SCÈNE IV
OLIVIER, DORBEVAL, POLIGNI.
DORBEVAL. Boujour donc, mes chers et anciens camarades! bonjour, Poligni! suis-je heureux de le rencontrer! j'allais envoyer chez toi; mais si je m'étais douté d'une pareille surprise, je me serais bien gardé de vous faire attendre.
OLIVIER. Est-ce que tu étais éveillé?
DORBEVAL. Toujours. Est-cc quc je repose jamais? est-ce que j'ai le temps? je travaille même pendant mon sommeil. J'ai souvent fait des spéculations en rêves; et la fortune, comme on dit, me vient en dormant. C'est drôle, n'est-ce pas?
OLIVIER. Sans contredit.
DORBEVAL, leur prenant la main. Y a-t-il longtemps que nous ne nous étions trouvés tous trois réunis en tê!e-à-tète!
POLIGM. Cela ne nous est pas arrivé, je crois, depuis le collège !
DORBEVAL. C'cst Vrai, et avec quel plaisir je me rappelle ce temps-là ! Quel beau collège que celui de Sainte-Barbi; ! y ai-je reçu des coups de poing! C'était toujours Poligiii qui me défendait, parce qu'il a toujours été brave... Moi, j'avais de l'esprit naturel, mais je n'étais pas fort : j'étais toujours le dernier. Il est vrai que depuis j'ai repris ma revanche. Et te rappelle.s-tu, Olivier, quand tu me dictais mes versions grecques? parce que moi, le grec, je ne l'ai jamais aimé, quoique maintenant je sois un philhellène. Du resti!, toujours ensemble, toujours unis , nous mettions en tiers les peines et les idaisii's. On nous appelait les inséparables, et pour parler en financier, notre amitié offrait l'emblème du tiers consolidé. {Riant.) C'est joli !
OLIVIER. Oui, si tu veux. Mais je te trouve ce matin dune gaieté !
DORBEVAL. C'cst Vrai. Le matin quelquefois; mais si tu m'entendais ici le soir, j'ai bien plus d'esprit encore.
OLIVIER. Je ciMis bien : le soir, dans ton .salon, lu es sûr de ta majorité.
DORBEVAL. 11 est vrai que mon salon... [Avec volubilité.) I est magnifique innn salon; je l'ai fait arranger : il me coùle quarante mille écus. C'est un goût ex(juis : de la dorure du haut in bas!.. tViuandeà Polijui, càï toi, il est impossible de l'avoir ; je réunis souvent cinq ou six cents amis, et j'ai beau l'inviter, tu ne viens jamais. Moi, je te le dis franche-
LE MARIAGE D'ARGENT
mont, cela me fait de la peine, surtout depuis quelque temps. Sais-lu que lu coinnvnces a percer, à avoir de la réputation? On se dit déjà dans le monde : Ce petit Olivier ne va pas mal, ce gaillard-là aura un beau talent ; et moi je réponds : Je crois bien, c'est mon camarade de collège ; je l'attends ce soir, vous le verrez...; et puis tu ne viens pas! C'est très-désagréable, cela m'ôte même de ma considération : j'ai l'air de ne pas aimer les arts.
OLIVIER. Pardon, moucher, je suis un ingrat. Je te remercie, toi et les amis, de la bonne opinion que vous avez de moi ; mais je pense (|ue les artistes, s'ils sont sages, doivent fuir le grand monde, dans l'intérêt même de leur réputation. Pour te parler à mon tour en style des beaux-arts, ils sont comme ces peintures à fresque qui gagnent toujours à èlre vues de loin. Quand on les regarde de trop |)rt's, on se dit : Comment, ce n'est que cela?.... et c'est par amour-pi'opre que je i-este chez moi : j'aime mieux qu'on me voie par mes ouvrages.
DORBKVAL. Tu as toit : tu y perds des protecteurs.
OLIVIER. Des protecteurs !.. Grâce au ciel nous ne sommes plus dtns ces temps où le talent ne pouvait se produire qut; sous quelque liche patronage ; où le génie, dans une huiidile dédicaLC, demandait à un sot la permission de passera la postérité à l'ombre de son nom. Les artistes d'à présent, pour ac([uérir de ia considération et de la fortune, n'ont pas besoin de recourir à de pa"eils moyens : les vrais artistes, j'entends; ils restent chez eux, ils travaillent, et le public e.st là qui les juge et les récompense.
DORBEv.vL. Dans le public;, au moins, tu comjirends tes amis de collège, tes anciens camarades?
OLIVIER. Oui, mes amis, il n'y a que ceux-là sur lesquels on puisse compter.
