M. DUBREUIL, BERNARD
M. 1)1 BREiiL. Bonjour, mon garçon; qu'est-ce (|ui l'amené si matin?
BERNARD. Je ii'ai pas eu la patience d'attendre jusqu'au dîner, parce (pie j'avais à vous raconter (pielque chose de si étonnant... Mon père en a été dans l'encbantement, et vous aussi, j'en suis sûr, parce que vous êtes un si brave homme, un si honnête homme.
M. DUBRELiL, Ce u'cst pas de moi qu'il s'agit, jnais de toi. Allons, vite, dis-moi ce qui t'arrive.
LES ADIEUX AU COMPTOIR
BERNAnD. Voyez-vous, quand j'étais à Lyon, mon père m'écrivait toutes les semaines : «Sois bon sujet, « et M. Duhreuil le donnera sa. tille. » Vous-même, quand vous veniez, vous m'en disiez autant, et vous conviendrez que cela monte la tète d'un jeune eomniisni:irchand, qui a dix-huit ans et de l'imaainaiion; de sorte que, sans connaître raadenioisille Élisa, et sans l'avoir jamais vue, J'en étais déjà amoureux sur parole.
M. DUBREiiL. 11 n'y a pas de mal jusqu'à présent.
BERNARD. Ah bien oui! tout cela était bel et bon de loin ; mais je n'ai pas été deux jours à Paris que ça n'était plus ça.
M. DiRREiiL. Qu'est-ce à dire?
BERNARD. Hier au soir, j'ai été au bal chez un riche bani|uier, avec qui mon père a des relations d'affaires. Dieux ! quel coup d'œil!
Air de Marianne.
Chez nous au bal on aime à rire,
C'est là que résne la gaîté;
Mais i Paris, sans se rien dire.
On s'amuse avec gravité.
Malgré l'orchestre aux sons joyeux.
Chacun dansait, et d'un air sériçux!
Et les messieurs! il faut les voir!
Pour être gai, tout le monde est en noir;
En voyant un pareil négoce,
Surtout leur sombre vêlement,
On dirait d'uu enterrement.
Qui se trouve à la noce.
Aussi, moi, qui n'y étais pas, j'allais me retirer, lorsque je vois entrer, avec sa mère, une jeune personne qui avait une physionomie si douce et si jolie, qut', cr.ic ! au premier coup d'œil, voilà la tète et le cœur qui sont partis.
M. DiBREiiL. Allons, il uc manquait plus que cela, le voilà amoureux.
BERNARD. Oh! amourcux en plein! Et vous sentez bien que je pensais déjà à vous et à mon père, et que je me faisais de fameux reproches, sans compter les remords qui allaient leur train, lorsqu'au moment où ces dames venaient de partir, quelqu'un les a nommées devant moi ; et jugez de ma surprise! c'étai' nt madame Dubreuil et mademoiselle Élisa, votre fenmie et votre fille.
M. DiBREiiL. 11 se pourrait! Hier, en effet, elles ont été au biil.
BERNARD. Hein! quelle rencontre! et quel bon hasard! Tomber ainsi amoureux de sa femme! car je l'aimais d'avance. Je l'adore maintenant... je l'aimerai toujours. Je n'en ai pas dormi de la nuit; j'en ai la lièvre.
M, DUBREIUL.
Air du vaudeville de la Somnambtile.
Je ne sais pas s'il faut ou non te plaindre ; Mais ça va mal, mon cher, pour tes amours.
BERNARD
Que dites-vous ! quel malheur faut-il craindre? .\i-je un rival?., parlez vite, j'y cours. Si je n'ai pas, pour celle qui m'enchante. Assez d'esprit pour la bien mériter; J'aurai, du moins, si quelqu'un se présente. Assez de cœur pour la lui disputer.
M. DiBREtiL. Voyez-vous, quelle bonne tète!.. Eh! non, ce n'est pas cela, c'est ma t'emme et ma tille qui détestent les commerçants et le commerce, et qui ne veulent pas entendre parler de ce mariage.
BERNARD. Qu'esl-cu quc vous me dites là? moi, qui ne peux plus être heureux qu'avec mademoiselle Élisa !
D'ailleurs, est-ce que vous n'êtes pas le maître chez vous? Est-ce que vous ne pouvez pas dire : « Je le veux. »
M. DiBREiiiL. Oui, sans doute: mais qu'en arriverat-il? ma femme criera à la tyrannie, au despotisme ; et ma fille, qui est déjà mal disposée, t'en aimera encore moins.
BERNARD. Vous avez raison ; mais alors quel parti prendre?
M. DUBREUIL. Ce n'cst pas facile : sans les heurter d» front, trouver quelque moyen d'arriver à notre but. Il faudrait tâcher de plaire à ma femme et à ma fille. Hier, comment as-tu été accueilli?
BERN.ARD. Fott bicu. Mademoiselle Élisa avait un air si aimable ! Et pour madame sa mère...
Air : Du partage de la richesse.
Elle observait mon genre et ma mithode, Car pour ce bal mou père avait voulu Que l'on me fit un costume à la mode : Ainsi, jugez comme j'étais vêtu.
Dans ce salon ils étaient tous si drôles ; Mais un surtout que de loin j'aperçoi ; Je m'en approche en haussant les épaules. Et le miroir m'apprend que c'était moi.
Il est vrai qu'il n'y avait pas là un cavalier qui fût plus ridicule. Aussi tout le monde m'admirait.
M. DUBREi'iL. A merveille. Voilà uncoumiencement. Pour continuer, il faut t'en aller sur-le-champ, car ma femme aime les élégants, les gens à la mode; et tout serait perdu si elle le voyait accoutré de la sorle.
BERN.vRD. Dame! c'est pour le matin, mon costume de travail.
M. DUBREUIL. Va mettre ton bel habit, ta chaîne d'or, le lorgnon, et reviens sur-le-champ.
BERNARD. .\ qUùi boU?
ji. DUBREUIL. A quoi bon? Nous verrons après. Cela ne te regarde pas; et quoi qu'il arrive, aie soin du ne me contrarier en rien, de me laisser faire, et de toujours direconnne moi.
BERNARD. C'est dit. [Il sort.)