‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 167 sur 783 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

DARCEY, seul d'abord, occupé à arranger sa bibliothèque; puis VALDÉJA et MOURAYIEF.

DARCEY, à Valdéja. Déjà éveillé, mon ami! cs-tu un peu remis des fatigues de ton long voyage?

VALDÉJA. Je commence à croire que les membi'es me tiennent au corps, et j'en doutais hier soir quand je suis arrivé. (.-1 Mouravief.) Tiens, Mouravief, ces papiers au ministère des relations extérieures... on t'en donnera un reçu, et tu reviendras, car j'ai d'autr^>s commissions à le donner. {Mouravief porte la main à son cJiapeau et sort ) Un joli sujet, n'est il pas vrai? un pur Ivdmo'jck que j'ai prisa mon service et ramené avec moi,

DARCEY. Enfui, te voilà de retour de ta maudite Russie. Depuis six mois que tu ne m'écrivais plus, j'ai cru que quelque belle Moscovite avait gelé les souvciiirs.

v.vldéja. Ils ne couraient aucun risque... tu étais là pour les réchauffer. Miis, voi.s-tu, si je ne t'ai pas écrit, c'est que je souffrais trop. Mùntcnant je ne souffre plus; je suis heureux, mon cœur s'est endurci, il n'aime plus rien... que toi, que toi, mon ami.

DARCEY, lui tenant les mains. Et moi, j'espère que nous ne nous quitterons plus. D'abord, csl-il vrai que tu abandonnes la place brillante que tu avais obtenue il y a six mois, que tu renonces à la diplomatie?

v.\LDÉJA. Oui. Ces honneurs, ces emplois, ce n'est p^s pour moiquejeh'sdésirais; et maintenant... je n'en ai plus besoin.

DARCEY. Tu as assez de fortune sans cela ; car, ainsi que je le l'ai écrit, grâce à un concours d'heureuses circonstances, ce capital que tu avais laissé entre mes mains s'est accru consid(''rablement.

VALDÉJA, le regardant. Tu me trompes. C'est aux dépens de ta fortune que tu veux m'enrichir.

OARCEY. A quoi bon ? Ma fortune e.st la tienne... je n'ai pa> besoin de te tromper.

VALDÉJA, froidement. Tu as raison... Alors peu importe... garde-la... je n'en ai que faire.

DARCEY. A la bonneheure; et si tu t'établis, si tu te maries. .

VALDÉJA. Jamais, et maudit soit le moment où une pareille idée s'est ofïerte à mon esprit! maudit soit le jour où j'ai voulu faire dépendre d'une femme ma vie, m^m bonheur ( t mon avenir! Ne les connaissais-je pas déjà? ne savais-je pas qu'il n'y a en elles que ruse et trahison? N'est-ce pas une femme qui dénonça mon père et m'a forcé à fuir de la terre natale dans nos temps de discorde? Et quand, jeune encore, mon cœur s'ouvrait à toutes les impressioiis de l'amour et de l'amitié^, n'est-ce pas une femme qui a armé mon bras contre un ami d'enfance, qui l'a fait rouler sanglant à mes pieds? Plus tard enfin, n'est-ce pas encore une d'elles qui a manqué de compromettre mon avenir, mon honneur?., et si tu n'avais pas été là, toi, mon seul ami! toi qui, plusà'-ré que moi, n'as jamais cessé de me protéger...

D.\RCEY. Dis de t'aimer, et voilà tout.

VALDÉJA. Tu es tout pour moi ; et quant au reste du monde,

[ je lui avais juré, tu le sais, railleries et dédain, lors:|ue

j s'offre à mes yeux une jeune fille candide, ingénue, qui sans

iKC rien promettre me persuade de .^on amour. Celle-là, me

disais-je, esta part de son sexe; c'est une exception, elle ne

saurait tromper! Et je croyais en elle... comme en toi,

DARCEY. Et elle t'a trahi?

