‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 235 sur 975 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

CLERAMBEAU, ALINE, LOUISE, paraissant à la porte du fond, et précédant le domestique qui venait pour l'annoncer. HECTOR, EMMERIC.

LOUISE, s'arrétant un instant au fond du théâtre et les regardant tous les quatre. Les voilà! [.Aline et son père la regardent étonnés. Louise fait un pas vers Emmeric.)

HECTOR, se jetant au-devant d'elle, et la présentant à Clérambiau. Madame la comtesse de Saint-Geran ! [Le domestique qui suivait Louise se retire.)

CLÉRAMBEÀU. La femme de notre ami!..

ALINE. De notre bienfaiteur... [Courant à elle.) notre bienfaitrice elle-même...

CLÉRAMBEÀU. Qui daigne nous honorer de sa visite...

LOUISE, avec émotion, et regardant Emmeric. M. de Saint-Geran voulait en vain me retenir... je suis venue dès ce matin, tant il nie tardait de connaître sa filleule... et son ancien et inlimeami... M. de (Clérambeàu.

CLERAMBEAU. Vous êtcs trop bouue!.. c'était à nous à ne pas nous lais.ser prévenir... à nous rendre à votre hôtel... mais à peine arrivés... [Prenant sa plie par la main.) J'ai l'honneur de vous présenter mademoiselle Aline Clérambeàu, la filleule de votre mari... et ma fille...

LOUISE, qui n'a cessé de regarder Aline. Ah !.. [Cherchant à se contenir.) Elle est très-bien!..

CLÉRAMBEÀU, avec bonhomie. Pas trop mal!., pour quel(|n'un qui n'a jamais quitté Bordeaux. Et vous. Madame, ne quittant jamais Paris, il était difficile de faire connaissance... mais maintenant, je l'espère... mainli'uant (|ue la voilà fiancée à son cousin...

HECTOR ET EMMERIC, àport, détoumontla <ete. Ociel !. .

LOUISE. Fiancée!.. [Avec amertume.) Ah!., j'en fais compliment à M. Emmeric d'Albret, son fiancé...

ALINE, passant près de Louise. Grâce à vous. Madame... et je ne sais comment vous remercier... car c'est vous qui êtes cause de tout... du consentement de mon père... de mon mariage avec mon cousin...

EMMERIC, roulant l'interrompre. Aline!..

ALINE. Et pourquoi donc cacher à Madame et notre reconnaissance... et notre bonheur?..

CLÉRAMBEÀU. Qui cst SOU ouvrage...

LOUISE, avec amertume. Pas encore!..

ALINE. Est-ce qu'il y aurait des obstacles?.,

LOUISE, regardant Emmeric. Peut-être !

HECTOR, vivement. Au sujet de cette croix d'honneur...

CLERAMBEAU. Lcsquels?

LOUISE, cherchant à modérer son émotion. Je devais en parler avec M. d'Albret, que je ne croyais pas rencontrer ici... [A Clérambeàu et à .4line.) Ne vous ef-

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fi'caycz pas ! je lui dirai.., à lui, ii lui seul... ce que je pense... de...

HECTOR, vivemenl. Do ces obstacles...

CLÉBAMBEAU, s'iiiclmanl. Nous vous laissons !..

ALi.NE, à Louise. Ail! mon Dieu! s'il fallait encore diflerer et attendre...

EjniEiiic, bas, à Hector. Emmène-la donc.

CLÉRAMUEM', bus, à Sa fille. Allons... allons, ma fille. {Il sort, le premier par la porte à ijauche.)

ALINE fait quelques pas pour le suicre, puis elle s'arrête et ilil à Louise. Adieu, Madame...

LOUISE, la saluant de la main, et cherchant à modérer son impatience. Adieu!., ad ii.'U... [Aline fait tm pas pour revenir vers elle; Hector, qui a remonté le théâtre, l'empêche d'aller plus loin et remmené.)

ALINE, sortant en causant avec Hector. Vous comprenez bien que s'il y avait encoi'c des obstacles, ce serait terrible... {Ils sortent tous deux par la porte éi yauclie.)

LOUISE, EMMERIC.

LOUISE. Enfin, nous voilà seuls !.. Je voulais voir et

me convainri-e par moi-même... que je n'étais pas abusée par un songe ou par une imposture. Maisnou... tiiut est vrai!., tout est réel !.. et cette l'ois du moins l'on ne m'a pas trompée ! Quoi! ce malin même... et pendant que vous alfectiez à mes yeux les plus tendres sentiments... un mariage se tramait pour vous! que dis-j.:"i i! ijtait déjà convenu et arrêté... et ce mariage, tous vos amis, tout le monde le connaissait, excepté moi... [Avecironie.) Et pourquoi donc craindre i de nie rai)prendre?.. pourquoi bésiler à m'en faire part"! Aviez-vouspcurde réclamation ou d'obstacles, ou redoutiez-vous pour mes join-s la douleur de votre perte?.. C'est un excès d'égards que Je u'altendais pas... mais j'attendais de l'iionncur, de la loyauté, de la l'rani'hisc... et je vois. Monsieur, que c'était trop exiger!..

