‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 1 sur 783 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

NEUBOROUG, MARGUERITE.

NEUBOROUG, ossis prés d'une table, à gauche du spectateur. La maudite ville que la ville de Londres pour les gens studieux, pour les médecins qui n'aiment pas le bruit! Ferme cette croisée.

MARGUERITE, fermant la croisée. Oui, mon père . c'est au bout (lu faubourg, sur la grande place, que se tiennent les hustings.

NErBOROUG. Aussi c'est un tapage !..

MARGUERITE. Je voudrais bien savoir qui sera nommé député.

NEUBOROUG. Qu'esl-cc que cela te fait?

..MARGUERITE. Rien!., mais on tient à avoir des nouvelles.

>EUB0R0UG. Nous u'on manipierons pas! En Angleterre, vois-tu bien, les médecins sont toujours tres-oecupés au moment des élections, et il nous arrivera d'ici à ce soir quelqu'S côtes enfoncées ou quelques tètes ca-sées.

MARGUERITE. .\h ! iHOu Dieu !

LAGNV. — Imprimerie de Yulat et Cie, — IV° S —

L'AMBITIEUX

NELiiouuiG. L;ilib;;rl; des s:iiïiMg<^s!.. [Lui montrant une duii.s(' [jrèsde. lui.) Viens te mettre là, à côté (le moi.

MvrtGiErtrrE, montrant un livre qui est sur la table. Pour vous lire vos nouvelles épreuves ?

NELiionoLG. Non, non, tu cliorclr.'S à détonrnor la conversation que nous avions commoncéc, et moi je tiens à la reprendre. Pourquoi no veux tu pas de sir Thomas Kiiiston, TiOtre cousin?

M\nGi:EuiTE. Paroe qu'il est bien jeune... qu'il n'a pas de plue, pas dVtal.

NKiBonoLG. 11 est avocat!

MAiiGLEtiiTE. Bien diicret.. car il ne parle jamais.

NEUBOROiG, avec embarras. Il ne parie jamais... au palais! c'istvrai; mais il parle ai. leurs, il parle beaueijup; il est de roiipo.sition.

MAr.Gi Eiirrn. Ce n'est i)ai le Uioyeu d'avnir dts places.

^Ei•noa■ll■G. Quelquefois. Mais entin, s'd en avait une, s'il avait (pieirjues milliers de livivs sterluig à t'olfrir, qu'estce (pie lu dirais?

MAitGi.E:UTE. Je dirais que j'aime mieux rest'T lilli;.

>ELBonoLG. Maintenant?

MARGi-EiîiTE. Toujours! Qu'v a-t il là defliayant? (piel mari m'oiïrirait le bonheur (|ue je trouve auprès de vous?.. Jamais de chagrins, d'inquiétudes... Vous seul ici en avez, el c'est toujours pour moi; et puis il n'y a pas au monde de père ni meilleur, ni plusobéissan'... Vous fûtes tout ce que je veux !

NELBOHOLG. Pas toujours... et je ne puis m'habituer à celte iilée que tu as de res'.er fille !.. Toi une vieille lille!.. J'ai si souvent rêvé à ton mariage qui in'uccupc sans cesse, à ce gendi'c que je n'ai pas encore trouvé et que j'aime déjà, à mes petits-enfants à qui je serais si heureuv d'obéir aussi... sans te faire de tort cependant... Et puis, Marguerite, à ton âge on ne réllécliit guère, et tu n'as jamais peiiMJ que nous n'étions pas rirlies... que même nous sommes pauvres!

MAUGLEiUTE. Et eu quoi dune? que nous mainiue-t-il dans noire ménage? (lu'avons-nous à désirer?