DORUKVAL, lui prônant la main. Et tu as bien raison!.... Si je Vous racontais, à propos d'amitié de collège , ce ([id m'est arrivé à moi-même, hier, au Café de Paris, saiis que j'y fusse.
poLiGM, à pari. Comment sait-il déjà cela?
OLIVIER. Ou'est-ce donc?
DORiiEVAL. Vn monsieur (|ui, sans doute, ne me connaissait pas, et qui s'est p'.rniis de me traiter de fat moi!
Heureusement c'était en présence d'un de nos anciens camarades, qui a pris si vivement ma défense, que la discussion a fini par un soufflet et par un coup d'épée... Voilà ce que j'ai appris ce matin; et ce généreux protecteur, ce vaillant chevalier qui, se rappelant le temps heureux des coups de poing du collège, se croyait encore obligé de me défendre , c'était Poligni.
OLIVIER. Il se poiniait !
DORitEVAL. Lui- même.
POLic.M. N'en parlons plus. Ce n'était pas toi , c'est moi .seul (pie cela regardait. Insultei" un ami absent! cela devient une injure i)eivonnelle.
OLIVIER, allant à lui, et lui prenant la main. Je te reconna'S là.
DORBEVAL. Et mc l'avoir laissé ignorer !.. Je n'ai plus qu'un désir, c'est de m'acquitter avec toi ; et j'en trouverai les inoyeiis. Oui, mes amis, oui, quoi qu'on en dise, la fortune n'a point gâte mon cœur; je suis toujours avec vous ce (pie j'étais autrefois : un bon enfant, et pas autre chose. Si avec d'autres, parfois, je suis un peu orgueilleux, un peu... fat, puiscpie ré|tith('te est connue, c'est ([ue dans ma position il est bien diftieile de résister au contentement de soi-même. On peut s'aveugler sur son esprit, mais non sur ses émis. Ils sont là dans ma cais.se : un mérite bien en règle, dont j'ai la clé; et quand on peut soi-même évaluer ce qu'(m vaut à un centime près, ce n'est plus de l'orgueil, c'est de l'arithmétique.
POLIOM, riant. Il a raison; il faut de l'indulgence.
DORBEVAL. C'cst ce quc je dis tous les jours : il faut bien nous pass r quelque chose k nous autres pauvres riches. -Mais il y a des gens intolè-rants : ceux surtout qui n'ont rien ; ils ont tort.
OLIVIER. Très-grand tort! Il faudrait pour bien faire que tout le monde fût millionnaire.
D)RBEVAL. Voilà comme j'entends l'égalité, kh çà! qu'estce que nous faisons aujourd'hui ? Je vous tiens ; je ne vous quitte pas : nous passons la journée ensemble.
POLIGM. Je ne demande pas mieux.
OLIVIER. Impo.«siblc! Il faut que je rentre chez moi.
POLIGM. Et pounpioi donc? Le salon a ouvert cette semaine, [A Dorbeval.) et il paraît qu'Olivier a exposé un tableau magnifique, un suj(;t tiré dTvanhoé, la scène de Rébecca et du Templier, le moment où la belle Juive vase précipiter du haut de la tour.
OLIVIER, vivement. Tu l'as vu?
POLIGM. N iii, pas encore, mais allons-y aujourd'hui.
DORBEVAL, « Olivier. A mervt;ille ! Tu nous y mèneras, parce que, moi, j'ai le sentiment des beaux-arts, mais j'ai besoin de ([uelqu'un ([ui mc fisse comprendre les beautés. Auparavant nous irons au bois avec ces dames, ma femme et Hermance, ma pupille : une cavalcade magnilique ! De là nous déjeunerons au pavillon d'Armenonville, ou chez Le'ter, ou chez Véry; enfin ce que nous autres, bonne compagnie, appelons aller au caban.'t. Et puiscesoirà l'Opéra... Poligni, tu prendras une loge.
POLIGM. Volontiers! ce sera charmant,
OLIVIER, à voix basse. Y pens«-tu? voilà encore une journée à le ruiner.
POLIGM, de même. Une fois par hasard... [Haut.) Et, tu .13 beau dire, tu viendras.
DORBEVAL Oiii, oui, c'est décidé.
OLIVIER. Non, vraiment; vous me proposez là une jounn^î d'agent de change, et je ne suis qu'un ailiste. Plus lard j'irai peut-être au salon ; mais dans ce moment, je vous l'ai dit, il faut que je vous quitte.
POLIGM. Et quel soin si imp(>rtant?.. que vas-tu donc faiiv?
OLIVIER. Je vais travailler! Adieu, mes amis; allez au bois de Boulogne, je retourne, moi, à mon atelier. {Il sort.)