‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 231 sur 783 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

ADRIENNE, assise à gauche, MICHONNET.

MICHONNET, regardant Adrienne, qui s'est remise à étudier son rôle à voix basse. Dire qu'elle a une amitié pareille pour moi, et voilà ciin} ans que j'hésite toujours à lui avouer... C'est tout simple... elle est sociétaire... et je ne le suis pas! elle est jeune, et je ne le sui.^ plus! Et puis aujourd'hui me semble un mauvais jour... attendons à demain... il est vrai que demain jeserai encore moins jeune... D'ailleurs, elle n'aime rien... que la tragédie... (S'avançar^t en se donnant du courage.) Allons!.. {Avec embarras, et s'approchant d' Adrienne.) Tu étudies ton rôle?

ADRIENNE. Oui.

MICHONNET, avec embarras. A propos de rôle... et si ça ne le dérange pas... moi qui, depuis si longtemps... fais les cnidideuts, j'aurais bien à mon tour... quelque» chose...

ADRIENNE, avec intérêt. .\ me confier...

MICHONNET. Oui, Vraiment!.. Tu le rappelles mon grandoncle, l'épicier de la rue Pérou ?

ADRIENNE. Sans doutc !

(I) Adrienne, devant la glace, à gauche, madcnioi^elle Jouvenot, le prince, madenioiseiie Dingeviilo. l'al»l>' , Muiioimel les autres acteurs et actrices, au fond.

ADRIENNE LECOUVREUR

Adrùnne Lecouvreur, Acte I", Scène If*.

MiCHONNrr. Eh bien! ce pauvre homme vient de mourir.

ADRIENNE. Ah ! tant pis !

MiCHONNET. Oui, oiu, tant pis! Mais pourtant il me laisse sur son héritage dix bonnes mille livres tournois.

ADRIENNE. Tant mieux !

iMiCHONNKT. Pas tant tant mieux !.. parce que moi, qui n'ai jamais eu tant d'argent,. je ne sais qu'en faire, et ça me tourmente.

ADiuENNE, souriant. Tant pis, alors...

i>MciioNNET. Pas tant... parce que ça m'a donné une idée qui ne me serait peut-être pas venue sans cela... celle de me marier...

ADiuENNE. Vous avcz raison... (Avec un soupir.) et si je le pouvais aussi... moi...

juciiONNET, avec joie. Ce ne serait pas loin de ta pensée?

ADHiENKE. N'avcz-vous pas remarqué qu'ils disent tous, depuis quclipic temps : Le talent d'Adrienne est bien changé !

juciioNNET, vivement. C'est vrai !.. il augmente!.. Jamais lu n'as jonc Phèdre comme avant-hier.

apiuenm:, avec aninidtion el contentement. N'est-ce pas?.. Ci; jour-là, je souffrais tant! j'étais si maliieureuse !.. (Souriant.) On n'a pas tous les soirs ce bonlicur-là !

MiCHONKET. Et d'où Cela venait-il !

ADRIENNE. On parlait d'un condjat!.. et pas de nouvelles!., blessé... tué peut-être!.. Ah ! tout ce qu'il y a dans le cœur de crainte, de douleur, de désespoir, j'ai tout deviné, tout souffert!., je puis tout exprimer maintenant, surtout la joie... je l'ai revu !

MicHOisNET, hors de lui. Qu'entends-je, ô ciel!., tu aimes quelqu'un...

ADRIENNE. Comment vous le cacher, à vous, mon meilleur ami ?

MiCHONNET, cherchant à se remettre. Mais... comment cela

est-il arrivé ?

ADRIENNE. C'était à la sortie du bal de l'Opéra ! déjeunes officiers, dont un joyeux souper égarait sans doute la raison (lequel d'entre eux, .sans cela, eût osé insulter une femme?) voulaient m'empêcher de regagner ma voiture, lorsqu'un jeune hounne que je ne connaissais pas, s'écria : Messieurs, c'est mademoiselle Lecouvreur... vous la laisserez passer; et comme mes quatre adversaires.... (ils étaient quatre) se mirent a rire de c<:l ordre, par un mouvi'ment pfus prompt (|ue la parole et avec une force surnaturelle, mon étrange protecteur renverse de chaque côté et d'un seul coup, de*ix

ADRIENNE LECOUVREL'R.

de SCS (.'iinemis, puis nrenlcvant clans ses bras et nw portant jusqu'à ma voiture, il me dépose sur les coussins, au moment où nos jeunes officiers, qui s'étaient relevés, accou raient l'épée à la main : Monsieur, vous me rendrez raison !

— Très-volontiers! — Vous commencerez par moi — par moi — par moi. — Lequel choisissez-vous? — Tous, répondit-il, en les chargeant à la fois... et, au cri que je poussai : ne craignez rien, restez, Mademoiselle, me dit-il, vous .serez aux premières loges ; et nous. Messieurs, allons en scène '.

