‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 223 sur 975 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

LOl'l.SE, assise à la gauche du théâtre, devant une [aille, une broderie à la main et ne travaillant pas; M. DE SAINT-GER.XN, entrant par la porte du

fnlld.

roi'isE, se ri'iournani. Vous, Monsieur, d'aussi bonne heure!.. Qui s'y serait attendu? Et ce discours i]ue vous tirviez prononcer à la chambre des pairs?..

M. DE SAiNT-r.ERAN. La séancc est remise... je viens de l'apprendre au Palais !..

LOLisE. Vous allez au l'alais?

M. DE SAi>T-GERA>-. Quaud OH a dcs procès et des avoués... et j'en ai un charmant.

LOUISE. L'n proi'ès?

.M. DE SAINT-GERAN. .NOU, UH aVOUC.

i.onsE. C'est tout comme!

M. DE SAi\T-CERA>'. Je lui ai explique en route la succession de votre oncle...

LOUISE. Ce n'est pas ficile!

.M. DE SAiNT-GERAN. C'cst vrai ! ct il m'a compris sur-lc-chanip... et mieu\ que moi-même... C'est un habile bommc!.. Il viendra ici en sortant du Palais, où je l'ai conduit... ct j'allais me rendre au Luxembourjr, quand j'ai rencontré dans la salle des Pas-Perdus... le vicomte de Beauf;é, mon collègue!

LOUISE. Ah! le vicomte plaide aussi!

M. DE SAiNT-GEHAN. Contre Sa leiiime ! .. Il venait de gagner en séparation... C'est lui qui m'a appris qu'il n'y avait pas di' séance à la Chambre... et qu'il n'entendrait pas mon discours... H était dans son jour de bimlieur...

LOUISE. Mais vous, Monsieur, qui deviez parler... cette nouvelle vous a contrarié ?

M. DE sAiM-GERAN. Pas daHs cc moment!.... puisque je vous trouve seule.» ce qui est bien rare pour moi!..

LOUISE. Et fort ennuyeux !

M. DE SAiNT-Gi'RA?», allant prendre une chaise et

s'assei/ant près de Louise. Du tiait... au lieu de parler, j'écouterai... c'est tout bénéfice.

LOUISE, se retournant vers lui. Savez-vous, >bjiisicur, que vouS devenez très-aimable ct très-galant?

ji. DE sAiNT-GERA>,,«oumnt. Et savez-vous. Madame, depuis quelle époque?

LOUISE. Je ne suis pas forte sur les dates.

M. DE s4i>T-CERAN. Ce qui veul dire que vous n'avez pas remarqué... Eh bien! c'est, je crois, depuis que vous êtes devenue coquette! Cela vous étonne?

LOUISE. Non, vraiment! car,gi"àceau ciel, cela produit presque toujours cet effet-là... Pendant les trois premières années de mon mariage, quand je vivais dans mon hôtel, seule et retirée. ..Tievoyanf personne, attendant mon mari qui ne venait pas... et pensant à lui, qui ne pensait guère à moi, séduit comme il l'était par des charmes plus puissants...

M. DE SAiNT-CERAN. Comment, Madame?..

LOUISE, avec ironie. Les charmes delà gloire ! Alors, pauvre femme négligée et oubliée, ensevelie vivante à vingt ans, nul ne troublait le silence et le calme du mausolée... je veux dire de mon ménage... et vousmême, faisant comme tout le monde, ne scrabliez pas vous douter de mon existence... Mais aujourd'hui qu'il parait prouvé que j'existe, aujourd'hui iiue tout le monde me recherche, que les hommages m'entourent et que j'ai voulu devenir à la mode, iiun pargoùt, mais par la.^itude de ne rien être; aujuurd'hni, Monsieur, le bruit qui se faisait autour de vous vous a réveillé... Vous avez, par impatience ou par curiosité, levé les yeux vers celle que chacun regai-daii... et il s'est trouvé que c'était votre femme .. Rencontre inattendue... enchantement de votre pai't et surtout de la mienne... à moi qui ne pouvais manquer d'être bien Sensible à un effet aussi tendre du lia.sard!

M. DE SAi.M-GERA>. Três-bien! égayez-vous à mes dépens!., vous avez raison... Mais que voulez-vous? occupé autrefois d'idées qui m'alisorbaient tout entier... des idées d'ambition... de renommée, de fortune...

LOUISE. D'autres encore...

ji. DE SAiM-GERAX. C'cst [wssibic!.. mais Ic temps, la réflexion, celles que j'ai faites... il y a deux ans, à la suite de cette blessure dont j'ai pensé mourir... je le croyais du moins comme tout le monde, car les journaux mêmes l'avaient imprimé d'avance...

LOUISE. C'est vrai !

M. DE sAi.M-GERAN. Et dès lors. .. je me suis promis... Tenez, .Madame, il faudra que je fasse pr.uve, de franchise et que je vous avoue tous mes torts... tous mes défauts... un jour... où...

LOUISE. «oMr/on/. Où nous aurons beaucoup de temps devant nous!..

M. DE SAi>T-GER\N, Souriant. Oui, sans doute... pour que nous puissions aussi parler des vôtres !

LOUISE. J'en ai donc?

