SCENE XI
Les précédents, PAYSANS et PAYSANNES du domaine. LA PRINCESSE POLOWSKA, appuyée sur une canne, s'avance en boitant, elle est léyèrement bossue. LISANKA, KLAREMBERG et plusieurs officiers entrent derrière elle.
CHŒUR
Jour de fête et d'allégresse I Mes amis, accourez tous!
C'est notre jeune maîtresse Qui vient enfin parmi nousl
LA princesse.
Créneaux que je vois apparaître,
Tuit paternel, heureux séjour '.
Beaux arbres qui m'avez vu naître...
Me voici!., je suis de retour!
Dans ces lieux chers à mon enfance ,
Qu'après si longtemps je revoi,
Tout s'est embelli par l'absence ,
Tout s'embellit. .. [Tristement.) excepté moi!
Créneaux que je vois apparaître,
Toit paternel! heureux séjour!
Beaux arbres qui m'avez vu naître.
Me voici! je suis de retour!
CHŒUR
De notre maîtresse chérie
Que Dieu rende les jours plus dous!
LA PRINCESSE
Amis, ne plaignez pas ma vie.
Elle est heureuse près de vousl
CAVATINE
Fille charmante.
Rose piquante.
Que chacun vante.
Prompte à s'enivrer!
Froide et hautaine. Se montre vaine Et comme reine Se laisse adorer !
La laideur.
Par bonheur,
A son prix.
Mes amis.
Par l'esprit
Qui séduit
Par le cœur,
La douceur.
Par la grâce.
On remplace
Les appas
Qu'on n'a pas!
Oui, cette laide Pour qui je plaide Souvent possède Franchise et gaité; Sans être légère, Coquette ni fière.
Elle ne veut plaire
Que par la bonté !
Fille charmante, Rose piquante, Etc.
LA PRINCESSE, s'adrcssant à Klarembery, qu'elle salue. Mon intendant vient de m'apprendre que j'avais l'honnonr de recevoir M de Klaremberg le bau'iuier.
KLAREMBERG Dout la princcsse votre mère a dû vous parler, Madame.
LA PRINCESSE. Bcaucoup, Monsicur... aussi je m'estime heur, use de vous offrir l'hospitalité... à vous aussi, prince Zizianovv, que je suis enchantée de voir! Je crains qu'il n'y ait pas chez vous réciprocité.
ZIZIANOW, s'inclinant. Ah! Madame!..
LA PRINCESSE, souviant. Je vous aurai dérangé peutêtre et vous demande pardon d'arriver ainsi à l'impromptu chez moi... dans ce château, où, pour des militaires, la présence d'une femme est toujours un peu gênante!.. Je tâcherai que la maîtresse de la maison le soit le moins possible, et je compte, pour elle... {Avec un gracieux sourire.) sur votre indulgence. .
ZIZIANOW. Ah! Madame!., c'est m'accabler!.. {.Avec embarras.) Que devez-vous penser de moi?
LA PRINCESSE, Ic regardant. Que vous êtes un homme de tact, d'esprit... (Se regardant elle-même ) et de goût.
ZIZIANOW. Et moi, qui vous croyais vindicative, mo,rdante et maligne !
LA PRINCESSE, avec malice. Ecoutez donc, nous nous trompons peut être tous les deux!
KLAREMBERG, bas, à Zïzianow. Colonel, vous êtes battu!
ZIZIANOW, de mètne. J'en ai l'eur!
LA PRINCESSE, pendant ce temps, s'est retournée vers les paysans, qu'elle salue avec bonté. Et Lisaiika, ma filleule, où est-elle?
LISANKA, s'avançant timidement. Me voici, ma marraine !
LA PRINCESSE, la regardant. Depuis dix-huit ans, je pense, tu ne me reconnais pas'?
LISANKA. Un peu, ma marraine ;
LA PRINCESSE, uvcc étonnemcnt. En vérité!