NEUuouocG, se levant. Pour moi, je n'ai pas d'ambition, tu lésais bien, mais j'en ai pour toi. Tous ceux avec qui j'ai été élevé, tous mes camarades de l'université de Cambridge, ont fait fortune dans le monde ; ce sont maintenant de riches négociants, des lords, des générauv, des ministres; moi, je suis resté fn(''decin<kns la petiti; ville <m'i était né mon pèiv : j'ai vieilli au uiilieu de SvS habitanls. ne leur servant pas à graiid'choïe, si ce n'est à les faire vivre le plus longtemps possible, JMS(iu'au moment où tu es devenue grande, où il a fallu s'occuper de ton éduealioii; alors et depuis cinq ans je suis venu m'établir à Londres, dans ce quariier retire on je me suis l'ait une petite clientèle... dans les étages élevés, des ouvriers, des étudiants, de pauvres oflieiers... de-; braves gens qui ont été mes mal ides et qui sont r(>st(>s mes amis .. car, vois-tu, le eini|uième étage, ça aime bien, mus ça paie mal; ce qui l'ait, mon enfant, que iiour t'amasseï' une dot, il a fallu recourir à ma plume et com|)(iser de tomps en teini s queli|ues brochures iioliliques ipii, Dieu merci, se ven lent assez bien; mais si d'un join- à l'autre j'allais i-ejoin lie ta pauvre ineiv, si je venais à mauiir...

.MAr.GiEiuTE, lui vu'ttdnt t(t main sur la bnuclu-. Ah!., vi.i.à à(pioije n'avais jamais pensé... {D'un air fùrhi-.) Et p.mr- +jUoi me dites-vous cela?

^EL•uououG. .Marguerite !

MARGCEiurr., pleurant. C'est la première fois (|ue vous nie fai'es du chagrin, et juuais je ne vous ai vu si méchant^... aller s. nger à mourir... maintenant...

NEUBOUOLG, cherchant à l'apaiaer. Eh bien!.. .Non... imu... ne me gritu le pas... je ne mourrai pas!..

MAiiGu:iuTE. A la bonne heure!., qu'est-ce que c'est donc que des idées pareilles?

NEi'iionouG. C'est ta faute aussi !.. malgré moi je me laisse aller à la tristes.se...

MARGLEarrE. Quand donc?

NELBOROLG. Quaud jc tc vois triste. Tu l'étais dernièrement, et jc me disais : Qui peut li tourmenter? ce n'est pas moi; il y a donc ([u -Ique secret qu'elle me cache, quelque peine de cœur...

MARGIEIUTE. Moi!..

>ELiîouoiG. Dame! à ton Age, ce serait tout natun?l!.. tu ferais biiMi, mon enfant, tu aurais raison... m\is dans ce cas-là il faudrait m<; le dire... car j<' ne le devinerais p;is.

MARGLERiTE. Oh! C(!rtainemeut.. . je vous le dirais... si ça venait et si j'en étais bien sûre... mais vraiment, n»v»n père, je ne crois pas.

MABoROLG. Je me suis d iiic trom|)é?

MARGUERITE. SaUS doule.

NEiBORoiG, froidement. (]\ ni' m'étonne pas : ih>us autres médecins, ça nous arrive souvent... Ainsi pour ce pauvre Thomas Kiustnn, le résuPat de n itre coiifi-ii-n^o est que...

MARGiEftTTE, ^^«/i oiv carcssant. Il ne faut phn y penser.

NEiBOROiT., avec bonhomie. A la bonne hcui-e; n'y pensons plus. Et qu'est-ce que je lui dir.ii en le refiisint?..

MARGiF.RiTE. Tout cc quc VOUS voudrcz. [l'entre im domestique qui apporte sur un plateau tout ce qu'il faut pour l' thé.)

NEL'iiOROLG. Jc vois que là- dessus tu ne me contraries p is. . . Si au moinsj'avais pu adoucir mon refus par quelques b i-in .-s nouvelles, si j'avais assez de crédit pour l'aificr dans cette place qu'il sollicite...

MARGLERiTE, approchant la table, à gauche, et faisant le thé. Si vous le vouliez, cla vous serait bien facile...

NECROROLG. Couiment cela?

MARGUERITE. Uu scul uiot (Ic VOUS à votrc ancien camir.idc de collège... à Robert Walpole...

NEiBonoLG. Au premier minisire? jamiis!

