‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 966 sur 975 · LE DUC, LA MARQUISE · texte numérisé non relu

LE DUC, LA MARQUISE

LEDUC, allant au-devant de la marquise. Madame

de Castellane! chez moi... à cette heure! Je vais me croire en bonne fortune.

LA MARQUISE. Quoi, monsieur le duc, vous me recounaissiv.... il y a si longtemps que nous ne nous sommes rencontrés.

j LE DUC, lui offrant un siège. C'est ce dont je me i plaignais!.. Autrefois j'étais favorisé! la duchesse I vous voyait souvent; mais, depuis notre arrivée au î ministère, vous nous avez disgraciés.

\ LA MARQUISE, s'usseyant. Je vous prouve le contraire, en venant ainsi vous surprendre à l'improviste ; je n'avais pas eu le temps de vous écrire pour vous demander un rendez-vous.

LE DUC. Un rendez-vous, à moi !

LA MARQUISE, souriant. Oui, sans doute.

LE DUC, C'est le monde renversé!

LA MARQUISE, ctourdimcnl. C'est ce que je disais dans votre antichambre. N'esf-il pas étonnant que, sous prétexte qu'on est ministre, une jeune et jolie femme soit obligée de venir vous faire sa cour? car c'est là l'objet de ma visite, et en vérité je suis fort embarrassée... pour m'y prendre... et je ne sais que vous dire...

LE DUC Eh ! mais, ce que je vous disais autrefois !

LA MARQUISE, rou(jissani. Ah ! vous vous le rappelez encore ! Je croyais qu'à la cour on oubliait tout...

LE DUC. Excepté ses amis !

LA MARQUISE. C'est parfait ! on me disait bien que vous étiez le plus aimable des hommes et le meilleur des ministres; que vous ne saviez rien refuser...

LE DUC. Je ne vous adresserai pas le même éloge.

LA MARQUISE. Oui... on me fait ici une réputation de sévérité pour me perdre dans l'esprit du roi. C'est une cabale montée par mesdames de Coigny et de Montbarrey. — Je les laisse dire...

LE DUC Rien sûre, quand vous voudrez, de déjouer leur complot et de faire connaître la vérité à Sa Majesté...

LA MARQUISE, baissant les yeux. Je ne crois pas que Sa Majesté se soucie de la connaître... (Avec volubitiié.) nmk, en ce moment, il s'agit de son ministre. — Je n'abuserai pas de ses moments; ils sont si précieux! — J'arrive à l'objet de ma demande. Le roi va demain à Choisy, et, comn\,e il passe devant ma terre de Maisons; vous vous rappelez... cette belle terrasse qui borde la grande route... il me fait l'honneur de s'y arrêter déjeuner. Nous aurons MM. de Richelieu, de Chauvelin, de La Vauguyon, et comme je ne connais personne au monde, monsieur le duc, dont la présence soit plus agréable que la vôtre à Sa Majesté, je voulais vous prier de me faire aassi cet honneur.

LE DUC Quoi, Madame, c'est là cette grâce que vous veniez solliciter et que tant d'autres auraient implorée de vous...

LA MARQUISE, se levant. Vous acceptez ! c'est divin ! pas un mot de plus, je vous laisse. — Adieu, monsieur le duc, enchantée de votre obligeance!

LE DUC, lui offrant la main pour la reconduire. Permettez, Madame...

IGG

UN MINISTRE SOUS LOUIS X¥

LA MARQUISE, prêle à sortir, et s'arrélanl au milieu lie aa rh-crcncc. Un mot encore ! on assuriiit liiiT qu'nn réiiinientde (Iragoiis allait être vacant ! qne le CLiloncl avait été blessé mortellement dans

nn (Inel au sujet (Ayant l'air île chercher.) de

mademoiselle Clairon, de mademoiselle Duniesnil on de madame di; Forcalqnier, (jueliiue chose dans ce genre-là... je ne sais pas au juste les détails...; mais vous, monsieur le duc, vouo devez connaitrr'. . .

LE Di'G. Parl'aitement ! je vous conterai cela demain!

LA JiARQrrsE, eicemenl. Le colonel est donc mort?

LE PIC, élomw. Vous l'ai-je dit?..

