‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 9 sur 975 · MARGUERITE, ÉLÉONORE · texte numérisé non relu

MARGUERITE, ÉLÉONORE

MARciERiTE. Mcici, ÉléonorCj iuerci ! C'csl à moi que vous rendez service, en protégeant un gentilhoiiime de notre maison,

Éi.ÉONORE. Si loyal! si brave!

MARGUERITE. VoUS Ic jUgeZ bicil !

ÉLÉONORE. Et pourtant si modeste ! si respectueux ! A peine osait-il lever sur moi ses reg.irds!

MARGUERITE. Ne VOUS y ficz piis!.. Il n'y a rien de terrible coniuie les geiisqui y voient... les yeux baissés! et M. d'AIliret a fort bien remarqué que Votre Altesse venait de pleurer.

ÉLÉONORE, troublée. Moi!

MARGUERITE, vivcment. S'il s'agissait d'un bonheur!., je serais discrète; mais d'une peine!.. piiuri|uui ne pas me permettre de la partager? pounpioi, depuis mon arrivée à Madrid, la seule personne que j'aimerais.., à aimer, semblcl-elle m'éviter et me craindre?.. Je l'ai vu !

ÉLÉONORE. C'est vrai, princesse, je ne sais pas mentir! On vous dit si spirituelle... et d'un mérite si supérieur... que cela effraie !

MARGUERITE. De loiu !.. Comme ces châteaux redoutés à la ronde, oùl'oniirétendqu 'il revient des esprits ! Onapproche !.. et ipie Irouve-t-on?... rien! 11 en est ainsi de moi, n'est-ce pas?

ÉLÉONORE, Oh! non. Ce que vous dites là le prouve. Et puis... je suis Espagnole et dévote! Mon confesseur me répélait que vous étiez mauvaise catholique. MARGUERITE. Il 110 s'y conuait pas!

ÉLÉONORE. Qu'en Fraiice, et près du roi, votre frère, vous défeniliez toujours les protestants.

MARGUERITE. Quaud 011 los opprimait. Je suis toujours du parli de ceux... qui pleurent. [Avec citalcur et amitié.) Voyons! confiez-moi vos chagrins, je vous dir.d les miens, car j'en ai beaucoup!

ÉLÉONORE. Pas plus quc moi ! J'avais dix ans à peine quand renqierenr Charles-OuinI, mon frère, me maria... Marguerite. A dix ans?.,

lii.ÉONORE. Pour parfaire un trailé de commerce, à un vieux |)riiiee valétudinaire, que je n'ai jamais vu!.. Eh bien! aujourd'hui, c'est plus terrible encore! Pour acquitter ses délies envers le cunuélable de Bourbon, qui lui a l'ail gagner la bataille de Pavie... il lui a promis ma main. MAi;cuERiTE. Uu traître à la France, sa patrie! ÉLÉONORE. .\ François T'', son souverain. marguerite. Et vous obéiriez?..

ÉLÉONORE. Jamais! jamais ma main ne sera le prix d'une trahison. — r Vous l'épouserez, a dit mou frère, ou vous entrerez au couvent! — Et moi j'ai répondu ; J'entrerai au couvent.

MARGUERITE. 0 uoblo et généreuse fille!

ÉLÉONORE. El comme je fondais en larmes, il m'a dit : Finissons, jc suis pressé. Je vous donne jusqu'à demain pour réfléchir encore et vous décider. Et il m'a quittée dans une colère épouvantable, pour aller à la messe!.. Comme cela doit lui profiter! Mais il n'avait (las besoin d'attendre... ce sera demain comme aujourd'hui.

MARGUERITE. Vous entrerez au couvent?

ÉLÉONORE. Avec joiê ; car ce ne seri pas pour longtemps, je l'espi-re... et Dieu m'appellera bien vile à lui.

MARGUERITE. Un si proîond découragement... au printemps de la vie... au moment où tout est joie cl espérance... Eiéonore, on peut tout me dire, à moi. Jc suis Française, et poiirlanl, croyez-le liieii, aussi bonne catholique que vous.

LES CONTES DE LA REINE DE NAVARRE

[La regardant attentiocmeiil, el après un imlmt de silimce.) Etcs-viiiis liit^ii sùve, (iiiuul vous serez au couvent, île n'y jreijseri|n"à Dieu?..

Éi.EONORE. Moi'...

MARGUERITE. Cliorclicz liieu!.. iN'.v aurail-il ]):is, au l'oml (liî voire haino pour le eonnctalile... i|Mrl([ues s>nUmenls plus Icudrcs... pour un autre?..

Éi.ÉONORE, i^irement. Oh! uon...

MMiGi'ERiTE. Prenez gartle... si vous le niez avee taut de vivaeit(5... je vais n'oire que j'ai rencontré juste.

Éi.ÉONORE. Quoi! vous pourriez supposer?..

MARGUERITE, ovec Un soupir. Je suppose toujours, avee les jeunes veuves comme moi... cl cela pour cause.

ELÉoNouE, étourdiment. Quoi! vous aimeriez ^ussi?.,

.MARGUERITE, souriant. Aussi!..

