EDOUARD, MADAME DE SELMAR
MADAME DE SELMAR, entrant par le fond. Voilà qui est s-ingulier! une maison de campagne à louer, et lo concierge n'y est pas !
ÉDOi'AiiD. Qu'importe, ma sœur, puisque sa petite fille nous a montré toute la maison.
MADAME DE SELMAR, Elle cst fort bien située; au bord de la Seine, à INeuilly, à deux lieues de Paris.
Air : Ces postillons.
Elle est charmante, et vient d'être hàlie; Dans ses décors, que de goût, de fraîcheur! Et la louer déjà... quelle folie!
Quel en est donc le possesseur?
EDOUARD
Quelque intrigant ou queUpie fournisseur; Quelque banquier d'une prudence extrême, Qui part peut-être emportant sans façon Son portefeuille.,, et qui n'a pu de même Emporter sa maison.
MADAME DE SELMAR. Du resto, OU pout y cutrcr surle-cluunp; car elle est toute meublée. Qu'en dis-tu? j'ai bien envie de la louer,
EDOUARD. Mais, ma sœur, comme vous voudrez; en tout cas, nous en causerons en route : je vais faire avancer votre calèche.
MADAME DE SELMAR. Eli 1 mon Dicu ! riiTi uc prcssc. Nous venons de tdul visiter; c'est trés-1'atigant, et je ne suis pas fâchée de me reposer.
EDOUARD, à part. Allons, elle s'établit ici ; et si on arrivait?
MADAME DE SELMAR, a$>-m, et le regardant après tm moment de silence. Édonard, parle-moi rrauchenifnt. Une sœur de vini,'t-cinq ans n'est pas un Mentor bien sévère; et puis avant d'arriver en France, l(irsi|ne nous étions ensembh; aux colonies, tu avais l'hahilude de tout me dire. Où allais-tu ce matin, quand je l'ai rencontré?
EDOUARD, embarrassé. Je suis sorti à cheval de bonne heure pour faire une promenade à la porte Maillot, et j'ai été tout surpris d'apercevoir votre calèche.
MADAME DE SELMAR. Pourquoi (louc ton pivmicr monvcmeut a-t-il été de m'eviter? et lorsque je l'ai proposé de m'acconqwgncr jusqu'à Neuilly, tu avais l'air contrarié.
EDOUARD. Moi, ma sœur!
MADAME DE SELMAR. Oh! je l'ai bien vu! Je cher-
chais une maison de campagne; quand j'ai voulu entrer dans celle-ci, tu as ciiangé de couleur.
EDOUARD. Par exemple,.,
MADAME DE SELMAR, Tu as cu Pair plus rassure en apprenant que le concierge n'y était pas pour le moment.
ÉDOUAriD. Quoi! vraiment! quelle idée! Je vous jure, Hortense, que tout cela n'existait que dans voire imagination,
MADAME DE SELMAR, Alors, parclonnc-moi.. . L'amitié d'une sœur a aussi sa jalousie. Songe qu'élevés tous les deux sur une terre étrangère, c'est à moi que tu as été confié.
Air du vaudeville de la Robe et les Bottes.
J'avais le double de ton âge.
Et n'avais guère que seize ans, Lorscpie deux mois après mon mariage,
La mort vint frapper nos parents.
Trop tôt ravie h sa jeune famille, Ma mère, hélas! te remit h ma foi, En me disant : Veille sur lui, ma GUe,
Et le ciel veillera sur toi.
EDOUARD, Je sais qu'il n'y eut jamais de sœur plus tenilre; et dans ce monit nt même, veuve et maiiiv.vsc d'une grande fortune, c'est pour moi que vous refusez de Vous marier.
MADAME DE SELMAu. Saus doutc. Nous avious un oncle à la Havane, ([ui, au lieu de partager sa fortune entre nous doux, la léguée tout entière à mes enfants,,, si j'en avais. Or, en ne me remariant pas. col héritage reste à nous deux ; la moitié l'en ap|>arlienl, et c'est un dépôt sacré que je te garde jusqu'à ta majorité.
