SCÈNE iri
LOUISE, EMMERIC.
EMMERIC, après un instant d'hésitation, s'approchant de Louise qui est toujours occupée à broder. Madame la comtesse a reçu la loge d'Opéra (|ue j'ai eu l'honneur de lui envoyer.
LOUISE, souriant. Oui... j'ai eu cet honneur-là... une loge excellente... aux premières, entre les colonnes... celle que je désirais... Je vous ai donné bien de la peine... je suis bien égoïste... je n'ai songé qu'à moi... et au plaisir que j'aurais à passer une soirée entière... avec vous et près de vous.
EMMERIC, acfc embarras. Certainement... mais ce monde qui d'ordinaire vous entoure...
LOUISE, gaiement et se levant. Nous ne .serons pas en tète à tète, je le sais bien, et à peine |iouriai-je vous parler et vous voir, mais je saurai que vous èles là, derrière mon fauteuil... {Vivement.) RaJsurez-vous , je ne me retournerai pas... mais si je le voul.tvs... il ne tiendrait qu'à moi, et c'est beaucoup... Et puis le plaisird'ètrebelle...à vos yeux... car je serai superbe et on me regardera... (Vivement.) Je n'y ferai pas attention, je vous le promets... mais vous... j'espère que vous le verrez... Aussi le spectacle peut être mauvais... impunément... je vous promets d'avance que je serai ravie, et que tout me paraîtra délicieux!
EMMERIC. En vérité !.. je ne sais comment vous dire...
LOUISE. Eh! ipioi doue, Monsieur?
EMMERIC. C'np i^ 'le pourrai demain... vous accompagner.
LOUISE. 0 ciel!., quelque chagrin... quelque malheur qui vous arrive... Non... ce n'est donc qu'une affaire... celle dont on me parlait tout à l'heure, une aflaire importante... pour vous... pour vos intérêts? Il faut y aller. Monsieur, d le faut... Je resterai... je trouverai un prétexte... je renoncerai à mon plaisir... ou plutôt il n'y en a plus pour moi, dès que vous n'y serez pas, et puis ce sera u ne raison pour qu'aujou rd'hui vous veniez dîner ici et passer la soirée; je vousengage.
EMMERIC. Moi !..
LOUISE. Je le peux... j'en ai le droit... On m'a reproché de ne jamais vous invit.'r... et on av.iit raison... je ne l'osais pas... je ne l'ose jamais... Pardonnez-lemoi... j'ai tant de motifs...
EMMERIC. Je le sais...
LOUISE. Tant de raisons de trembler... ce monde qui nous observe et semble nous deviner, ces rivaux dont la jalousie s'éveille...
EMMERIC, vivement. Ce n'est que trop vrai!..
LOUISE. D'autres dangers plus terribles encore... d'autres reproches... d'autres tourments... les miens.. . je Ile vous en parle pas! Encore quelques jours, ft un meilleur avenir se prépare... nous aurons moins de gêne, d'inquiétude, de contrainte; car on doit s'éloi-
UNE CHAINE
gner... on doit partir... on me l'a dit. ( Vivement.) Et, vous ne savez pus, on voulait ni'euimencr ! Moi, quitter Paris!., moi, vous quitter !.. jamais!
EMMERic, à part. 0 ciel !
LOUISE. Ce soir, du reste, et à dîner, on vous en parlera, sans doute.
EMMERIC. Non, Louise... je ne viendrai pas.
LOUISE, étonnée. Ni ce soir... ni demain?..
EMMERIC. Ni demain.
LOUISE. Et quand donc, mon ami, quand donc?
EMMERIC. Jamais!., je ne dois plus vous revoir...
LOUISE. Ce n'est pas possible!.. J'ai mal entendu!., ce n'est pas vous qui parlez !
EMMERIC. Non... c'est une voix plus forte et plus puissante que la mienne... celle de l'honneur et de la reconnaissance... Il y au monde un fardeau plus peinant que mes remords! des bienfaits contre lesquels je lutte en vain ! une amitié qui m'opprime et m'accable... celle de votre mari!.. Je lui dois trop!
LOUISE. Et à moi, Monsieur, ne me devez-vous rien? Ces reproches que vous vous adressez... croyez-vous qu'ils me soient incouiuis?.. croyez-vous donc que je ne m'indigne pas comme vous de trahir et de feindre? Et tout à l'heure encore... avant votre arrivée, touchée de sa franehise... de sa loyauté. ..j'allais tout lui avouer.
EMMERIC 0 ciel !..
LOUISE. J'ai pensé à vous, et je me suis arrêtée... Oui, Monsieur, je tremblais pour vous... pour vous seul... car, moi, je savais comment me défendre : je lui aurais demandé si l'esclave qu'il avait si longtemps .opprimée et méprisée n'avait pas le droit de briser sa chaîne... je lui aurais rappelé l'indigne rivale à qui il m'avait sacrifiée dés le premier jour de notre mariage... et ces affronts, que j'ai subis en silence... je les lui aurais prouvés... J'ai les lettres... je les garde... c'est ma défense, ma justification... si rien au monde pouvait me justifier.
