‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 221 sur 975 · HECTOR, M. DE SAINT-GERAN, OLLIVIER · texte numérisé non relu

HECTOR, M. DE SAINT-GERAN, OLLIVIER

OLLIVIER , annonçant. Monsieur le contre-amir.il comte de Saint-Geran ! {Emmeric et Hector vont audevant de lui.)

M. BE SAiNT-GERAîi. Je VOUS en prie, .Messieurs, ne vous dérangez pas. Si vous faites la moindre cérémonie, je m'en vais!..

EMMERIC Comment donc!.. Monsieur le comte...

M. DE SAixT-GERAN. Vous alloz me faire repentir d'être venu le matin... en garçon... Je sors de chez votre oncle, à qui j'ai eu l'honneur de faire ma visite... et, au risque d'interrompre quelque chef-d'ceuvre... j'ai voulu serrer la main d'un ami !

EMMERIC Je vous en remercie...

M. DE SAINT-GERAN. Ce sout Ics inconvénienls du talent et de la célébrité... on est obligé de subir l'admiration et les visites d'amateurs.

HECTOR. Ah! Monsieur est amateur?..

M. DE SAINT-GERAN. AboiHié Rux Italiens ! Dilettante furieux, j'adorais leur musique. {.1 Emmeric.) Vous m'avez réconcilié avec la musique française, à qui j'en voulais depuis longtemps... car je déteste le bruit et le tapage...

HECTOR. Vous, Monsieur?

M. DE SAINT-GERAN. Cela HIC ferait fuira l'autre bout du monde, {.i Emmeric.) Je viens vous rappeler un plaisir que vous m'avez promis... celui d'assister à votre première répétition...

HECTOR, d'un air avantageux. J'y serai aussi...

M. DE SAINT-GERAN. Alors, Monsieur, le plaisir sera

UNE CHAINE

double!.. J'aurai l'honneur de me placer à côté de vous. Monsieur est, comme moi, un amateur?

HECTOR. Non, Monsieur, je ne suis ni un amateur, ni un grand seigneur...

M. DE sAiNT-GERAN. Mieux encorc !.. Un artiste?

HECTOR. Je suis avoué.

EMMERic. Hector Ballandard, mon ami intime... que je vous demande la permission de vous présenter.

M. DE SAINT-GERAN. Un hommc d'honneur et de probité! la meilleure réputation du Palais!.. Vous voyez que la présentation était inutile... nous nous connaissions déjà... Et c'est votre ami?

EMMERIC Je lui confie toutes mes affaires...

M. DE sAiNT-GERAN. S'ilcu cst ainsi, il en est une dont je voulais vous parler, et que nous pouvons traiter devant lui...

EMiMEiuc. Quoi ! Monsieur, vous veniez?..

M. DESAl^T-GERAN, souviant. Pour votre répétition... Et puis, pour autre chose encore !.. Asseyons-nous! {Hector im chercher une chaise qu'il avance à M. de Saint-Geran. Ëmmeric en a pris une autre, et Hector une troisième.)

M. DE SAINT-GERAN, à Hcctor qui rcste debout. Après vous, Monsieur, je vous en prie...

HECTOR. Non... Monsieur!..

M. DE saint-geran , forçant Hector a s'asseoir en mêms temps que lui. Je ne soullrirai pas!.. • HECTOR. C'est trop fort... et je ne puis en revenir. Pardon, Monsieur! J'ai bien l'honneur de parler à monsieur de Saint-Geran, le contre-amiral?

M. DE SAiNT-OERAN. Oui, Mousicur!..

HECTOR. Celui qui dernièrement voulait se faire sauter avec son vaisseau...

M. DE SAINT-GERAN. PourqUoi paS?

HECTOR. Excusez nioii ignorance... Je n'avais vu de marins qu'au théâtre... ji; cmyai.s qu'ils devaient tous jurer et ne parler que de sabord et de tribord.

M. DE SAiNTGERAN, souriant. Il y en a peut-être ! je n'en connais pas !..

HECTOR. Onm'a trompé comme pourvus trois duels...

M. DE sAiNT-GERAN. C'cst différent! Ceux-là, parmalheur, ne sont que trop vrais !

HECTOR. Est-il possible ?.. Vous qui êtes si rempli de bienveillance et de politesse!

