SCENE V
OSCAR, GÉUÉON.
OSCAR, l'embrassant. Mon cher oncle!..
cÉDÉON. !\lon neveu!.. Commeut, ce n'est que toi?.. Tant de précautions... une entrée si mystérieuse... Je me suis cru en bonne fortune... et destiné encore une fois aux grandes aventures...
OSCAR. Est-ce que vous n'avez pas trouvé un mot de moi à la dernière poste?
GÉDÉON. Si vraiment.
OSCAR. Et vous n'avez pas reconnu mon écriture?
GÉDÉON. Tout au plus!.. « Laissez votre voiture « dans la dernière maison du faubourg, arrivez à « pied par la porte du jardin, qui sera ouverte, et de « là par la petite salle basse... » Tout s'est exécuté de point en point... et me voici à ce rendez-vous, qui se Irouve une réunion de famille... J'espérais mieux!..
OSCAR. Comment, mon oncle...
cÉDÉo.N. Ta femme, par exemple... (|ui est charmante! car elle est très-jolie, ma petite nièce... et m'a rappelé la comtesse de RoquenconrI, ma première passion... et puis...
OSCAR. Oui, mon oncle... je sais que vous en avez eu beaucoup !..
«ÉDÉor*. Quelques-unes... sous le Consulat... sous I Empire surtout... C'était le bon temps!., le temps des conquêtes... Nous en faisions tous!.. Par malheur, les conquèies coûtent cher ! . J'y ai laissé une partie de ma fortune... mais il m'en reste encore... ainsi que quelques moyens de séduction... de la philosophie, une seconde jeunesse... et de l'expérience!..
OSCAR. Justement, mon oncle... c'est à cette expérience que je viens m' adresser... Une aventure que ma femme ignoi'e et doit ignorer toujours...
GÉDÉON. Une affaire d'honneur... je comprends. ... Tu me fai.s venir pour être ton témoin.
OSCAR. Eh ! non! mon oncle... Je sais que vous êtes brave!..
GÉDÉON. Toujours le temps de l'Empire.., D'ailleurs, c'est dans le sang... Nous descendons par les hommes de l'amiral Bonnivet, qui, a la cour de François \", fut une forte lame, et surtout un vert-galant... un audacieux séducteur!..
OSCAR, soupirant. C'est donc cela !.. Et ça m'amène tout naturellement à la terrible aventure dont j'ai à vous parler...
GKDÉON Je t'écoute.
OSCAR. D'abord, vous le savez, je me suis marié... Une femme gentille, bonne... qui m'aime... qui m'adore!..
GÉDÉON. Et toi?..
OSCAR. Moi !.. Je l'aime comme un fou, et je suis le plus heureux des hommes !..
GÉDÉON. Où est donc le terrible?
OSCAR. Attendez... attendez dom^.. Homme de linance et de bureau, ayant passé ma jeunesse dans les chiffres... ma femme est ma premièi'e passion.
GÉDÉON, rm>i(. Allons donc!., ta comtesse de Roquencourt...
OSCAR. C'est comme je vous le dis...
GÉDÉON. Diable! je t'en fais compliment!., c'était bien commencer.
OSCAR, .\ussi, après mon mariage, c'était une adoration continuelle; et pendant deux ans et demi, tous les instants que je ne passais pas à ma caisse, je les pas.sais près de ma fenmie. J'élais cité dans le dépar- . temont comme le modèle des maris et des receveurs générau.\. Toujours avec Juliette... en visites, en promenades... Tous les soirs, rentrés de bonne heure; et comme on ne peut pas toujours causer, nous lisions .. Je n'avais pas eu le temps jusqu'alors, et je me hâtais de faire connaissance avec la littérature nouvelle, qui venait de détrôner l'autre... Je lisais tous les soirs ce qu'il y avait de mieux... je veux dire ce qu'il y a de plus horrible!.. Et moi qui, jusque-là, n'étais jamais sorti du classique ni de ma recette générale... ces orages de cœur, ces passions criminelles et délirantes... ces héros du drame moderne, qui, après avoir foulé aux pieds toutes les entraves sociales, se font sauter la cervelle au dénoùment
tout cela, sauf le dénoùment, me plais^iit infiniment. . A force de lire des forfaits... je me mis à en rêver... à force d'en rêver... j'aspirais à en commettre ! . .
GÉDÉON. Ah! mon Dieu!
