URSULE, M. PHILIPPON
piin.ippoN. Comment! .Madame, vous êtes di'jà éveillée? Je croyais qu'il n'y avait que nous autres anciens pour nous lever de bonne heure. Depuis cinq heures du malin, je me promène dans le parc de .M. de Clairval, avec mou Kainère et mon Thucydide; quand on a soixante-deux ans, il n'y a pas de lemps à perdre.
insi'LE. Quoi ! à votre âge vous étmliez encore?
iMiiLippoN. Toujours; voici ma fidèle compagnie.
.\iR ; // me faudra quitler V Empire.
Mon Thucydide, ainsi que mou Homère, Des mou luintemps, m'ont vu suivre leur loi ; Et dans le monde, où l'on ne pense guère A s'oceuiier d'un vieillard tel que moi. Je resterais souvent seul, je le croi.
Tous deux alors, quand le chagrin m'assiège. Viennent m'offrir leur appui, leui' secours ; Ce sont eiilin, chose rare en nos jours. De vieuv amis, des amis de collège :
Ceux-là, Madame, on les trouve toujours.
11 est vrai que je ne savais pas reueoiUrer ici, ce malin, une société aussi agréable.
urisL'LE. J'ai été enchantée quand j'ai su que vous étiez en ce château.
LA lIAiNK ItlNE Fl-.M.ME.
Lson. Ahl je suis trop heureux. — Scène 18.
PHu.ippoN. C'est M. do Claii'val qui m'a invité à voiiii passer les vacances «ians sa liello tirie de VlUeneiivL-Saint- Ocorg'c.s... Claitval était, ainsi i|ne voire mari, nn de mes anciens élèves; car j'en retrouve partout, ot ils ont conservé pour moi une telle amitié... Savez-vous, Madame, que tous les ans, ceux qui sont à Paiis se réunissent pour me donner un grand dîner, et au dessert nous parlons grec.
l'RSULE. Çd doit èlre bien gai !
PHn.ippoM. Ils l'ont un peu oublie, mais ç,i les y remet. J'ai donc accepté, parce que je croyais trouver ici la ranipagnc; point du tout; j'y ai tronv(' tout Paris; cinq on six fannlli s réunies, des dames élégantes, de jolies demoiselles; et tous les soirs des bals, des concerts, de la nuL^ique de M. Rossini. Je ne suis pas là dans mon élément, et il me tarde que l 'S vacances finissent.
imsuLE. Quoi! vous êtes professeur, et vous n'aimez pas les vacances? Vous n'avez donc pd.s besoin de prendre quelque repos?
PHILIPPON. Jamais; je me repose dans ma classe; c'est là que j'existe, que je suis heureux! J'ai besoin de faire mon cours de grec, de voir mes élèves, d'être au milieu d'eux.
C'est tellement une habitude, qu'à Paris, dans les vacances, je me trouve tous les matins, sans .savoir connnent, à la porte du Collège de France. Helas! la grilli^ est fermée, la cour est déserte, et je levieiis tristement chez moi attendre la fin de mon exil, le premier novembre.
UBSULE. Je comprends : c'est un intérim dans votre existence; mais à cela près, rien ne manque à votre bonheur.
PHILIPPON. Si, vraiment, et à vous. Madame, je peux le conlier ; car, de toutes les dames que je vois dans le monde, vous êtes la seule avec qui je me trouve à mon aise. (// va placer ses deux livres sur la table à gaïuhe.)
imsi'i.E, à part. Encore une conquête! je suis vouée à la vieillesse : tout ce qui passe soixante ans tombe dans mon domaine.
PHILIPPON. Il y a bien longtemps, j'avais un ami intime, nn ami de collège; c'était bien le plus honnête homme, et le plus brave militaire... Pauvre Georges! il fut blessé à mort dans un combat; et si je vous montrais la letlre qu'il m'écrivit à ses derniers moments... Nous n'avons rien de plus beau dans Tite-Live, ni dans Tacite. « .Mou cher An- « toine, me disait-il, tu as été mon meilleur ami; je te
LA HAINE D'UNE FEMME
LÉON, Si voiiî ne vei'ft pas ^ mon «ecoiiri , je iiiia un homme perilii. ^ Scène ♦.
« donne ce que j'ai de plus précieux : je le laisse mon fils ; « je te lègue le soin de l'élever, de l'établir. » Et vous sentez bien qu'on ne refuse pas une pareille suaessinii. J'ai accepté l'héritage de mon pauvre Georges; et son flls Léon ne m'a plus quitté.
LRSULE. Quoi! c'est ainsi que M. Léon est devenu votre pupille?
PHiuppoN. Oui, Madame, et je l'ai élevé comme un prince. Tous les ans il avait les premiers prix au concours général ; maintenant il fait son droit ; tl je croyais qu'avec son esprit, ses dix-huit ans et sa jolie ligure, il me serait facile de l'établir ; eh bien! je ne peux en venir à bout , et c'est ce qui me désespère. Tous les pères de famille sont à présent si exigeants.
