ACTE TROISIÈME
Un salon élOizaut chez !\i. de Rouvi-ay. Porte au fond ; deux poilL 1 itéralis.
SCliNE PREiMIÈRE.
M. DE ROUVRAY, a.f6« À ;a droite, et rêvant ; DHEN'NEBON,
paraissant à ia porte du fond, et se disputant avec le domestique.
LE DO.MESTiQUE, empêchant M. Dhennebon d'entrer. M. de Rouvray n'y est pas!., il n'est pas chez lui. DHENNEBON. Maîs jc l'apcrçoîs.
LE DOMESTIQUE. C'cst égal... Mousicur ne reçoit pas. AI. DE ROUVRAY, se rctoumant. Qu'est-ce donc?.. Eh! mon ami Dhennebon!.. de si grand matin! (// fait un signe au domestique, qui se rétire.)
DHENNEBON. A la boune heure, au moins!.. Que diable le prend-il de faire ainsi défendre ta porte?,, et qu'y a-t-il donc de nouveau ?
M. DE ROUVRAY. Biett dcs événements depuis hier, et j'ai eu raison d'aller à notre réunion de députés... il s'y est passé de grandes choses.
DHENNEBON", d'un air étonné. Ah!., bah!.. M. DE ROUVRAY. 11 y a dcs pourparlers, des concessions... des arrangements; nous faisons nos conditions... c'est tout naturel ! on fait un pas vers nous... nous en faisons deux, et il se peut très-bien qu'aujourd'hui je sois ministre.
DHENNEBON. Toi ! [Montrant la porte qu'on lui refusait.) C'est donc ça que tu commençais déjà...
M. DF. ROUVRAY, sans l'écoutèr, et avec joie. Oui, mon ami, ministre !
DHENNEBON. Et comment celas'arrange-t-il avec la position et tes opinions?
M. DE ROUVRAY. Très-aîsément. .. Par ma naissance et ma fortune, je suis d'une certaine nuance de la Chambre... par
mes principes, je suis d'une autre tout à fait opposée
mais les extrêmes Se touchent, elles deux nuances n'en font qu'une qui, dans ce moment, sont occupées à se fondre dans une troisième... cl voilà comment, de nuance en nuance, on change de couleur sans que personne s'en aperçoive.
DHENNEBON. Jc compreuds... Qu'est-ce que tu serais làdedans?
M. DE ROUVRAY. Pi'csque ricu... Pour commencer, j'irais au commerce ou à l'instruction publique. DHENNEBON. 11 me Semble que tu n'es guère savant. Ji. DE ROUVRAY. Uuc occasiou pour le devenir!., ce n'est pas là ce qui m'inquiète... ce sont les ennemis, les pamphlets, les attaques de tout genre... Je ne sais pas comment ils ont eu veut de notre combinaison , mais avant qu'elle soit formée... on l'abîme déjà; et si cela prend celte tournure, il fuidra y renoncer, car jc nc sais pas Iropcomnient arranger ma puissance et ma popularité...
DUENNi:r;ON. Kiicoi'c des nuances... qu'il s'agit defondrc!.. et tu feras comme hier avec Clorinde cl Amanda; lu dîneras avec l'une, et tu souperas...
M. DE ROUVRAY, avcc humeuT . Laisse-moi donc tranquille ! il s'agit bien de cela aujourd'hui!., quand Je ne sais quel parti prendre... quand j'ai la fièvre d'inquiétude et de tourment!
LES INDÉPENDANTS
I)Hi:n>ei!0>'. Tu n'es pas le seul ! et c'est pour ça que j'arrive chez toi de yrand matin !
M. DE ROuvRAY. Qu'j' a-t-il donc?
DHE^•^EBON. Imagine-loi qu'liier, à Passy... où je suis arrive à la fin du diiicr...
y. DE ROuvRAY, étonné. Comment!., tu y es donr allé?.... DHENNEBON. Certainement!.... {Avec fierté.) mais de moimême !
M. DE ROUVRAY. QucUe faiblessc!
nnENNEBON. Cela te va bien! toi qui m'as abandonné! M. DE KOuvRAY. Enfin!., qu'y a-t-il?
DHENNEBON. Uu événement affreux!., qu'on nous a raconté au dessert : un employé dos finances venait de se blesser sur notre chemin de fer!
M. DE ROUVRAY. Queiqu'uu que tu connais? DiiKNNEBON. Pas le moins du monde!
M. DE ROUVRAY. Eti bicu ! alors, qu'est-ce que cela te l'ait? Diu;>>EB0N. Came fait!., que ça fera baisser nos actions!., tout le monde le disait !
M. DE ROUVRAY. Laissc donc!
DHEN>EB0.N. Ça ui'a troublé à un point!., d'autant que je n'osais rien demander, pai'cequema femme était là!., mais moi (|ui durs si bien d'ordinaire, je n'ai pas fermé l'œil de la liuil!.. moi qui ne pense jamais à rien le matin, qu'à mon déjeuner et à mon bureau, je suis sorti de chez moi sans rien prendre et sans rien dire à ma femme; je me suis arrèié au café Torloni...
M. DE ROUVRAY. Pour déjcuncr?
DHEN.NEBON. NoH... pouf écouter!.... pour interroger
pour savoir des nouvelles... ilon ami, elles sont désastreuses ! ils prédisent tous pour aujourd'hui une baisse effroyable ! M. DE ROUVRAY. rs'ous verruus bien ! nuENNEBON. Mais non!., je ne veux pas le voir ! il y va de ma fortune ! je tiens à la conserver, et j'ai écrit à ton neveu (li; vendre aujourd'hui même si ça baissait.
M. DE ROUVRAY. Mais au contraire... il ne faut vendre que quand cela monte.
DiiKNNEBON. Que vcux-tu? je n'y ofitends rien ! M. DE ROUVRAY. AUoHs!.. allons !.. caimc-toi ! .. cela me regarde encore plus que toi! reste ici à déjeuner- nous passerons ensemble à la Bourse, à deux heures.
DHENNEBON. Jc n'irai donc pas encore à mon bureau !.... c'est le second jour.
M. DE ROUVRAY. Puisquc ça l'(!nnuie tant! puisque ça l'est insupporlable, à ce que tu me disais!
DHENNEBON. C'cst vrai ; mais (juand je n'y suis pas, il me
manque quelque chose... les matinées n'en finissent pas
je ne sais cjue faire, (^est comme quand ma femme n'est pas là; ma femme et mon bure.iu, je ne peux pas m'en passer, ma fenuue surtout... Si tu savais combien ci me tourmente d'avoir acheté ces actions sans sa permission! non...
sans son consentement... Si c'était elle qui IVùt fait ça
me serait égal... elle ne pourrait pas me gronder; aussi tu sens bien qu'il ne faut pas qu'elle soupçonne... M. DE ROUVRAY. Sois douc tran(iuille... tu as peur de tout.