EDOUARD. Ah! c'est trop de générosité, et je ne dois pas souffrir...
MADAME Di; SELMAR. I\Mn'(pioi ilouc? qu'al-jo besoin de prendre un éptMix? N'es-lu pas mon protecteur? Je suis enchantée d'avoir mou jeune frère pour cavalier. Il Y a dans l'auiitié de frère et de sœur une douceur (pii ne se trouve dans aucun autre attachement. Aussi je suis heun use d'être riche p(>ur (pie tu le sois... Tu as voulu revoir notiv patrie, retourner en France...
EDouAHD. Que je vous remercie d'avoir cédé à mes dosirs!.. Quel beau pays! tous les plaisirs ivunis !
MADAME DE SELMAR. Oui ; UKlis lit puis qUcIcpiCS jOUl'à
je ne te ivconuais idus; tu es sombre, rêveur; je ne le vois presque jamais. Quelle est celte marquise Dudiey chez laquelle lu vas souvent? L'autre semaine encore',
CORALY,
lu m'as (iiiilln' poiulaiU driix jours pour une partie (le ci.asso avec h-como de Sanuois.
liiniLAiti). C\st vrai, ma sœur.
•MADAMK Dt: SF.i.MAR, souviaut. Lo comtc était à Paris, et il ost venu ilînor chez moi pendant ([uo vous chassiez ensemble dans les Lois de Senart.
ÉnouAUD, à part. Ali! mou Dieu! [Haïti.) Mais c'est que, vojez-vdus, ma sœur, c'était un ; partie do garçons où nous étions...
MADAMK DE sELMAR. A'^sez, asscz je uc f cu demande pas davantag.'. Mais écoute-moi, Edouard ; de tous tes amis, il n'y en a qu'un seul dans lequel j'aurais coi.iîarce; c'est M. Roland.
ÉDOiARD. Oui, Ro'and, c'est un bon enfant; mais c'est qu'au militu de ses folies, il fait toujours de l.i moral(^; et il dunue aux autres d'excellents avis, dont lui-même ne profite pas.
MADAME DE SELMAR. Eh bicn ! suls SCS conscils et hru pas son exemple.
EDOUARD. Vous le coonaisscz?
MADAME DE SELMAR. Moi"? fort pOU. Jo HIO SulS trOU-
vée une ou deux fois à côté de lui, et il ne m'a jamais adressé la parole. Mais d'après plusieurs traits qu'on m'a cités, c'est un homme d'honneur, et je croisque tu peux sans danjrer en faire ton ami.
EDOUARD, regardant sa ?»o»?r?. Au>si j'espère bien... Ah! mou Dieu!., midi dans l'instant! jo m'ija vais,
MADAME DE SELMAR. Est-co quc tu iic m'accompagoos pas dans ma promenade?
ÉiOLAfiD. Ce serait avec grand plaisir; mnis j'ai des affaires à Paris... un rendez-vous que.., Roland m'a donné iiier...
MADAME DE SELMAR. Hier! c'ost difficile. Tu m'as dit ce matin que tu ne l'avais pas vu de[iuis huit jours,
EDOUARD. Sans doute.., mais il m'a écrit; et c'est pour...
MADAME DE SELMAR. C'cst bicH, c'cst bieu, mou ami; c'est moi qui ai eu tort de t' interroger. Rentreras-tu diucr?
EDOUARD. Non, non, ma sœur; et même ce soir... il sera bien lard... j'ai tant de choses à faire... [A part.) Ah! mon Dieu!., et la chaise de poste que j'oubliais! et les prépaiat'fs de mon départ! [Haut.) JN'iuqiorte. ce soir... à dix heures ,. à onze heures... j'irai chez toi. [A part.) Je ne pourrais pas partir sans l'embrasser.
MADAME DE SELMAR. QuC diS-tU?
EDOUARD. Rien, rien.,. Adieu, ma sœur. {Il sort.)