M. DE SAi>T-CER\N, sccouont latéte. Eh! mais...

LOUISE, vivement. Lesquels? Parlez... {Voyant qu'il hésite.) Un seul !

M. DE sAisT-GERAN. Vous me mcttez dans un grand embarras.

LOUISE, triomphante. Vuus voyez bien!..

M. DE SAINT-GERAN, «oi(r/an(. L'embarras du choix...

LOUISE. Comment, Monsieur!..

M. DE sAiNT-CERAN. D'abord, VOUS êtesfièi'e, mais l'orgueil vous sied .si bien... et vous avez tant de droit d'en avoir qu'on n'oserait vous en blcàmer... ensuite...

UNE CHAINE

LOUISE. Ah! il y a un ensuite!..

M. DE sAitsT-GERAN. Oui, Madame, vous pardonnez difficilement une offense... Je ne vous en fais pas un reproche... car, moi aussi, je serais comme vous... Les torts de ceux que j'aime me trouveraient peutêtre inflexible et implacable... mais ces torts, si je les connaissais ou si je les soupçonnais, je voudrais franchement les leur déclarer... La franchise avant tout... et je trouve... c'est là mon reproche le plus grave... que parfois vous en manquez...

LOUISE, se levant. Ah ! ne parlez pas ainsi, car à l'instant même je vous dirais...

M. DE SAl^T-GERAN. Quoi donc?..

LOUISE. Ce que vingt fois... j'ai été tentée de vous avouer, et dans ce moment encore...

M. DE SAiNT-GERAN. Eh bien! vous n'osez achever... 'Vous tremblez... je crois!

LOUISE. Non, Monsieur, non... mais vous n'avez jamais su quelle noble affection je vous portais! Quand on me parla, à moi jeune fille de dix-huit ans, d'épouser un homme presque sans fortune, qui avait plus du double de mon âge... on crut que je refuserais, et j'acceptai, car c'était un homme de mérite et de coeur, dont je savais depuis longtemps la vie entière... Oui, Monsieur, aussi bien et mieux que vous, j'aurais dit les combats auxquels vous aviez assisté, vos exploits, vos blessures... J'étais heureuse d'offrir un riche héritage à celui qui m'apportait ce riche patrimoine de gloire j'étais fière de vous, fièrc de

porter votre nom... et, à mon âge, une pareille exaltation serait aisément devenue de'l'amour. Vous aviez peu à faire pour gagner ce cœur qui volait au-devant du vôtre... vous ne l'avez pas voulu... J'ignore alors quelle barrière s'élevait entre nous...

M. DE SAINT-GERAN, troublé. Et jamais jusqu'ici le moindre reproche!..

LOUISE. Ah! Monsieur!., des plauites!.. des reproches, de la jalousie !.. Moi, à qui vous accordez quelque orgueil!., j'ai gardé le silence... L'amour-propre, la fierté que vous me reprochiez tout à l'heure, m'ont donné la force de combattre et de vaincre... et quand plus lard vous êtes revenu à moi... un nouvel obstacle plus grand encore nous séparait... le souvenir du passé et mon indifférence... M'accuserez-vous encore de manquer de franchise?..

M. DE SAiM-CERAN, ovec franchise. Non, Madame. Tout cela est vrai, et ce récit qui devait m'ôler l'es- 5)oir et le courage, ne me laisse qu'un désir... celui de réparer jiies torts, et par mes soins, par ma tendresse, par un dévouement de tous les instants

de reconquérir ce cœur que j'ai perdu de le

tenter du moins. Vous ne pouvez m'en empêcher...

LOUISE. Non, sans doute.

M. DE SAINT-GERAN. Quoiquc votrc mari, je puis, comme un autre, aspirer à vous plaire, j'y aurai plus de mérite... car c'est plus difficile... Piir malheur, le

temps et les occasions vont me manquer on me

donne un nouveau commandement, et sous peu de jours il me faudra appareiller pour les Antilles.

LOUISE, vivement. Vous partez?..

M. DE SAINT-GERAN. Diio belle occasiou de faire connaissance avec vos propriétés de la Martinique... avec ce beau pays où depuis longtemps vous êtes attendue, et où le procès qu'on nous intente pour la succession de votre oncle nécessiterait peut-être votre présence... Je ne vous parle pas du plaisir (pie j'aurais à vous avoir sur mon vaisseau, où vous commanderiez en

souveraine... Pour entreprendre un pareil voyage, il faudrait aimer... et vous. Madame !..

LOUISE. Moi... je n'aime pas la mer... vous le savez!

M. DE SAINT-GERAN. Vous êtes bicu bounc de ne pas dire mieux... et je vous en remercie... Mais dans \ otre désir de rester à Paris, n'y a-t-il pas quelque autre motif?

LOUISE, avec émotion. Que voulez-vous dire?