OSCAR. Et par un instinct ou un reste de moralité... je choisis de tous ces forfaits le plus honnête et le plus agréable.
GÉDÉON. L'infidélité...
OSCAR. Oui, mon oncle!.. Madame Bonnivet était charmante... mais c'était ma femme, c'était le paradis... maïs un paradis terrestre et connu, tandis que les autres. .. les autres femmes, t'était un monde nouveau... un élysée fantastique, un paradis infernal!.. A cette pensée, mon sein palpitait, et je m'écriais : Et moi aussi, je serai le héros de quelque drame brûlant et haletant! Et alors la première héroïne qui s'offrit à mes yeux...
GÉDÉON. Je devine, une femme mariée...
OSCAR. Du tout!
GÉDÉON. Une veuve... il yen ade charmantes!
OSCAR. C'est possible ! N'exigez pas de détails, je vous en supplie... la personne, l'époque... tout doit être un mystère profond.
GÉDÉON. Du mystère, moi, j'en use peu... mais toi, tu as raison.
OSCAR. C'u'il vous suffise de savoir que n'ayant pas le courage de me déclarer de vive voix, j'osai lui demander un rendez-vous dans un billet délirant qui finissait ainsi : « Ce stir, à dix heures, dans la grotte « du parc, une minute de boidieur ou je meurs ! » A quoi elle répondit : « 0 Oscar, je t'attends! »
GÉDÉON. 0 Oscar !
OSCAR, achevant. «Je t'attends! » Impossible de reculer... mon honneur élait engagé... Qu'auriez-vous fait, si on vous avait écrit : 0 Oscar !..
GÉDÉON. Tu me le demandes! Dès qu'il s'agit d'un entraînement excentrique.
OSCAR. Mais, non, j'avais beau faire, je n'étais pas entraîné... je n'aimais que ma femme; et cependant vous ne comprendrez pas cela.
GÉDÉON. Si vraiment, très-bien.
OSCAR. Aussi , j'étais surpris et embarrassé de mon bonheur... je ne croyais pas (pie les choses iraient si vite ni si loin...
GÉUÉON. Ah! dame!., c'est ainsi dans l'école moderne.
OSCAR. Et une heure avant ce fatal rendez-vous..,
cÉiiÉoN. Tu as renoncé?
OSCAR. Non!., j'ai clé souper avec des amis pour
OSCAR
m'étoiii'ilir, pour me iloniior du cœur... et après le cliaiiipai;iic... au mouii'ul df p;irlir, uuc averse.
GÉDÉON. Celait superbe!
OSCAR. Pour vous... mais moi, je mo promis bien que ce premier bonlieur-là serait le dernier... et le ciel m'exauça, car ma nouvelle passion, l'orcée de quitter notre ville, partit sans mo revoir.
GÉnÉON. Eh bien! tout est fini...
osc.^R. Du tout... J'ifïiiore comment cela se fait... mais depuisee temps ma femme,autretbis si confiante, a luainteiiaut des soupçons.
(.EDÉo^. En vérité!..
osf:.\R. Pour les dissiper... il faut bien aller au-devant de ses volontés ou de ses moindres caprices, et j'augmente ainsi chaque jour le luxe de ma maison, je donne des dîners... des soirées... même des bals...
GEDÊON. Qu'importe?., si tu le peux !
OSCAR, Cerlainement je le peux... .Mais les caprices... je veux dire les soupçons de ma femme, loin de diminuer, redoublent encore... Elle ne rêve depuis quelque tempsque maison de campagne el équipage... Ici, en province!
GEDÉox. Il n'y a pas grand mal.
OSCAR. Et puis ma femme est jeune et jolie... on l'entoure d'hommages... Le préfet même lui fait la cour... Il y a des préfets qui n'ont que cela à faire... Je sais bien que Juliette est sage, qu'elle a des principes... mais SI elle découvrait... Et dans ce moment, mon cher oncle, tout va se dccouvrn' si vous ne venez à mon aide.
cEDÉON. Parle donc vite, alors?
OSCAR, d'une voix ctoufjée. Ah ! mon Dieu... taisezvous!
GÉDÉON. Qu'y a-t-il donc?
OSCAR, l'oreille au ywt. La femme de chambre de ma femme, qui est si curieuse, si elle nous entendait... [Il va ouvrir la porte, à droite.) .\on... non... personne... -Mais pour plus de sùreié... (Il met le verrou tt revient.) Vous le voyez, mon nncle, l'inquiétude... la terreur... voilà comme je suis ihi matin au soir... Ce que c'est de tromper sa l'emuie!..
ciiBÉox. Il est amusant:..