Air : Ces postillons.
Il tt.jt près d'eux, en fait de mariage. Cent mille écus, pour être île leur choix; Si maintenant les époux en ménaire Etaient du moins plus heureux qu'autrefois I,. Mais cette hausse et soudaine et bizarre
Ne permet pas qu'on soit jamais au pair. Car tous les jours le bonheur est plus rare. Et colite bien plus cher.
Il est vrai que je ne suis pas répandu dans le grand monde ; mais vous, Madame, qui recevez la meilleure sociélé de Paris, tâchez de me trouver cela, et de marier mon pupille. Vrai, ce sera une bonne action.
iRSiiLi;. Je vous remercie de votre confiance ; mais vous me chargez là d'une commission...
PHiLii'PON. Je sais que vous ne partagez point mon enthousiasme pour Léon : vous avez contre lui quelques préventions.
URSULE. .Moi! Qui peut vous faire croire?..
PHiLiproN. Je l'ai vu dans vingt occasions. S'il commet quelques étourderies, (piclques inconséquences, vous ne lui en passez aucune ; vous êtes sans pitié sur ses défauts . souvent même vous le tournez en ridicule, et cela me fait de la peine, parce (pie je n'ai pas assez d'esprit pour le défendre contre vous. Enfui le pauvre garçon me disait encore, il y a quelque temps, d'un air désolé, qu'il ne savait d'oii provenait la haine que vous aviez contre lui.
URSULE. Moi, de la haine !
t*r.NY. — Imprimerie de Vl«t»T el Cie. — M» » —
iO
LA HAINE D'UNE FEMME
piut.iprON. Je sais bien que co n'est pas vrai : mais il a une iinagiiialioii qui exagère tout. Prouvez-lui qu'il se trompe en lui faisant faire un hon mariage.
iiiSti.E. (rest assez difficile; d'alionl. il n'a rien.
riui.irroN. lia bien un parent éloigné, immensément riche, mais qui se soucie fort peu de lui, et qui n'a jamais voulu le voir; ainsi, de ce eôlé, il n'a rien ;i atlcndre: mais on peut parler des bonnes qualités de mon pupille, de son excellent cœur, de sa Fages.sc...
URSULE. Pour cela vous me permettrez de ne pas m'avaiicer.
pniLippûN. Eh quoi! Madame...
URSULE. J'espèi'e que cette fois vous no m'accu.'erez pas de préventions, et que son aventure avec m;idame ric Melv.d...
pniLii'Pox. Coiraiient! Madame, vous y pensez encore?
URSULE. Il me semble que c'est assez public, une aventure au bal de l'Opér.i.
pniLippo.x. D'abord, ça n'est peut èlre pas vrai ; e! puis d'ailleurs nous avons Alcibiade, ipii cerlainement était un gaillard, ceque r.ous appelons un franc étourdi ; etça uc; l'ajjas empêché d'être un homme de mérite. Et vous, Mul.ime, qui d'ordinaire êtes bonne et indulgente, je me rappeileiai toujours la manière dont vous avez ti'aité Léon à co sujet ; il y avait au moins vingt personnes dans votre s.don : et tout ce quo la raillerie a de plus cruel, vous l'avez (unployé conire ce iiauvrc jeune homme, qui, rouge, et les yeux baissés, osait à peine vous répondre, et qu'un instint après j'ai trouvé dans voire jardin, pleurant tout seul à chaudes larmes.
URSULE. Quoi, vraiment! Ce pauvre Léon ! Ah! s'il en est rnnsi, j'en suis bien fâchée; car mon intention était de plaisanter.
piuLippoN. En attendant, il n'a plus osé se présenter chez vous; mais il vient aujourd'hui.
URSULE. Que dilcs-vons? est-ce qu'il vient au château?
rniLU'Pox. Oui; je lui ai envoyé co matin un exprès: Clairval a-des projets sur lui. lin agent de change! cela peut lui être uliliî ; et puis il a une fille à marier.
URSULE. ICh quoi; vous penseriez...
piiiLippoN. Moi, je pense à tout. Nous avons ici M. Dcrnion!, 1ère ::cveur îles domaines, qui a deux filles ch.irnianles ! niadeuioiselie Juliette, et mademoiselle Malvina. Il i:e )'\ut rien négliger.
Am : Le choix que fait tout le village. .I.imiiis pour moi je iraimai la ricliesso ; Wiiis iioni' Léon, ah! c'est IjIcd difluiTiil;
Poui' lui, rambltion me [ircssc.
Pour lui, je 'rois, je divicus iiitiigant.
Les dimarclits, los si'ins, la irè'iie.
Tout se conipeuse cl tout est eunolili ; Car je me dis : pour moi sera la peine,
Et le prolit sera pour lui.
Mais, tenez, c'est lui-même que j'entends.