‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 173 sur 975 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

BATHILDE, ZAMBARO. Ils sortent de la chambre à droite.

ZAMBARO. Qu'aS-tU floilC?

BATHILDE. Jc ne sais ; mais je ne puis rester ici.

ZAMBARO. Ponr quelle raison?

BATHILDE. Je n'en ai pas ; mais je veux quitter ce pays, retourner en Europe.

ZAMBARO. Sans avoir des nouvelles de Zambaro , de mon frère; c'est impossible. C'est ton père, c'est par ses ordres que nous sommes venus ici; et pourquoi ces ordics auxquels, il y a quelques mois, lu t'es soumise sans murmurer; te semblent-ils aujourd'hui si pénibles?

BATHILDE. Je ne puis m'expliquerce qui se passe en moi ! Dans ces forèls do la Bohème, où j'ai clé élevée, le premier sentiment que je connus, c'était celui de la crainte qui comprimait tous les autres! le caractère violent de mon père, ses manières terriblesme faisaient trembler! il n'y avait que toi qui me défendais.

ZAMBARO. Oui, quand j'étais là, je t'empêchais d'être battue ; mais en mon absence...

B.4THILDE. Aussi , le SBul objct de mes pensées était d'obéir à mon père, de lui complaire par une soumission aveugle; et quand il me disait. « On ne se « méfie pas d'un enfant ; va près de ces voyageurs, « écoute leurs discours, épie leurs actions ; va! ou si- « non! » j'y allais, et quand mon zèle et mon inlclligence m'avaient valu des éloges de toute notre Iribu, j'en étais flattée, j'étais fière d'avoir réussi ; il nie semblait que c'était bien, que c'était glorieux.

ZAMBARO. Oui, certainement.

BATHILDE. Hicr encofe, je le croyais.

ZAMBARO. Et lu avais raison !

B.ATHiLDE. Eh bien ! aujourd'hui, je ne sais pourquoi il me semble que c'est mal!

z\MBARO. En quoi ? N'est-cî pas le sang bohémien qui «ouïe dans nos veines? Que devons-nous aux hommes, à la société'.' Nous ont-ils accueillis? nous ont-ils admis dans leur sein ? Non ! ils nous méprisent ! nous le leur rendons, nous sommes quittes, et personne ne se doit rien. Mais qu'est-ce qui te prend donc? et depuis quand t'avises-tu de raisonner?

BATHILDE. Tu dis vi'ai ! j'ai tort! car, depuis ce moment, tout est trouble et confusion dans mon cœur. Je souffre... je suis malheureuse!

ZAMBARO. Toi, mon enfant! toi, pour qui je sacrifierais tout au monde 1 Et que veux-tn? que te faut-il? des bijoux, de belles parures"? T'en ai-je laissé manquer ! et dès que nous aurons de l'argent, ce sera ponr toi... je te donnerai tout ce que tu voudras.

BATHILDE. Me doiuicrez-vous une famille, une patrie?

ZAMBARO. Hue veux tu dire?

BATHILDE. Me doiiiierez-vous des amis qui puissent m'entoiirer de leur estime? Les autres femmes, on les respecte, on les honore, mais moi !

ZAMBARO. Bathilde, y penses-tu? D'où te viennent de pareilles idées?

BATHILDE. Je cherchc en vain à les éloigner... partout je les retrouve, jusqu'en cet ouvrage que je ne innnaissais pas, et qui m'est tombé sous la main.

ZAMBARO, prenant le livre et lisant le titre: Fénelon!.. Ah ! dame ! si tu lis de mauvais livres. Allons ! allons ! qu'est-ce que c'est que cela? Songeons à notre fortune ; car, en vérité, je ne te reconnais plus! Tu n'as plus d'esprit, plus d'imagination. Depuis ce malin, toi qui as le coup d'œil si fin et si exercé, tu n'as rien vu, rien deviné, et moi, en nu instant, j'ai dépisté le vrai Lionel. Ce portefeuille que tu viens de lui renvoyer, et que tu n'avais pas songé à ouvrir, m'en a appris bien d'autres ; et maintenant que je suis sur la voie, je te réponds qu'avant ce soir... Eh bien! qu'as-tu donc? te voilà tout émue!..

BATHILDE. Mou ami, vous m'avez dit tant de fois que, pour moi, vous feriez tous les sacrifices: eh bien! je vous en demande un, renoncez à cette maudite affaire.

ZAMBARO. Impossible ! j'ai donné ma parole au gouverneur, qui m'a payé d'avance, et l'honneur avant tout... mon état serait perdu.

BATHILDE, vivcment. Et c'est ce que je demande ! pour vous, pour votre sûreté, promet tez-moidel'abandonner.

ZAMBARO. Et comment vivre?

BATHILDE. Eli homiète homme.

ZAMBARO. Quand on n'a pas pris cet état-là de bonne heure, on n'y fait l'ien, et j'y serais gauche ; tandis que celui-ci... Ecoute, j'ai entendu parler! Lionel et son ami sont là dans cette chambre, en conférence secrète, {Indiquant ta chambre à gauche.) et peut-être qu'en prêtant l'oreille... (// s'approche de la porte.)

BATHILDE, ù part. Ah ! mon Dieu ! {Haut.) C'est inutile, ils sont sortis.

ZAMBARO, écoutant. Du tout, je reconnais sa voix.

BATHILDE, à part. Comment l'avertir?

ZAMBARO, de même. Ne fais pas de bruit.

BATHILDE, s'approche du guéridon et le renverse avec les porcelaines. Ali!..

ZAMBARO, se retournant. Que le diable t'emporte!

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