute plus.)

LIONEL, reijardant vers le fond, et à part. Pourvu qu'il ne rencontre point d'obstacle. Tout à l'heure déjà la mer était houleuse ; j'ai vu des nuages à l'horizon, et si le vent de terre s'élevait...

BATHILDE. Mousicur, .Moiisicur...

LIONEL. Pardon, Madame, vous m'adressiez la parole"? {H s'assied auprès d'eli-.)

BATHILDE. Moi, Moiisieur, jc serais désolée de vous déranger de vos réflexions ; mais je me disais qu'il T'tait fort heureux ipie vous U' fussiez pus en ce nio-

LA BOHEMIENNE.

III ■ i' dans les rues de Boston; vous y auriez couru un hii.'ii iiuti'O danger que celui dont j'iii été assez heureuse pour vous préserver. •

i.io.NKL.Vous:ivezr.iison,ot je ne sais eiimmeut ju^tifier une dislraet ion sims excuse, surtout auprès de vu; is.

BATini.DE. Pour(|Uiii donc, quaiKl ou y est sujet?

LioNici,. Eu aucune façon, et l'ol.ijet d'ailleurs en était si peu imporlaiil.

UATHii.DK. C'était, peul-èlre, le même ipi ■ l'aulre jour. Vous allez me trouver bien ciirimisi'; mais j'ai pre-que, acipiis le drnii de vous demander à iiuoi vous rêviez dans ce moment-là?

LIo.^^;I.. A quoi je rêvais? Après vous avoir quittée, il me serait l'acile de vous le dire.

MATiULDi:. .Monsieur...

LioMa. Pourrai je jamais m'acqiiitter envers vous?

lî.wiiiLDE. Peut-être; qui sait? j'ai presque un service à vous demander; et, si je ne craignais d'être indiscrète...

LIONEL. Parlez, je vous eu conjure... Kli bien! Madame?

(UTHiLDE. Eli bien ! Monsieur, ce que j'ai à vous dire va peut-être vous paraître fort extraordinaire; c'est ]iour cela , je crois, qu'il vaut mieux nj^ir avec IVaiicliisse. ctvous confier ce dont il s'agit. Je connais une persoii le, une dame, qui veut beaucoup de bien à votre ami, ce jeune militaire ipii son d'ici ; mais il est inutile de lui i.-n parler ; il se croirait desliiiê aux grandes avi-iitures, et comme, au contraire, ce sont drs iolormaiions que l'on désirerait prendre sur lui...

LIONEL. .J'y suis; il s'agit d'un mariage.

iiATHiLDE. Je ne dis pas cela; mais on voudrait connaiti'eses amis intimes.

LIONEL. Moi, d'abord.

BATHiLDE. C'cst SI meilleure cautioH ; mais les sociétés, les maisons qu'il fréquente?

LIONEL. Sir Albermal, Elmwood, sir Clcveland, Hutkinson...

BATHILDE. .\li ! mon Dieu! quels noms! je ne les retiendrai jamais; vuudriez-vous bien me les écrire?

lio>:el. Vidonliers. {lieijardaiit les tablellai qu'dk lut Joiinc.) Les tablettes d'une jolie femme, ce doit être bien précieux.

BATHILDE. Nullement; un journal de voyage.

LIONEL. H doit contenir cependant...

B.tTHiLDE. Quelques notes, quelques observations sur ce qui m'arrive, mon opinion sur les personnes (]ue je renronliv,-.

LIONEL, lui rendant les tablettes. Je yoiidrais bien le lire, ce soir.

BATHILDE. Mais peut-être n'y mettrai-jerien.

LI0^EL. C'est peu flatteur pour moi.

BATHILDE. .\u Contraire, un souvenir, c'est pour se rappeler, et peut-être n'en aurai-je pas besoin.

Lio.NEL. Eb quoi! Madame?..

BATHILDE Revcnons à votre ami. Hier, dit-on, il est rentré fort tard . vous voyez qu'on s'inquiète aisément. .\uioiird'lmi il se trouve secrétemeut dans cette auberge, à une lieue de la ville; ne doit on pas craindre qu'une autre liaison, que quelque infidélité... bien entendu que si c'est pour tout autre motif, nous ne demandons rien, nous ne voulons rien savoir, et nous .sommes tranquilles.