VALDÉJA. Je devais m'y attendre; je l'aimais trop!., et lorsqu'au bout de deux ans et demi d'exil et de travaux je touchais enfin au but de mes espérances, lorsqu'une place honorable me permettait d'aspirer à sa main , j'écris à pou père, il y a six mois, je la demande en mariage ; et celte réponse que j'attendais avec tant d'impatience... elle arrive enfin, et m'apprend que ce n'est pas lui, que c'est sa fille qui me refuse; qu'elle ne saurait m'aimer; que du reste ils garderont sur ma demande et sur son refus le plus profond silence.

DARCEY. Écoute, Yaldéja, et dussé-je te fâcher, le père a agi en galant homme ; et quant à sa fille... tu ne peux lui reprocher que sa franchise; une autre n'eût rien dit... et t'aurait tronq)é.

VALDÉJA. Tu méjuges mal; et si je lui en veux, ce n'est jioint de ra'avoir dédaigné; c'est au contraire de m'avoir lais.sé croire à son amour. Et je lui pardonnerais mes illusions détruites, mon existence dés:'nchantéo et mou avenirdésert !.. Non, non ; grâce au ciel, cette haine qu'elle m'a renckie pour tout son sexe sera désormais mon seul bonheur, mon occupation, mon existence. Je ne vivrai que pour le poursuivre, le démasquer ; et toujours sur ses traces, je lui tiendrai lieu du remords qu'il n'a pas.

DARCEY, avec tendresse. Mon ami, mon ami!..

VALDÉJA. Pardon de corrompre par ces idées la joie du retour; ne me parle pas d'elle; ne m'en parle jamais... Ne songeons qu'à l'amitié, qui console de tout et fait tout oublier. Toi, es-tu heureux? réponds.

UAKCEY. Depuis trois ans, tu sais que j'ai pris femme...

DIX ANS DE LA VIR DINE FEMME

vAi.iitJA. J'entciifls. C'esf un iioti positil'.

DARCEV. Tu te trompes, je suis aussi lieun;'J\... i[\tr je puis l'être.

VALUÉJA, le regardant attentivement. Ce n'est pas vrai.

DARCEY. Parbleu! voilà qui est fort, quand je te dis...

VALUÉ.IA. Je lie m'étais pas assis chez toi, ({uc jo savais à quoi m'en tenir; et ta coiiliance n'est pas verbeuse, elle n'est pas conmie la mienne,

DARCEY. Hue veu\-tu? Il main qui touche à nos blessures nous fait mal... même rpiand c'est celle d'un ami. Tu as deviné juste ; je suis malheun.'u.v, car j'ai choisi une femme froidement égoïsie, qui n'a ([i;»; de la vanité dans le cœur.

VALDÉJA. Une pareille fennne à toi!

DARCEY. Ce sont les jtlus nombreuses, mon ami.

VALDÉJA. Et bravement tu as été choisir dans la foule?

DARCEY. Tu la connaissais; car souvent, avant ton dé|)art, nous allions ensemble dans la maison de son père, monsieur Evrard, négociant.

VALDÉJA, avec émotion. M. Evrard! oui... c'est vrai.

DARCEY. Tu m'as souvent fait rem-irquer sa beauté et celle de .sa sœur Clarisse. Tu te la rappelles aussi?

VALDÉJA, avec une émotion qu'il cherche à maîtriser. Clarisse?., non ! je ne me la rappelle pas.

DARCEY. Adèle était si jolie, si pure, si enivrante ! et puis ses quinze ans, sans fortune, comment les abandonner aux prétentions du premier venu? Il y avait dans celte pensée une image accablante pour moi.

VALDÉJA. Anéantir sa vie pour une fleur .sans parfum! {A part.) Voilà comme Claris^e aurait été.

DARCEY. Longtemps j'ai eu à combattre et à souffrir; mais enfin, et depuis six mois, depuis que j'ai chass(' deux ou trois femmes dangereuses qui formaient son con.seil, la paix est revenue!

VALDÉJA. Et le bonheur?

DARCEY. 11 n ■ faut |)lus y penser... le charme est détruit. Je vois Adèle aujourd'hui telle qu'elle est, et j'ai ct-sé de l'aimer.

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