‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 596 sur 783 · LISANKA, CONSTANTIN · texte numérisé non relu

LISANKA, CONSTANTIN

LISANKA, à Constantin, qui est près de la cheminée. Vous avez raison de vous chauffer, mun officier., car il fuit froid... et vous venez iieut-ètre de loin?..

CONSTANTIN, gaiement, et redescendant en scène. De Saint-Pétersbourg!,, tout d'une traite. .

LISANKA. Ah! mon Dieu! vous devuz être abîmé de fatigue !

CONSTANTIN. Moi!.. un homme, c'est tout simple! Mais l'étonnantj l'admirable, c'est une jeune femme que j'ai rencontrée à plus de moitié route, à cent lieui-s d'ici, et à qui j'ai servi de cavalier et d'escorte! Gourant, comme moi, jour et nuit, elle ne s'est, je crois, reposée qu'une heure ou deux sur la paille, en attendant les chevaux de poste qui nous manquaient... et un courage... un esprit.., une gaieté!

LISANKA, riant, et avec emphase. Une beauté!

CONSTANTIN. Non!

LISANKA. Je veux dire : jolie, bien faite... CONSTANTIN, gaiement. Non!., ma foi, non!., rien de tout cela! et pourtant charmante, gracieuse, adorable; on oublie, en l'écoutant, les mauvais chemins et le froid! on est bien... on a chaud! on se croit dans un salon... le salon le plus élégant et du meilleur ton ! GAVATINE.

Quand la blanche neige S'étend dans les champs, Quand rien ne protège Contre les autans.

Et que l'on voyage Dans un seul traîneau, Sous un seul manteau.

Qui, pendant l'orage.

Vous couvre tous deux...

Ah! qu'on est heureux!

Entendez-vous tous les vents à la fois

Siffler au loin dans la campagne?

Contre son cœur, sans le vouloir, je crois. On presse sa jeune compagne.

On réchauffe ses jolis doigts...

Ah! ah!..

Quand la blanche neige S'étend dans les champs.

Quand rien ne protège Coiitie les autans, Et que l'on voyage Dans un seul traîneau, Sous un seul manteau, Qui, pendant l'orage, Vous couvre tous deuK...

.\h ! qu'on est heureux !

LISANKA. C'est-à-dire, mon officier, rpie vous êtes -amoureux de votre compagne de voyage.

CONSTANTIN, avBC franchise. Moi! je u'y avais pas encore pensé!.. (Réfléchissant.) Et vous qui parlez, cette idée-là ne vous serait peut-être pas venue, si vous l'aviez vue... (S'interrompant, en souriant.) Et pourtant, je dois convenir que depuis une heure que je l'ai quittée, la route me parait lougue en diable, et le temps affreux!

LISANKA. Voyez-vous, déjà!., et vous l'avez quittée?..

CONSTANTIN. A quelques lieues d'ici, à la première maison où l'on a pu lui offrir un lit.. Car elle tombait de sommeil et ne pouvait aller plus loin.

LISANKA. Et oii vat-elle ainsi?

CONSTANTIN. Aux caux de Carlsba'l, en Bohême... pour sa santé!

LISANKA. C'est singulier... Il y aurait de quoi la rendre malade...

CONSTANTIN, réfléchissant. Au fait!., il pourrait bien y avoir un autre motif... {Avec insouciance.) Cela ne me regarde pas! Elle m'a prié, moi que le devoir forçait de continuer ma route, de remettre la lettre que j'ai là... à votre père... (Se promenant avec impatience.) qui n'arrive pas!

LISANKA. Il ne peut tarder maintenant ! un peu de patience, mon olficier!

CONSTANTIN, ovcc ironte. Officier... officier... vous me faites trop d'honnour...

LISANKA. Ne l'ètes-vous pas?

coNSTANTiN. Soldat!., je suis parti soldat! et comme je me suis bien baltu, ils m'ont fait sergent! Mais j'ai fait prisonnier, de ma main, un officier de janissaires .. et ils m'ont laissé sergent! J'ai enlevé un drapeau .. reçu deux blessures! et sergent!., toujours sergent !..

LISANKA. Et pourquoi?

CONSTANTIN. Pourquoi?.. Parce qu'U m'est défendu, à moi, de monter plus haut! parce que le comte de Nélidolf, mon pèi'e, ministre sous le dernier règne, a été proscrit, exilé, dégradé de noblesse dans sa personne et dans celle de ses descendants.

LISANKA. Quelle injustice !

CONSTANTIN, vivcmcnt. N'est-ce pas? ce serait à se tuer, sans l'espoir de venger un jour mon père, sur quelquesuns de ses per.sécuteurs. (On entend en dehors un bruit de marche militaire.)

LISANKA, CONSTANTIN, ROSKAW, entrant vivement.

LISANKA. Eh bien! mon père...

JiOSK.KW , s'adressant à Lisanka. N'est pas encore rentré. . Mais entendez-vous? entendez- vous?

LISANKA. Une marche de régiment!

ROSKAW. Un fameux régiment! les chevaliers-gardes, qui a pour colonel le prince Zizianow.

C0NST.\NTiN, vivement et avec colère. Zizianow...

LISANKA. Vous le conuaisscz?

CONSTANTIN, se modérant et reprenant son sang-froid. De nom. Qui ne le connaît pas à Saint-Pétersbourg ? le neveu de l'ancien premier ministre comte de Biren... brave militaire, beau c.ivalier et joueur ellréné.

ROSKAW, à part. Lui aussi!

LISANKA. Comme tous les grands seigneurs russes, qui par état n'oiH rien à faire !

CONSTANTIN. Du restc, m'a-t-on dit, âpre et superstitieux au jeu, où il a déjà dissipé une grande partie de sa fortune ; aussi est-il toujours sans argent!

ROSKAW, à part. Comme moi!

CONSTANTIN, à lui-mèmc. Et être obligé de partir!., quel contre-temps!., mais mon message rempli, je revientlrai... {Haut, à Lisanka.) Tu remettras donc cette lettre à ton père, à lui seul... Adieu! adieu!.. {Il s'é-

LA DAME DE PIQLE

lance par la porte du fond à droite et disparait, pendant qu'on entend toujours au dehors la marche militaire dont le bruit augmente )

LiSANKA, à Constantin, qui s'éloigne par la porte du fond, adroite. Soyez tramiuille !.. {Regardant parla porte du fond, à gauche.) Ali! mon Dieu! tous cls officiers comme ils ont l'air gelé!

BOSKAW, à Lisanka. C'est égal!., je ne te quitte pas!

Page 1