LA MARorisE. Je le présume, et, dans ce cas, je vous prierai de penser à un de mes cousins, le jeune marquis d'Aubuisson, qui a produit tant d'effet au dernierquadrille de la cour, que madame Adélaïde et madame Louise elle-même l'ont remarqué! du reste, il a des titres... il est depuis deux mois dans les mousquetaires.

LE DUC. Vraiment!

LA MARQUISE. Un tout jeuue liommc.., une taille superbe! à peine dix-huit ans, et vous lui en donneriez vingt-cinq pour la tournure et la bonne mine...; ce. sont là des qualités précieuses... à la tète d'un régiment, et j'espère qu'il nous fera honneur.

LE DUC, embarrassé. Je conviens. Madame, que c'est un militaire... qui danse très-bien...; mais...

LA MARQUISE, tivement. Oh! il n'y a pas de mais... c'est une affaire convenue. — J'ai votre promesse.., vous êtes trop aimable pour ne pas la tenir... surtout avec des dames...

LE DUC. Permettez cependant...

LA MARQUISE, d'un air aimable. Je pourrais le demander au roi, j'aime mieux vous le devoir. (Avec, coquetterie.) Je ne crains pas, vous le voyez, le fardeau de la reconnaissance.

LE DUC. Je voudrais mériter la vôtre, mais ce n'est pas en mon pouvoir ; le régiment en question est déjà donné.

LA MARQUISE, changeant de ton. Et à qui donc?

LE DUC. A un vieux militaire ! M. de FaveroUes, qui depuis quinze ans attend de l'avaucemeut.

LA MARQUISE, ovcc dépit. Il me semble, Monsieur, quQ ({uand on a attendu quinze ans, on peut bien encore sans se gêner..; d'ailleurs, quel est ce M. de FaveroUes? qui est-ce qui connaît cela? qui s'y intéresse? (D'un air de méiiris.) Est-ce seulement un gentilhomme?

LE DUC, avec indignation. Miàdiine...

LA MARQUISE. Mou Dieu, je veux bien le croire ! je vous en crois, monsieur le duc, sur parole ! mais quand \ous en manqueriez avec lui, où serait le mal? ne peut-on pas dire qu'une volonté supérieure... qu'on vous a forcé la main?..

i,E DUC, souriant. Voilà de ces choses qu'un ministre ne peut pas avouer, et que maintenant, pour ma part, je regarde comme impossibles. — Oui , Madame, je dois croire à présent que personne n'y parviendra, puisque j'ai eu le courage de vous résister.

LA MARQUISE, froidement. Trêve de galant(;ries, monsieur le duc, parlons sérieusement : vouli'Zvous m'accorder ce ré'giuieut?

LE DUC, d'un accent pénétré. Je vous proteste, mackime la marquise, <iue je n'ai rien plus à cœur que de vous être agréable ! et que vous me voyez véritablement désolé. . .

LA MAUQUISE, froidement, et le regardant en face. Du tout... vous ne l'êtes pas ! mais plus tard p'Utètre vous le serez. (Pesant lentement ses paroles.) Je ne dis plus qu'un mot, aurai-je ce régiment, oui ou non ?

LE DUG. Eh mais. Madame, est-ce une déclaration de guerre que vous m'adressez?

LAMARQinsE, impérieusement. Ce régiment!., il me le faut, je le veux! oui, monsieur le duc, je le veux!..

LE DUC, avec dignité. Le roi seul a le droit de me parler ainsi; et si c'était pour me commander mie iiijustic', j'aurais la douleur de lui répoudre ce que je vous répoudrai à vous-même. Madame... cela ne se peut pas.

LA MARQUISE, hors d'elle-même. Usuttit, Monsieur, il snffit ! vous vous eu repentirez. . . Je me vengerai ! il ne faut [as croire qu'il soit dilllcile de faire des ministres !

LEDUC, froidement. Je n'en doute pas, Madame; c'est beaucoup plus aisé dans ce momeut (jue de faire des colonels !

LA MARQUISE, ouiréc. Oui, monsieur le duc, on connaîtra votre conduite. — Ou saura que vous ne faites usage du jjouvoir que pour commettre des injustices, et tel me refuse aujourd'hui qui sera trop heureux demain... d'implorer à mes pieds... une grâce qu'il n'obtiendra pas !

LE DUC, étonné. Que voulez-vous dire !

LA MARQUISE. Vous ii'ètes pas assez de mes amis pour que je m'explique davantage. — Je vous salue, monsieur le duc. LElle iori.)

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