— Que vous dirai-je? quoique saisie de frayeur, je ne pouvais détacher mes yeux de ce spectacle... et si vous l'aviez vu braver, en se jouant, la pointe de ces quatre épées dirigées contre sa poitrine, c'était le bras et h; regard d'un héros. Loin de reculer, il les défiait! il les appelait! 11 me semblait entendre :

Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans,

Et tout ce que l'Espagne a i^rofUiit de vaillants!

Mais, aux cris de la foule, le guet arrivait de tous côtés... Nos adversaires, honteux de leur nombre et redoutant les flambi\iux, disparaissaient l'un après l'autre du champ de bataille...

Et le comliat finit faute de combattants!

MiCHOîSNET, vivement. Et tu l'as revu?

ADRiEN^E. Dès le lendemain !.. Pouvais-je l'empêcher de se présenter chez moi, de venir s'informer de mes nouvelles, surtout quand il m'eut avoué que lui, étranger, simple officier, n'avait de ''ortune, de titres, de nom même à attendre que de son courage... Voilà ce qui le rendait si redoutable pour moi !... Riche et puissant, peu m'importait j mais pauvre, mais malheureux, mais ne rêvant, comme moi, que l'amour et la gloire, comment lui résister? iMicHO^iNET. 0 ciel !

ADRiENNE. Parti, depuis trois mois, pour chei-cher fortune avec le jeune comte de Saxe, fils du roi de Pologne, son compatriote, il est revenu ce matin, et sa première visite a été pour moi ; mais son général, mais le ministre, qui l'attendaient à Versailles, ont abrégé encore le peu d'instants qu'il me donnait ; aussi, ce soir, il me Ta promis, il viendra ici au ihécàtre!..

MiCHONNET. 11 viendra !

ADRiENNE. Me voir jouer Roxanel

Micno>-îSET, x^ vement. Ah! mon Dieu! et dans quel état le voilà! Ce trouble... cette émotion... tu ne pourras rien délaillrr... rien calculer!

ADRiE>NE. Qu'importe !

MlCHO^^ET. Ce qu'il importe !.. c'est qu'aujourd'hui, pour la première fois, tu joues ce rôle avec la Duclos! Ai)RiENr<E, sans l'écouter. Soyez tranquille!.. Micno^NET. Je ne le suis pas! 11 faut du calme et du sangfroid, même dans l'inspiration. La Duclos se possédera... elle profitera de ses avantages... tandis que toi... tu ne verras que lui...

ADRiENNE, ûvcc passioii. C'cst vrai !.. VA si, dans la salle, mon œil le découvre...

MiCHONNET, avcc désespoir. Tu es perdue!... Ne l'oceuiu' que de ton rôle... L'amour passe, mais un beau rôle, une belle création, un triomphe éclatant, cehi reste toujoiws! (D'u7i air suppliant.) Voyons! est-ce qu'il ne t'est pas possilile de ne pas penser à lui?

ADRIENNE. Hélas! uon !

MiciioNNET. Pour cc soir, du moins ! Adrienne, mon cnl'anl, sois magnifique! je t'en supplie, sois magnifiiine; si ce n'est jias puur moi, eh bien ! que ce soit dans l'intérêt même dt; celle folle jjassion ! L'amour deshomnies ne vit que d'amourpropre!... et si la Duclos l'enquirlait sur loi... si tu n'étais pas la plus belle!..

ADiUE>NE, poussant un cri. .Je le serai 1

MICIIONNET, avec reconnaissance. M.rci!

AUKiENNE, avec éinû'.ion, et lui tendant la 7nain. C'est plutôt à moi de vous rcmcivier, moji excellent ami!..

MiCHO.NNET, à paît. Dis plutôt : imbécile de Michonnet!.. {Prêt à s'en aller, rcvenint sur ses pas.) Il y a un endroit que tu négliges toujours:

N'aurais-jiî tout tenté que pour une rivale!...

Vois-tu, Adrienne... cette pauvre femme! ce qui excite encore plus son dépit, c'est que c'est justement pour une rivale que... tu sais... ei alors... elle éprouve... là... elle se dit... Je ne peux pas bien rendre l'expression.... mais, tu me compreiwk,

AD-UENNE, déclamant.

N'auv^is-^c foui tenté que pour une rivale !

MICHONNET, avec joie. C'est cela!

AoaiENNE. Ne crilignez rien !.. Mais vous... ce que vous vouliez me dire tout à l'heure de vos idées de mariage ?

MICHONNET, vivement. Non, c'est inutile, ce n'est plus le momenl... Je te laisse étudier. {A part.) Allons, j'ai beau

faire, je ne \Xi\\\ pas sortir de mon emploi de confident

Et l'héritage de mon oncle, et mes projets... (Essuyant un:-

larme.) Ne pensons plus à rien... à rien au monde! (//

fait quelques pas pour sortir par laporte à gauche et revient près d'Adr.enne, qui vient de trav<irser le théâ're al repasse à droite.) Bois une gorgée d'eau en entrant en scènt, et surtout n'ouljlioça»... tu sais... ton... enfin, comme tu as dit!.. {Il sort.)

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