M. DE sAiNT-GERAN. Aussi, Monsieur, etpourque vous n'ayez pas trop' mauvaise opinion de moi... je tiens à me justifier... J'ai toujours été, par goût ou par bizarrerie, pour la paix, la tranquillité et le gouvernement! c'est une idée comme une autre... c'était la mienne... j'étais donc ju.ste-niilieu, de plus... j'étais |iair de France et marié!., trois catégories qui, de notre temps, prêtent au ridicule... et probablement un ne me l'aurait pas épargné... ça conmieiiçait ! Or, c'est encore une de mes bizarreries... je n'aime à me moquer de personne... et, réciproquement, je n'aime pas...

HECTOR. Je comprends...

M. DE SAINT-GERAN. Alors, dans mes moments perdus, et un marin en a beaucoup... je me remis avec quelque obstination à l'épée et au pistolet... de manière à être à peu près sur de moi. Aussi, depuis ces trois malheureuses rencontres. .

HECTOR. Malheureuses pour vos adversairts qui y sont restés tous les trois...

M. DE SAiNT-GEiiAN. Coiiinic VOUS dites, cela a fait taire les railleurs, m'a réconcilié avec tout le monde, m'a permis de rester dans mon caractèi-e naturel, et nie donne désormais le droit d'être honnête et paci-

fique... impunément... Vous savez maintenant marecette.

HECTOR. Dont je n'abuserai pas... quoiqu'elle soit infaillible... Mais vous vouliez, monsieurlecomte,n&us parler d'affaires... C'est différent, je suis là sur mon terrain!,.

EiWMERic. Et j'attends, je vous l'avoue, avec impatience...

M. DE SAINT-GERAN, souriant. En vérité!.. Eh bien! m'y voici. Vous êtes, mon cher Emmeric, un fort estimable garçon, que j'aime beaucoup pour votre talent d'abord... et puis encore pour d'autres raisons. Votre père, Balthazar d'Albret, officier de fortune, était capitaine de vaisseau, et moi, cadet d'une noble famille de Bretagne; j'étais aspirant dans la marine, oit l'on avait alors assez peu d'estime pour les jeunes gentilshommes, quand ils ne faisaient pas leurs preuves... Votre digne père me donna occasion de l'aire les miennes; il m'avait pris en amitié... il me protégeait... il me mettait toujours en avant. . c'està-dire à côte de lui... et dans sa dernière affaire... j'eus l'honneur d'être blessé par le boulet qui l'emporta...

EM.MERic. Monsieur !

M. DE SAINT-GERAN. Vous compreucz que ces choseslà ne s'oublient pas, et qu'il y a des gens dont on est toujours débiteur. Si vous aviez pris l'état de votre ])pre, mon amitié vous eût utilement secondé... Faute de mieux, elle vous a du moins suivi dans une autre carrière... J'étais en mer, à mon grand regret, et en expédition lointaine, lors de votre arrivée à Paris... mais l'année d'après j'étais à votre première représentation, et quoique je ne sois pas querelleur, malheur à celui qui n'aurait pas crié bravo!., heureusement nous étions tous du même avis! Ne pouvant donc rien pour votre réputation et pour votre gloire, j'ai songé à votre bonheur et à votre fortune... je veux vous marier...

EMMERIC. Vous, Monsicur?..

HECTOR. Est-il possible?..

M. DE SAINT-GERAN. Eh! oui, saus doute ! il faut qu'un artiste se marie : trop de chagrins, trop d'ennuis, trop de désappointements cruels entourent sa vie extérieure; il y succomberait s'il ne trouvait chez lui le dédoniniagcment ou l'oubli de ses maux, le bonheur et l'amour, qui l'attendent au coin de son foyer. Il lui faut un ami de tous les instants, qui le ranime et relève son courage, qui le console de ses défaites, qui partage ses triomphes, qui lui inspire ses chants, et à qui il puisse les dire : ce sera sa femme!.. Et quand, le cœur froissé d'une critique injuste ou barbare, il aura aux yeux de tous caché sous un sourire la rage qui le dévore et les larmes qui le suffoquent... devant qui osera-t-il pleurer?., devant .sa femme, qui pleurera avec lui...

EMMERIC. .\h! vous avcz raison.

M. DE SAINT-GERAN. N'cst-il pas Vrai?

EMMERIC. Mais, dans ma position incertaine, sans avenir assuré...

M. DE SAINT-GERAN. J'ai bien pensé à tout cela... Les artistes font rarement fortune, aussi il leur en faut une toute faite... une riche héritière qui, dégageant votre existence de tous les soucis matériels, vous permette de faire des chefs-d'œuvre à votre aise et en génie amateur, comme qui dirait la fille unique d'un riche négociant de Bordeaux... de votre oncle, par exemple...