M. DE SAINT-GERAN. Pardon, à mon tour, de ma franchise... Ce désir de plaire et de briller dont vous ne vous défendez point, amène sur vos pas une foule d'adorateurs dont vous souffrez les hommages. Je vous connais, Louise, et jamais un soupçon sérieux n'est entré dans mon âme... Mais votre jeunesse, vos fréquents voyages, Votre position, vos succès dans le monde, ont pu éveiller l'envie ou froisser la vanité!.. 11 est si facile à un fat de compromettre la plus honnête femme du monde!.. Déjà, et vous savez que je suis peu endurant... il m'a semblé que quel(|ues allusions indirectes, quelques railleries de salon m'étaient adressées par deux ou trois vieilles douairières... c'est toujours par elles que cela commence... J'ai regardé alors autour de moi, et il m'a semblé...

LOUISE. Quoi donc?.. Monsieur.

. M. DE SAINT-GERAN. VoUS êtCS émUC?..

LOUISE. Non pas émue, mais curieuse de savoir...

M. DE SAINT-GERAN. Ce quo je sais... Eh bien! il me semble que votre jeune cousin... le vicomte de Leangcac...

LOUISE, riant. Lui !

M. DE SA4NT-GERAN. Ce fat uioycn âge... qui rougit de son siècle et dont son siècle rougit... ce gentilhomme palefrenier qui court au Champ-de-Mars ou au clocher après le ridicule.

LOUISE, riant. Et qui gagne toutes les courses.

M. DE SAINT-GERAN. Vous uc pouvcz uicr qu'il ne vous suive partout et qu'il ne vous fasse hautement la cour la plus assidue... Hier encore...

LOUISE. C'est vrai!., je ne peux pas l'empêcher de m'ai mer.

M. DE SAINT-GER.4N. Non, iiiais jo pcux l'eiiipècher de vous le dire... de l'avouer aussi publiquement, et s'il s'en avise encore !

LOUISE. Que ferez-vous?

M. DE SAINT-GERAN, froidement. Ce que je ferai?., je l'empêcherai de faire jamais la cour à personne.

LOUISE, froidement. Allons donc!..

M. DE SAINT-GERAN, froidement. Parole d'honneur!

LOUISE. Allons donc !

M. DE SAINT-GERAN. C'eSt UU SOt !

LOUISE, riant. Ce n'est pas une raison pour tuer les gens!., vous seriez toujours l'épée à la main !.. Et dans votre intérêt, Monsieur, je vous supplie...

M. DE SAINT-GERAN. Ce scra donc pour vous faire plaisir... et en revanche, je vous demanderai un service.

LOUISE, vivement. Ah ! de grand cœur ! si c'est en mon pouvoir!

M. DE SAINT-GERAN. J'ai à VOUS parler du fils d'un ancien ami... Emmeric d'Alhret, un jeune'tiomme d'un immense talent... que j'aime beaucoup, et que peut-être pour cela vous n'aimez guère.

LOUISE. Pouvez-vous le penser?

M. DE SAiNT-GER.AN. Du m^ius, et malgré mes efforts pour l'attirer chez moi, il y vient rarement... et à sa place j'en ferais autant... car l'accueil froid et glacé qu'il rtçoit de vous... non pas que ce ne soit conforme aux règles du cérémonial; mais ce n'est pas ainsi

UNE CHAINE

qu'on agit avec les artistes... Us no tiennent pas aux soirrrs ni aux dîners d'apparat, mais à une réec-i.tiun franche et cordiale; avec lui , du reste, je ne cuiiiptc pas les visites, et quand il ne vient pas, je vais le voir!.. Je sors de chez lui.

LOUISE. Vous, Monsieur?

M. DE sAiNT-cERAN. C'cst là que j'ai fait la rencontre d'un avoué modèle, d'un praticien phénomène, «huit je vous parlais tout à l'heure, M. Hector Ballaudard...

LOUISE, avec émotion. Ballandard !

M. DE SAiNT-GEBAN. Vous le counaissez?..

LOUISE. En aucune façon... mais je connais... j'ai vu ce nom...

M. DE SAiNT-GER.AN. Dans Ics joumaux, dans les annonces de vente. Donc, M. Ballandard et moi avons l'idée, pour notre ami Emnieric, d'une excellente affaire... dont je vous parlerai quand elle sera conclue... car elle ne l'est pas encore, et jusque-là il faut toujours mieux se taire... En attendant, il a compose un ouvrage qui le place à la tète de l'école française, un ouvrage qui fait honneur au pays... cet honneurlà, le pays doit le lui rendre...

LOUISE. Eh bien! .Monsieur!

M. DE SAiM-GERAN. Eh hicn! je pourrais faire valoir ses droits près du ministre votre oncle... mais dans la discussion du dernier projet de loi... j'ai parlé...

LOUISE. Contre lui.

M. DE SAiM-GERAN. Noil, pour lui... et j'durnis l'air de demander le prix d'un service... tandis que vous... sa nièce...

LOUISE. Moi, Monsieur !..

M. DEs.AiNT-GERAN.C'la du moins me serait agréable; mais si cela vous déplaît trop...

LOUISE. Non, sans doute... et pour vous. Monsieur...

UN DO.MESTiQUE, aimonfanf. M. Emmeric d'Albret.

M. DE SAiM-GERAN. Qu'il soit le bicnveiiu!

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