MARGUERITE. Eh piturquoi donc? votre père le docteur .Neuboroug n'a-t-il pas été son pni'cepleur? n'avez-vons pis été élevés eiisemldeà Cambridge? n'étiez-vous pas amis intimes?

ManouoiG. Oui, autrefois... lorsque lui, >imple étudiant en théologie, et moi étudiant en médecine, nous faisions bourse commune; mais deimi-:...

M.vRcrERJTE. D«7puis!.. Quelle injustice! vous n'habitioz pas alor- li capitale, vous étiez loin de lui, et cepen I iiit, dans les c oai.neiicîments de son élévation, il >i>iis écrivait bien souvent.

NEbiioROiG. Je ne dis p.is non; mais il me semble à moi que ma pluin ne restait pis oisive; elle seul écrit qui sVh^va alors pour le défendre, ces lettres (pi'ils ont attribuées d. -puisa C Higrève et à.\ddison, ces lettres irlui laise-; d<>nt personne, pas même W.alpolc, n'a jamais c tn;iu l'autour, d(> qui t tiii'nt-elle^? de mu !.. car'aloi*s en bulle à la raje de tous les partis, tnil le lUolide ratl.u|uait. el il luttait -eul en homme de mérite et de Cicur, en gr.ui l homme... il Télait abus; je puis en convenir, il était malheureux, cm pouvait l'aimer! Mais (piand il a vu ses ennemis renvors(''s, (piand il s'est vu maître du pouvoir, ou plutôt souverain abs du des trois royaunn^s... a-t-il tiiuivo un souvi'uir pour son vieux cainu'ade? ne m'a-t-il pis oublié depuis longtemps, moi qui ne voulais de lui ni pbuv, ni honih^ir.*, m pensi(»ns... moi qui ne demandais rien au miiiistiv... rien (pie mon ami'. .et le ministre me l'aeiiUvé; voilà ce ijue je ne lui pardon lerai jamais!

MARGUERITE. Oji... il y » dc sa piiri «le la u'gligence, de l'oubli peut-ètie!.. Mais n'y a-t-il pa-^ aussi un peu de votre fuile?.. et depuis cinij aUs que vous êtes à l, uidre^, p.uir- (p'ioi n'avez-vuuspas fait a ipresde lui lanioindivdouKin'Iu?

nu.urorok;. Pourquoi?. . p irce qu'il es! riche et que je suis pauvre! parce (jifil est grand seigneur el «pie je ne suis rien... C'était à lui de fiire le> pre-niers pi-. . c'était à lui

L^AMBITIEUX

do vinir à moi... à sa ijlaee, du moins, je n'y aurais jias manqué ; j'aurais (juitté mon palais, je serais accouru à pied chez mon ami jjour l'embrasser et lui tendre la main, cela aurait mieux valu que de me faire nonuner médecin du roi!.. Mais \\'alpole maintenant ne comprendrait |)lus cela, car vois-tu, mon enfant, Walpoleest un andjitieux, etl'ambition dessèche le cœur. Ainsi ne m'en parle plus et lésions comme nous sommes... je ne lui demanderai jamais rien, il ne le mérite pas. Prenons le thé, il doit être fait.

MARGUERITE, s'asscyaiit à la table et servant le thé à son père. C'est possible!., mais il y a peut-être auprès de lui des gens qui le méritent... qui sont dignes de votre amitié... et je suis bien sûre que si vous vous adressiez à lord Henri Shorler... son neveu...

NEiJBOnouG, prenant du thé. Celui-là... c'est différent... c'est un brave jeune homme... ce n'est pas un ingrat.

.MARGiERiTE, (le même. Oh! non... et si vous l'entendiez jiailer de vos talents et des soins que vous lui avez prodigués...

KEUBOROUG. Un beau mérite... un coup de feu... une jambe fracassée... tous mes confrères l'auraient guéri encore mieux et plus iiromptement que moi... Mais ce qu'il n'aurait peut-être i)as trouvé chez eux... ç'aui'ait été une garde-malade aussi jolie... et surtout aussi atlenlive...