HECTOR, se levant. 0 ciel!..

UNE CHAINE

LOUISB, se Ttiournant, Vous, Monsieur, vous d'aussi bonne heure. — Acte 2, scène l»«.

EMMERic, se levant aussi. C'est impossible...

M. DE SAiNT-GERAN, SB levant uii iiistaut après eux. Ce n'est pas vous que cela regarde... c'est mui... s'il n'y avait pas d'obstacles. .. s'il n'y avait rien à faire... je n'aurais pas de mérite .. et je veux eii avoir... Je désire seulement, et avant tout... car votre cousine Aline est ma filleule, et je tiens à son bonlieur, je désire savoir si vous l'aimez...

EMMEBic. Moi, Monsieur?..

HECTOR, vivement. Il en est épris, il l'adore, il en perd la tète... tout à l'heure encore nous en parlions... et il se désespérait de ne pouvoir aspirer à sa main...

M. DE SA1NT-CER.W. Ainsi donc... si elle devenait votre femme... vous me promettriez de la rendre heureuse?..

EMMERIC. Ah ! je vous le jure, et sur l'honneur !

M. DE SAiNT-GERAN, lui prenant ta inain. C'est bien ! [Froidement.) Elle est à vous !

EMMERIC ET HECTOR, poussont uH cri. Comment !

M. DE SAirsT-GERAN. Je VOUS la domie...

EMMERIC. Comment, Monsieur?

M. lÎE sAinT-GERAN, avec foTce . Elle est à tous avec cent mille écus de dot... c'est tout ce que j'ai pu obtenir maintenant... nous verrons plus tard.

HECTOR. Permettez'., permettez!.. Moi qui me mêle d'affaires et qui en fais mon état... je ne les mène pas si bien ni si promptement, et je vous prie de me ilonner encore votre recette.

M. DE SAiNT-GERAis. La voici ! Je vous ai annoncé que j'aimais ma filleule... presque autant que vous, c'est tout dire. Elle m'écrivait parfois... car elle écrit trèsbien, et quoiqu'elle ne me parlât jamais de son cousin... je me doutais... et vous aussi peut-être, qu'elle l'aimait beaucoup; la preuve c'est qu& sa maladie, l'année dernière, a commencé lejouroùson père lui a parlé de projets de mariage avec un riche propriétaire du .Mcdoc, et apprenant le voyage de Paris, j'ai voulu le jour même de l'arrivée aborder la question.

HECTOR, se frottant les mains. C'est cela même I . . A l'abordage!.. (A part.) J'adore les marins!

EMMERIC Et qu'a dit M. Clerambeau?

UNE CHAINE

M. HK SAfM-r.ER\>. tc qu'il a dil"?.. 11 y a mis di' la fraiirliisc, il ;i ii'fiSL' net...

F.MMF.RIC. 0 cil'l'..

M. DE SAiNT-CERAN. Kt iii'a môiiKî prié assez Iji-ulalcmcnt... mni, raiirien ami de la faiiiilli'... moi, li^ piirrain dosa lillo... de ne pas insister sur ce eliapitre.

iiECTtiR. Dialilel j'avoue que je m'en serais allé.

M. DE sAiNT-GERAN. -Moi!.. je suis resté, et voici ce quej'ai lépondu : «Monsieur Clérambcau... vous rappelez-vous ce jour oii vous aviez eu en mer trois liàti- M;euts inarcliauiKrapturés parler Anglais... ce jouroù lauiaisiiu ClTamlieau junior de Borde lUX allait faire faillite ( t dépo^ei- sim bilan... ce jour cnliii où, renfermé dans Sun caliiuel, un négociant lionorahle... voulait ne pas survivre à sa honte et allait se faire sauter la cervelle. . ipiand on fiappi à sa porte en lui criant qu • si'S trois bâtiments et dent en rade, ramenés par le capitaine Saint-'icr.in... Je le vois encore... descendre sou escalier... se jeter d.ins mes bras en me disant : « Mun-iiur, tout ce que je pos- « séde... tous mes biens sont à vous... » Je refusai alors, j'accepte aujourd'hui... et de tous vos biens... je vous demande le plus précieux... votre fille! Me la refuserez-vous?.. «

EMMERIC ET HECTOR. Eli blcn?..