Ei.ÈONORE, confuse, et à part. 0 ciel!

MARGUERITE, i-ivement. Ne vous efTraycz pas, je n'en dirai rien... Nous sommes '.leux alliées naturelles, deux opprimées (pii devons l'aire cause commune... Voyons... (Avec un .sourire d'interrogation.) 11 est beau?.. [Eléonore fait s il/ne (pie oui.) Brave? (.Même geste.) Digne de vous par li^ rauji?

ELÉONORE, Oh! oui.

.MARGUERITE, ('«'e»i('^l^ Vous u'iri'z pas au couvent... \ous l'épouserez.

Éi.Éo.NORE, elfrayée. Taisez-vous, tai.sez-vous!.. Que ces murs ne vous euteudenl pas!., des obstacles éternels, infraucliissables... sur lesiiuels il ne faut pas même arrêter sa pensée...

MARGUERITE. C'cst pour ccla qu'oo y pense... Je ne suis pas bien sûre qu'il n'y ait pas aussi, de par le monde, ipielque jeune chevalier ([ue tout sépare de Marguerite... Mais qui oserait dire ici-bas qu'une chose est impossible... avec la foi, l'espérance... et un peu de charité pour ceux... que nous aimons!..

Éi.KOM^RE. El moi, qui croyais que vous n'aimiez au monde (pie votre frère !

MARGUERITE, gaiement. Il y a temps pour (ont!.. (Sérieusement.) Mais vous diles vrai : Lui d'abord ! sa liberté et sa gloire... avant mou bonheur et ma vie!... el je tremble eu ce moment d'être obligée di- quitter Mailrid.

ELEONORE. Que ni' diles-vouslà!.. ce n'osl pas possible... il fautyrestcr à tout prix... Vous ne savez ilouc pas que depuis deux mois... le roi de France, séparé de tous ses serviteurs, est renferini' dans une tourelle étroite et obscure... attenante au palais... une cellule d'ancien couvent.... ou |)luti"it un eachol !

MARGUERITE. Qui VOUS l'a (lit?..

ELÉONORE, avecehaleur. Que vous importe?., je le .sais!., en proie à toutes les tortures, livré au dé.sc.^poir... ne. croyant plus jamais revoir ni li France, ni s:i s eur qu'il appelle...

MARGUERITE. Qui VOUS l'a dit?

ÉLÉuNORE. Une fièvre ardente le dévcu'c eu ce moment; ses jours sont eu danger, et ni rempenur, ni le loiiseil de Casiille n'en sont instruits; ses geôliers seuls connaissent la vcrilc et la cachent à tous les yeux !

MARGUERITE. El d'oÙ Ic SIVCZ-VOUS?

ÉLEOxoRE. Qu'importe? si j'en suis certaine.,, si je viens, sous le sceau du secret, cl sur le salut de mon àme... vous dire à vous, Marguerite, ne parlez pas de moi, ne me trahissez pas... mais sauvez votre frère qui se meurt?.. Me croyez-vous maiuteiiant?

MARGUERITE, l'embrassunt. Merci, merci, ma sœur...

ELÉONORE, troublée. Ma sœur!.. Ali! un tel nom...

MARGUERITE. Si j'cu Connaissais uii plus doux... je vous le donnerais, à vous qui seinblez partager ma pciine!.. mais il n'y a pas de temps à perdre... il l'.uil (pie je voie l'einpercur.

ELÉONORE. Le moment est mal choisi... vous n'obtiiui (liez rien de lui, car il était, hier soir, furiciiv conirc vous!

MAR(a EKifE, Vous un êtes sùrc,

ÉLÉoxoHK, avee impatience. Eh oui!.,. {Uun ton de^ re- /«■or/i».) Aussi!., quand il semblait désirer si vivement celte auTOÙuièi'c brodée par vos laains... quelle n.i^atrcsst de ne |ias la lui olfrir!...

MARGUERITE, awcdoute. Vous croyez?..

RLÉoNORe, Il eu a éio lellomenl bks'ié.,. qu'aprèi^ votre départ... il a gardé le silence et s'est nioi\lu les lèvres en .souriant, co qui est che* lui un sigrne de grande colère.

MARGUERITE, avec joie. En vérité?..

ELÉONORE. Et lorsque les envoyés dos Pays-Bas sont venus lui annoncer la révolte de lu ville de (liuid... il ne les a seulement pas écoutés. , . et s'est contenté de murmurer voiro nom eiilrc ses dents.., en s' écriant : Qu'elle u'espiM'e jamais rien de moi !

MARGUERITE, souriuiit avec espoir. Ah'., je crois que je peux demander... le moment est excellent... coiidnisez-moi vers lui?

ELÉONORE. A riieure qu'il csl, c'est impossible... le roi est entré depuis longtemps dans la salle du conseil...

MARGUERITE. Raisou (le p!us! c'est au conseil que je veux lui parler.

ELÉONORE. Vous !

MARGUERITE. Comme envoyée de ma mi^rc, Louise de Savoie, régente de France!..

ELÉONORE. Nul n'y peut pénétrer, et surtout une femme !.. MARGUERITE, uvcc effroi. Que me dites-vous là?

Page 1