M. DE COURCELLES, MADAME DE BLANLÎY
MADAME DE BLANGY , V apercevant . Monsieur de Courcelles! c'est vous, mon ami?
M. DE COURCELLES. Eh quoi ! toujours (le même ?
MADAME DE BLANGY. Toujours. {Après UH moment de silence.) Vous venez de Paris?
M. DECOL'RCELLES. Oui, Madame.
MADAME DE BLANGY. QuelICS POUVClleS?
M. DE COURCELLES. AuCUHe.
MADAME DE BLANGY. Vous craignoz dc me le dire : avouez- Ic-moi franchement , on y blâme mes projets de retraite et de solitude; Ton pense comme vous qu'ils ne dureront pas?
M. DE COURCELLES. C'cst ce qu'ou a dit d'abord.
MADAME DE BLANGY. Et maintenant que dit-on ?
M. DE COURCELLES. Rien ; on n'en parle plus.
MADAME DE BLANGY. Ah ! je suis déjà Oubliée?
M. DE COURCELLES. Excepté de vos amis. Mais les événements se succèdent avec tant de rapidité... L'hiver a été brillant, les bals très-nombreux... vous seule y manquiez, et, en conscience, si vous étiez raisonnable...
MADAMEDE BLANGY. RaisoiMiable ! VOUS n'avez jamaisd'autre mot, comme si cela dépendait de moi. En vérité, Monsieur, vous êtes désolant.
M. DE COURCELLES. Désolant ! l'expression est charmante, il n'y a que moi qui cherche à vous faire oublier vos chagrins, à vous consoler....
MADAME DE BLANGY. Voilà justcmcnt ce qui me met en colère contre vous ! vous savez que je n'ai qu'un plaisir, (|u'un bonheur au monde , celui de m'affliger, et vous voulez, le troubler.
M. DE COURCELLES. Eucore faut-il de la modération, mémo dans ses plaisirs, et quand depuis une année entière...
MADAME DE BLANGY. Quoi ! Mousieur ; api'ès une perte pareille, vous ne croyez pas à une douleur profonde, éternelle?
M. DE COURCELLES. Profonde, oui; éternelle, non,
MADAME DE BLANGY. Et pOUrqUOi ?
M. DE COURCELLES. Parcc quc... heureusement ce n'est pas possible; le ciel est trop juste pour le permettre. La santé, la jeunesse, le plaisir, rien n'est stable dans la nature humaine; aucune de nos affections n'est durable. Pourquoi la douleur le serait-elle? il n'y aurait pas de proportions. Bien plus, je lisais l'autre jour , dans La Bruyère , cette pensée que voici ou à peu près : « Si, au bout d'un certain temps, « les personnes que nous avons aimées et regrettées le plus tt s'avisaient de revenir au monde, Dieu sait souvent quel « accueil on leur feiait ! »
MADAME DE BLANGY. Quelle indignité !
M. DE COURCELLES. Ce u'cst pas moi, Madame, qui dis cela, c'est La Bruyère, et vous voyez donc bien
MADAME DE BLANGY. Je vois, Moiisieur, (joe vous êtes le cœur le plus froid, le plus égoïste, le plus insensible.
M. DE COURCELLES. luseusible ! non pas, et vous le savez bien; car longtemps avant qu'Edouard, votre mari, s'ofTrit à vos yeux, je vous aimais déjà; c'est même moi (jui vous l'ai présenté comme mon meilleur ami, confiance qu'il a reconnue en se faisant aimer de vous.
MADAME DE BLANGY. ('e n'était pas sa faute.
M. DE COURCELLES. C'était peut-ètrc la mienne?
MADAME DE BLANGY. Ce pauvrc Édouard !
M. DE COURCELLES. 11 mc Semble que, dans cette occasionlà, il n'était pas le plus à plaindre; aussi depuis ce temps, j'ai pi'is en haine les grandes passions; j'ai prudeunnent battu en retraite, moi qui ne pouvais vous offrir qu'un amour
raisonnable, et jamais je n'aurais pense à faire revivre mes anciennes prétentions, s'il ne s'agissait aujourd'hui de vos intérêts.
MADAME DE BLANGY. QuC VOUleZ-VûUS dire?
M. DE COURCELLES. Édouard n'était pas riche, et je le suis beaucoup, ce qui ne vous a pas empêchée de me le préférer, parce que l'amour ne calcule pas ; mais en allant au delà des mers chercher la fortune, il vous a laissé des affaires trèsembrouillées, auxquelles votre douleur ne vous permettait pas de songer, et en votre absence, c'est moi qui me suis chargé de la liquidation.
MADAME DE BLANGY. Ah! inOU affli !
M. DE COURCELLES. Je nc dis pas cela pour qu'on me remercie, mais pour qu'on m'écoute. Tout compte fait, tout le monde payé, il vous reste à peine trois ou quatre mille livres de rente.
MADAME DE BLANGY. C'cst plus qu'il uc m'en faut pour vivre dans la solitude, et pour pleurer Édouard.
M. DE COURCELLES. Oui, tant (pic vous pleurerez; mais si vous venez à sécher vos larmes ?
MADAME DE BLANGY. Jamais! ce n'est pas possible...
M. DE COURCELLES. Vous le crovez ; mais malgré vous, et sans que vous vous en doutiez , un matin ou un soir vous serez tout étonnée de vous trouver consolée... c'est affligeant, mais c'est comme cela.
MADAME DE BLANGY. Plutc^t mOUrir !
M. DE COURCELLES. Vous uc uiourrez pas, et vous vous consolerez.
MADAME DE BLANGY. Jc IlC 1116 COnSOlcraï paS. M. DE COL'RCELLES. Jc VOUS dis qUC Si. MADAME DE BLANGY. Jc VOUS diS qUe llOn.
M. DE COURCELLES. Eh bien ! ne vous fâchez pas, vous voilà justement au point où je voulais en venir : si vous restez renfermée dans votre douleur, rien de mieux ; mais si vous devez en sortir, que ce soit pour vous acquitter envers moi, pour accepter ma main et les .soixante mille livres de rente que je vous offre. Souscrivez-vous à mon traité?
MADAME DE BLANGY. A qUOÏ bOU?.. Jc SCUS là que JC h'oU-
blierai jamais Edouard.
M. DE COURCELLES. Soit. Je demande seulement la préférence, et j'attendrai tant que vous voudrez. .Me donnez-vous votre parole?
MADAME DE BLANGY. Oui, je VOUS la dounc, et je voudrais pouvoir reconnaître autrement tant d'amitié et de dévouement.
M. DE COURCELLES. C'cst Hioi maintenant que cela regarde; c'est à moi de tâcher de vous consoler, de vous égayer. Chaque éclat de rire avancera mon bonheur, et sera presque une déclaration.
MADAME DE BL.ANGY, souriont. Vraiment?
M. DE COURCELLES. Et voIci déjà un demi-sourire que je regarde comme un à-compte.