M. riE SAiNT-GERAN. Eh bien?., c'était une leltri.' de change que je lui présentais!., un effet à longue érhéauee... qui arrivait enfin à remboursement... et (|uelipie durs qu'ils soient, ers vieux négociants ont tellement l'habilude de faire honneur à leur signature, <pi'il m'a jeté sa fille en me disant : « La voilà ! payez-vdus. »

EMMERIC. .-\h! Monsieur... ah! mou sauveur !..

jl. UE SAi>iT-GERAN. A dcuv Conditions, pourtant... Ne vous effrayez p.is... La première, caries né?ociaiils ont aussi d'aulre audiition (|ue celle de Tardent... Lapr.'Uiière est que son gendre... n'ayant pas de fiirlune, ait au moins qui-lquo titre... quidque distinction... [Virrmciil.) Il y a droit autant et plus (|u'un autre, et cela nous regarde. Quanta la seconde condition, elle est plus facile encore...

EMMERIC ET HECTOR. Qucllc CSt-clle?

M. DE SAi>T-GERA>'. « Quoiquc ami des mœurs, m'a- « t-il dit, je ne suis pas d'un rigorisme assez ridicule « pour exiger que mon gendre ait été jusqu'ici un « modela de raison et de sagesse... je pardonnerais « même quelques-unes de ces folies de jeunesse... er- « rcurs éphémères qui n'ont point de .lendemain et « passent sans retour... »

HECTOR. L'excellent père!

M. DE SAiNT-GERAN. « Mais uc voulaut exposcF à « aucune chance le bonheur de ma fille, je no veux « pas d'attachement réel et sérieux qui survive au « présent et compromette l'avenir... »

EMMERIC, à part. 0 ciel!..

M. DE SAiNT-GERAîs. « Dounez-uioi , a-t-il ajouté, « votre parole et la sienne qu'aucun danger pareil « n'existe... et je consens à l'instant... »

EMMERIC. Monsieur!..

H. DE SAiM-CERAis, soufiaul. Je lui ai juré que je ne vous connaissais aucun attachement de ce genre... et vous-même... Eh bien 1 vous vous troublez!..

EMMERIC, troublé. C'est que...

M. DE SAINT-GERAN. Eh bieU?..

.HECTOR. C'est que, justement... il est engagé depuis longtemps dans des liens...

EMMERIC, vicemeiit , à M. de Saint-Geran. Que je

roiuiUMi, je vous le jure. Dés aujourd'hui, tout sera lini eiilro nous, et suis r.'lour...

HECTOR. A la boiuie liein'e!.. c'est bien facile...

M. DESAiNT-GERAx, .'iccuiKinl liitclc Nou, uou, jcunes gens, pas tant que vous croyez...

E.MSiER(c, avec force. Ouaiul on y est décidé.

nECTOR, de mcnie. Quand on le veut bien.

M. DE SAisT-cEiiAN. Ce u'cst pas uup rai,son!.. des miMiagements à garder... l'honneur d'une famille ou d'un mari... le désespoir d'une pauvre femme... son amour, ses larmes, votre propre faiblesse, mille circonstances que l'on ne peut prévoir, rattachont et renouent à chaque instant les anneaux de cette chaîne d'or, qui est de plomb quand on la porte, et de fer quand on veut la rompre... Moi,(pii vous parle, j'étais

comme vous j'avais nu amour dans le cœur

lorsque des amis iuqirudents, pour m'ari'acherà cette passion ins<'n.sée, me proposèrent un riche et illustre mariage... des biens innnenses dans nos colonies, la fille d'un marquis, et mieux encore, une femme jeune et belle qu'en tout autre moment j'aurais a lorée... Mais, ."lors, ramené malgré moi sous le joug que je voulais fuir... et longleuqis encore luttant contre un ascendant fatal, j'étais insensible aux dmu'eurs d'un nouvel hymen. Je négligeais, je délaissais ma femme, qui jamais, grâce au ciel! n'a connu le secret de ma froiiieur cl de mon indifférence... Mais enfin cela pouvait arriver... et pour la sécurité et le repos de votre ménage, vous voyez que malheunnisement votre bcaupcr(> a rai.son.

EMMERIC Non, Monsieur... et vous pouvez lui dire que je suis libre... aujourd'hui, aujourd'hui même j'espère', par la douc<;ur et la raison, faire coniprendre à une autre personne... et l'anicner d'elle-niènie...

HECTOR, H M. lie Saint-Geran , qtii secoue la télé afec incrédulité. Je suis sa caution... et à nous deux...

M. DE SAINT-r,ERA>'. A UOUS trois!..

EMMERIC, se retournant. Qu'y a-t-il?

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