LIONEL, souriant. A mon tour. Madame, permettezmoi une seule observation. C'est moi, peut-être, que "ous allez trouver bien indiscret; mais ne seriez-vous pas vous-m»me cette personne mystérieuse qui veut du bien à mon ami?

B.\THiLDE. -Moi, Monsieur! vous pourrie?, supposer! je viiis que vitus ne me connaissez pas. Je n'ai jamais compris un pareil seiilinient, ou pliitùi une puN'ille faibli'<se; jamais, du moins je crois pouvoir en répondre, jamais je n'aimerai persuiino. (Us se lèvent.)

LIONEL. El piiurquiii donc, .Madame? voilà une déclaration d'indépeii lance contre laquelle nous réel imerons.

ii-\TiiiLDE. Est-il donc si étonnant. Monsieur, qu'un chérisse fa liberté? qu'on veiiilL' la conserver?

LIONEL, vivement. Non, sans doute : pour nous du moins, qui devons avant lout... {Si' reprenant et souriant.) mais vous, M idame, c'est si différent, nos situations se ressemblent si peu; et quelles que soient vos idées à cet égard, de tous les devoirs, il n'en est point, selon moi, de plus doux et de plus respeclable (|ue ceux d'épouse et de mère, liens saci'és de la famille, qui bientôt forment ceux de la patrie, et nous atlac'iient au sol qui nous a vus naître. Dans ce [lays encore nouveau, si vous aviez été témoin du bonheur de nus ménag(.s; si vous aviez vu nos jeunes filles, chéries comme amantes, estimées comme épouses; si, assez heureux pour vous connaître, j'avais pu vous présentera ma mère, vous l'auriez vue, au milieu de nous, souveraine adorée, nous prêcher l'amoor de l'honneur et de notre pays, qui se confondent dans nos cœurs avec notre ainour pour elle ! et ce boniieur intérieur, cette estime générale, celte coiisidih-ation, piemicr b.'soin d'une âme noble et géiiéreu.se, qui plus que vous. Madame, serait destiné à l'appeler autour d'cUi!?.. Eh ! mais, qu'avez-vous?

BATHILDE. Ricu, Monsicur; j'avoue que vous venez d'oltrir il mes yeux un tableau nouveau pour moi, et un bonheur, si c'en est un, auquel il ne m'est plus permis d'aspirer.

LIONEL. Qu'ai je fait! je comprends; on a eni-haîné votre destinée, votre avenir, vous n'êtes plus libre?

B\THiLDE. Oui, c'est cela même; je ne suis plus libre de revenir sur mes pas, ni do changer mon sort. Mais n'en pjrluns plus, je vous prie; recevez mes remercimcnts, et comme il est probable que je ne dois plus vous revoir...

LIO.NEL. Quoi! Madame, vous vous éloignez, vous nous quittez ?

BATHILDE. Oui, MoUSiCUr.

LIONEL. Eh bien ! une dernière grâce. Que je sache au moins qui vous êtes; vous ne pouvez me refuser. Vous hésitez; cette demande-là même est-elle indiscrète ?

BATHILDE. INoH, saus doute; mais il me parait singulier que ce soit vous. Monsieur, qui m'interrogiez, quand j'ignore, moi-même, votre nom.

LIONEL. Lionel Lincoln.

B.vrHiLUE. Ciel !..

LIONEL. Colonel aux dragons de Virginie.

BATHILDE. Quoi ! cc Lionol que je voulais connaître!

LIONEL, aycc/oiC. Que dites-vous? il serait possible!

BATHILDE. Non, non, Mmisieur. Je voulais dire seulement que ce nom avait souvent frappé mes oreilles, et que je l'avais toujours entendu citer avec tant d'iloges...

LIONEL. Il n'était pas digue d'un tel honneur, ou du moins jusqu'ici il ne l'avait pas encore mérité; mais un jour viendra peut-être où ce nom ignoré brillera de quel(pie gloire. Alors j'aurai assez vécu ; alors, je ne demande plus rien que de mourir au milieu de mes soldats, et dans un jour de victoire.

LA BOHÉMIKNNE.

BATiiiLD' . Quoi! ce sont là tous vos vœiu? votre iiiiifliic idiibition? cl vous ne regretterez rien?

i.KiMKt,. Non; si d'autres me regrettent, et si vousmême, Madame...

u.vraiLDE. On vient. C'est mon oncle.

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