OSCAR. Les préfets... les calèches... les maisons de canqngne... Ah! une femme que l'on trompe vous donne bien du mal !
cKnKoN. Il vaut mieux être trompé... c'est elle qui a toute la peine... Tu disais donc...
OSCAR, revenant à lui. Qu'avaul-hier, un incident adVcux...
(.i:nÉo>. Tu t'es trahi !
OSCAR. A moitié... mais ce qui a failli me perdre peut, grâce à vous, me rendre le repos!.. Dans ce fatal rendez-vous...
cÉnÉoN. Celui de la grotte?
OSCAR. Oui... En s'enfuyaut .. carelle s'est enfuie... Elle avait laissé en mes mains un nœud de ruban .. Gage précieux que j'avais enfermé et cacheté dans un débris de son billet. Ces choses-là se font... et l'on a tort! Quoi qu'il on soit, n'oubliez pas ce nœud, qui va devenir celui de l'horrible péripétie dans laquelle nous entrons... Donc, avant-hier, je m'habillais pour aller dîner chez le préfet avec ma femme qui était prête, et je ne l'étais pas... Elle était charmante... une robe délicieuse... et elle venait me chercher... elle m'attendait. .Moi, je m'impatientais... je sonnais... je demandais une cravate; et pour m'aider, elle ouvre ma commode, mes tiroirs... elle renverse tout...
GÉDÉo.N Et trouve le mystérieux souvenir...
OSCAR. Juste... Elle me le présente d'un air défiant et cm'ieux, me demandant avec ironie ce que contenait le sachet si préeieuiement cacheté... Moi, tout troublé^ je réponds : Chère amie, je l'ignon-. Alors, dit-elle vivement, il y a un moyen de le savoir, et elle allait briser le cachet... lorsqu'une idée m'iUumine, et me rappelant bien à point votre ancienne réputation de conquérant... Arrête, m'écriai-je!.. c'est mon oncle... mon oncle Gédéon, qui à son dernier voyage m'a confié ce dépôt, me priant de le lui garder avec fidélité, et surtout discrétion...
cÉDÉo^ Pas trop mal pour un conscrit!..
OSCAR. Savcz-vous ce qu'elle me répond : Puisque votre oncle arrive après-demain, je me charge de lui rendre moi-même ce mystérieux trésor, à condition qu'il me dira d'abord ce qu'il contient.
cÉDÊo?<. Ah! diable...
OSCAR. Et ce n'est rien encore... Vous ne coimaisscz pas sa malice... Comme la dernière fois vous êtes venu par la malle, elle a voulu aller au-devant de vous pour m'cmpêcher de vous prévenir... Et moi, à qui vou> aviez écrit que vous arriviez en poste... je n'ai rien dit... je n'ai pas montré votre lettre... mais j'ai laissé partir ma femme... et maintenant vous devinez le service que j'at'endsde vous!
GÉDÉON. C'est con\enu !.. dès qu'il y va de Ion bonheur et de ton repos.
OSCAR, l'embrassant. Ah ! mon sauveur !
GÉDÉON. A propos, je t'apporte les loyers de fa maison de Paris... dix mille francs que j'ai là en portefeuille!
OSCAR, à mi-voix. Taisez-vous, on a marché.
GÉDÉON. Tu as l'oreille fine...
OSCAR. Je crois bien... l'habitude... C'est elle.
JULIETTE, en dehors, voulant ouvrir. Mon ami, vous .êtes enfermé?
OSCAR. Quand je le disais! {A Gédéon.) Partez, mon oncle... (ie rappc/a/it.) j\h ! j'oubliais!., un nœud de ruban bleu et cerise... iN'allez pas confondre.
GÉDÉON, à mi-voix. Non, mon cher... bleu et ceris'\.. Je connais ces situations-là.
Jii.iETTE, frappant en dcliors. Ouvrez-moi ! ouvrez donc !
OSCAR. Vite... sortez parle jardin... allez reprendre votre voiture, et une entrée solennelle... Grand fracas, le fouet du postillon !
GÉDÉON, disparaissant. Compte sur moi... Dans deux minutes, je suis ici. (/«/(ef^cp/u/f/iors, frappe toujours.) scAR, allant ouvrir. Voici, chère amie.