EMMERIC. Accusez ma faiblesse... mais non pas ma francbise... Ce matin seulement... je vous le jure, M. de Saint-Geran a eu l'idée de ce mariage... et j'accourais chez vous, résolu à tout vous dire... En vous voyant. Madame, je n'ai eu ni la t'oi'ce, ni le courage de vous avouer un sentiment...

LOUISE. Auquel je n'aurais pas ajouté foi,.. Me persuadercz-vous, Monsieur, (pie votre cousine, que vous connaissez depuis l'enfance, et que vous oubliez depuis si longtemps, s'est l'ail aimer de vous... depuis ce matin et dès son arrivée... et (|ue l'arrangement de famille, que la spéculation de .M. de Saint-Geran est dcveuno sur-le-champ un mariage d'inclination?.. EMMERIC Oui, Madame, c'est la vérité...

LOUISE. Je voudrais le croire pour vous, pour votre bnnncur, pour avoir le droit de vous conserver quelque estime... mais par malheur, M. Clérambeau est immensément riche.

EMMERIC. Ail ! Madame.

LOUISE, avec colère. Oui... c'est un mariage d'argent... c'est à de vils intérêts que vous me sicritlez... EMMERIC. Jamais !.. jamais!., je vous le jure... LOUISE. Je ne crois plus ni vos paroles, ni vos serments, je n'en croirai que vos actions... A l'iilslant nièiiie, et devant moi, vous déclarerez à votre oncle que vous renoncez à ce mariage,., et qu'il est à ja-

mais rompu... Il le faut... je le veux, moi, à qui vous devez tout !

EMMERIC, l'interrompant vivement. Ah ! vous n'avez pas besoin de me le rappeler; les liens de la reconnaissance m'enciiaineront toujours, et vous pouvez le croire, puisque vos reproches mêmes ne les ont pas brisés... Oui!., vous êtes une grande dame... et je ne suis qu'un artiste, mais ennobli par votre amour et parquoique gloire peut-être, il n'y a plus de distance... et dussent vos ducs et pairs et tons les'grands seigneurs qui vous entourent de leurs hommages, frémir d'orgueil et s'indigner d'un tel rival, la noblesse des arts vaut bien l'aulre! elle est aussi glorieuse, plus rare... et le roi qui fait desdues et pairs, ne fait pas des talents.

LOUISE, cherchant à l'interrompre, 'Vous vous trompez, Monsieur, je n'ai ni la volonté, ni le droit...

EMMERIC. De me traiter en esclave... ni de me commander...

LOUISE. Eh bien donc !.. et pour la dernière fois... pardonnez à cette fierté mêuio qui malgré moi se révolte, et que je ne puis maîtriser encore... Laissezmoi le temps et la force de briser ce nœud fatal... qui m'indigne... et me pèse autant qu'à vous... vingt fois je l'ai lenlé,.. et je me le reprochais... et je ti'emblais d'y réussir... Vos torts me donneront le courage que mon cœur me refusait... Ce secours, quelque cruel qu'il poit... me vient encore de vous, et je vous en remercie... il m'aidera à reconquérir mon estime... à triompher d'un ascendant qui n'est pasaii.-si grand (pie vous le pensez et que je le croyais moi-même.,. Peut-être y a-t-il en mon cœur plus d'orgueil encore que d'amour... peut-être eussé-je supporté votre perte plus aisément que votre abandon, . . Et dans ce momeni , uù je V(jus vois non plus tel tpie mon imagination se plaisait à vous créer... mais tel que vous êtes... j'interroge mon cœur... et déjà... il me semble que je puis vous oublier. .. vous bannir"... que je puis ne plus vous aimer... et même... [Avec passion.) Non... non... je ne suis pas comme vous... je ne veux pas vous tromper... je vous aime... je vous aime toujours! EMMERIC. 0 ciel!., si on nous entendait!.. LOUISE, avec colère. \\\ ! c'est do l'effroi que ce mot vous inspire... vous redoutez de l'entendre... vous!.. [S'arrêtant sur un (jesle d'Emmcric, et baissant la voix.) Ne craignez rien. Monsieur, ne craignez pas quejevousconipronictte.... il y aponrvou.Çrassurerdes motifs plus précieux encore que vous-même : le sang dont je sors, ot surtout le nom que je porte... c'est déjà trop de l'avoir offensé par ma fanle, sans le llétrir encore par un éelat: et quant à moi, qui croyais jusqu'ici que notre pins terrible punition était dans nos devoirs trahis... d'aujciurd'hui, grâce à vous, je comprends un chàliment plus grand encore... c'est do rougir de celui pour qui l'on a tout méconnu ! et mon seul regret maintenant est dans ce signe de l'honneur, qui^j'ai mendié pour vous et que vous ne méritiez pas !

EMMERIC. Ah! grâce au ciel! vous avez brisé vousmême... ces liens que je n'osais rompre... vos outrages m'ont affranchi... do mes chaînes et plus encore de mes remords... J'épouserai ma cousine. LOUISE. Vous l'épouserez?..

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