LISANKA. J'étais bien jeune et vous aussi, mais c'est égal ..
LA PRINCESSE. Je Comprends... (Souriant-)' il y avait déjà des points de lalliement et de leconnaissance.
LISANKA, se récriant. Ah! ma marraine, ce n'est pas cela que je voulais dire ..
LAPRiNCESSE,(7aîement. Bah!..pourquoi t'en défendre?., à quoi bon dissimuler?., ce n'est pas mon système ! Tout ce que fait Dieu est bien fait, à commencer par moi, (pii ne me plains pas et me trouve très-bien... pour une bossue! sans parler de l'élégance de ma démarche, qui me rend complète et régulière de la tète aux pieds... réunion {irécieuse, dont on ne connaît pas, comme moi, tous les avantages. D'abord, cela nous délivre des déclarations des soupirants et des maris... (Se retournant vers le prince.) N'est-ce pas, prince Zizianow?
ZIZIANOW. Ah! Madame;..
LA PRiNCEs-E,se rctoumant et apercevant Constantin, qui se tient modestement à l'écart Ah! monsieur Nélidoff... (D'un air grarieu.r.) je vous cherchais!., vous êtes disjiaru, depuis que je n'ai plus besoin de vous .. C'est mal ! (Lui prenant la main.) Je vous présente, Messieurs, mon compagnon de voyage', mon vaillant chevalier... celui qui m'a .sauvée... {liiant.) Sauveur d'une jolie femme!.. Je ne le remercierais [kis, il n'y aurait pas de mérite; mais lui!., c'est dilférent! Imaginez-vous, Messieurs, que mon escorte et moi nous venions de rencontrer sur la grande route une troupe de bandits qui, sous prétexte d'être cosaques, baskirsou kalmouks, prétendaient nous piller. Mun escorte avait commencé bravement par s'enfuir... je ne pouvais eu faire autant et je tremblais... peut-être à tort... lorsqu'un coup de feu me rassure! Les pillards avaient disparu devant un jeune courrier qui s'élançait sur eux le
pistolet d'une main et la cravache de l'autre! C'était Monsieur!., le sergent d'artillerie Constantin NélidofF, devenu désormais ma seule escorte, mon protecteur, et cela nuit et jour. Messieurs, pendant plus de cent lieues' Heureusement pour lui, le tète-à-téte était sans danger! (5ounanf.)
CONSTANTIN, vivement. Sans danger !.. Vous vous trompez peut-être, princesse!
LA PRINXESSE, se récriant. Ah! vous aussi, vous vous croyez obligé à des fadeuis!..
CONSTANTIN, de même. Non! jamais voyage ne m'a paru aussi agréable, aussi piquant, et surtout aussi court!
LA PRINCESSE, riant. Bien! quoique exagéré, le compliment ne me déplaît pas, et je vais m'efl'orcer d'y croire !.. A mon tour, mon jeune protecteur, à vous faire mes offres de service... Et si je puis jamais vous aider dans votre avancement... dans votre fortune...
CONSTANTIN, reyardaaf Zizianow. La fortune... d'aujourdhui seulement, je me suis aperçu que j'en avais besoin !
LA PRINCESSE. A votro âge on a toujours besoin de protection... [Lui tendant la main.) et d'amitié!.. Je vous recommanderai d'abord au prince Zizianow... Nous ne sommes pas très-bien ensemble, mais il est au mieux avec notre auguste empereur, Pierre III.
ZIZIANOW. Et je serai trop heureux, Madame, de faire droit à votre recommandation.
LA PRINCESSE, riant. Nous verrons... si vous savez obéir! Pour commencer, vous accepterez, je l'e.spère... ainsi que ces messieurs, le dîner de la dame châtelaine... Je vais donnerdes ordres... (A Lisanka.) Viens, petite. I^ahtant les. officiers de la main.) A bientôt. Messieurs... à bientôt {Elle sort avec Lisanka, par la porte du fond à gauche.)