EMMERIC. Que dites-vous?
LOUISE. Non... non... je ne m'abuse pas!.. Excusable peut-être "à ses yeux, je ne le suis pas aux miens , et cependant vous savez si j'ai combattu, si j'ai rési.sté au penchant qui m'entraînait et dont j'aurais triomphe... si une nouvelle fatale et mensongère ne m'eût abusée... Je me suis crue hbre... et alors, malgré la distance qui aux yeux du monde pouvait nous séparer... c'est moi... car j'étais la plus riche, c'est moi, vous le savez, qui vous offris ma fortune, ma main... car je vous aimais... et quand le bruit de cette mort faussement répandu... fut enfin et trop tard démenti... un amour que j'avais cru noble et légitime devenait une trahison... j'étais coupable... car j'étais esclave... Il m'était défendu de vous aimer... au moment même où je vous aimais plus encore... où je vous aimais pour toujours!..
EMMERIC. Ah ! ce n'est pas vous... c'est moi qu'il faut accuser... c'est moi, qui ne mérite pas de grâce!
LOUISE. Tant mieux !.. j'aurai plus de bonheur encore à vous pardonner ! et s'il n'existe pas d'autres raisons ! . .
EMMERIC. 11 eu existe... qui me sont personnelles... qui viennent de moi... de ma volonté...
LOUISE. C'est volontairement que vous voulez me quitter?., ce n'est i)as possible! vous me trompez... vous détournez la vue!.. 0 ciel! ce qu'on me disait tout àriiiure!.. Lui aussi peut-être! des doutes, des .soupçons sur M. de Langcac!..
EMMERIC, i^ivement. M. de Langcac!..
LOUISE, ai-ec joie. Jaloux !.. il e.st jaloux !.. Ail! que c'est bien à vous. Monsieur... Je ne l'espérais pas... je
tremblais que vous ne le fussiez pas... et, voyez mon injustice... je me disais ce matin encore... Il ne s'en est même pas aperçu... tandis qu'un autre... Eh bien! oui...depuisquelquetemps...jecroyaisvoir en vous... de la froideur, de l'indllférence... je le redoutais du moins, excusez ma faiblesse, on craint tout ([uaiid on aime... et pour vous faire aussi connaître l'iiuiuietude et la jalousie... je suis devenue coquette... p;ir dépit... ou plutôt par amour... C'est mal .. j'en conviens, je m'en accuse... Mais j'en ai été bien punie... et hier seulement je me suis aperçue de l'étendue de ma faute... Ce fat qui n'avait reçu de moi d'autre encouragement que mon silence, a osé, en me donnant la main pour monter en voiture... me glisser un billet.
EMMERIC, avec colère. Il serait possible?..
LOviiE, vivement. Que j'aurais jeté à ses [lieds... que j'aurais déchiré à ses yeux, si M. de Saint-Geran n'eût été là... Vous le connaissez, c'en eût été fait du vicomte... et, malgré moi, il m'a fallu...
EMMERIC Vous avcz gardé ce billet?
LOUISE, vivement. Pour vous le donner... pour vous le montrer... 11 est là, dans mon secrétaire .. et vous allez voir par vous-même...
EMMERIC. C'est inutile... Madame!
LOUISE, vivement. Et puis, j'oubliais encore, car je veux tout vous dire, qu'hier, dans la soirée, le vicomte m'avait suppliée de lui donner, pour demain, une |)laee dans ma loge à l'Opéra.
EMMERIC Et vous la lui avez accordée?
LOUISE, avec temirc.'ise. Non pa.s, j'ai refusé... c:u' déjà dans mon cœur j'avais IVspo'r que vous viendriez... que je passerais cette foirée avec vous... et mai niciiaut(|u'hunible et repentante j'ai avoué tous mes torts, votre glande colère ne lonibera-t-elle pas? Celte place, réservée pour vous et si bien défendue par moi... ne mérite-t-elle pas quelque indulgence... Monsieur?..
EMMERIC, avec émotion. Louise !
LOUISE, doueement. Vous viendrez, n'est-il pas vrai?.. Pourquoi vous en défendre encore?..
EMMERIC. Parce que je le dois... parce que, malgré moi-même... j'allais oublier ma résolution... et que...
LOUISE, sévèrement. Et que... le dé|iit ou l'aniourpropre vous défend de céder... C'est mal, Monsieur... c'est très-mal ! Avec ceux qu'on aime il n'y a plus de vanité ni d'orgueil... Et main tenant, après avoir prié... je commande... Vous m'accomiiagnerez demain à l'Opéra... dans ma loge .. vous y viendrez... si vous m'aimez... et je n'ajouterai qu'un mot: Si vous ne venez pas. . . ne me revoyez plus ! [Elle sort par la porte à gauche.)