MARGUERITE. Lc moveii de ne pas s'intéresser à ce puivre jeune homme qui souffrait tant et qui avait tantdecour.ige? Mais comme j'ai eu peur ce jour où à cimi heures du matin on frappait à notre porte... Mam'selle... Mam'selle... deux officiers qui se sont battus hors de la ville et sous les murs de votre jardin ! en voilà un qu'on apporte... et que je vois lord Henri tout pâle et tout sanglant.

NEUBOROUG. Quc veux-tu?.. ces diables de jeunes gens sont tous de même... je ne l'ai jamais interrogé sur la cause de ce combat... mais j'ai facilement deviné que quelque intrigue... quelque amourette...

MARGUERITE. Dcs iiitrigues, des amourettes... quelle indignité! lond Henri, des amourettes... il en est incapable. . j'en suis bien sûre, car il m'a tout raconté... et quoique ce soit un secret...

.^EUBOROUG. En vérité... il t'aurait confié... MARGUERITE. Poui'quoi pas?.. vous lui aviez bien défendu de marcher, mais non pas de parler, et [tendant trois mois qu'il est resté ici...

NEUBOROUG. Vous avcz cu le temps de causer... MARGUERITE. Tous les jours. . . il faut bien tâcher de distraire un malade.

NEUBOROUG. C'est justc! dans notre vieille Angleterre, nous sommes moins défiants que nos voisins du continent, et nous laissons à nos jeunes filles une liberté dont elles n'abusent jamais.

MARGUERITE. Sovez tranquiUc ! Et si vous saviez combien il y a en lui de franchise et de loyauté, comme il est simple et modeste pour uii grand seigneur, comme il chérit son [lays et surtout comme il aime son oncle... car c'est pour lui qu'il s'est battu... oui, lùon père... 11 était dans le Northumberland où il avait un commandement supérieur... lorsqu'il lit dans les papiers publics... qu'au sortir d'une séance du parlement... un colonel, lord... un tel... je ne sais plus les noms... avait insulté le premier ministre Robert Walpole, un vieillard... 11 part sans en rien dire... sans en prévenir son oncle... il arrive de grand matin chez milord, et lui dit d'unton ferme... Monsieur... enfin je ne .sais pas ce qu'il lui dit... mais c'est très-bien, et la preuve .. c'est qu'ils se sont battus, c'est que lord Henri a été blessé, qu'il n'a pavlé de ce duel à personne, parce que si on l'avait su, le roi aurait destitué son adversaire, et que celui-ci, touché de tant de générosité... a été trouver le ministre, lui a faii des excuses... Voilà la vérité; et on vient dire après cela qu'il a des in-

trigues, des amourettes... {Se levant de table.) Mon Dieu, mon papa, je ne vous accuse pas... vous l'avez dit sans intention... mais d'autres peuvent le répéter; voilà comment les mauvais bruits se répandent, et comment on cdomnie toujours les jeunes gens...

NEUBOROUG, se levant aussi. Réparation d'honneur... Mais tais-toi... n'ententls-lu pas un carrosse qui s'arrête à notre porte?..

MARGUERITE. C'cstlui!.. c'csl loi'd Henri!

NEUBOROUG. Qui te l'a dit?..

MARGUERITE. Ce n'ost pas difficile à deviner... Nous n'avons pas tant do clienls à voiture... il est le seul... Allons, mon père, n'ayez pas peur, demandez hardiment une place pour sir Thomas, notre cousin , afin que, comme Walpole, il soit heureux et ne pense plus à moi.

NEUBOROUG. J'ai déjà es.sayé d'en toucher quelques mots à lord Henri: mais dès qu'il s'agit de sollicit-r, j'ai un air si gauche... 11 serait plus convenable peut-être (|ui' c.da vînt de toi...

MARGUERITE. Vuus croycz?..

NEUBOROUG. C'est-à-diiv. . .

MARGUERITE. Bicu Volontiers... moi, ça ne nie coûte rien... le voici !

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