SCENE VI
ZIZIANOW, LA PRLNCESSE.
ZIZIANOW. Je vous fais compliment, princesse, vous avez été brave ! plus brave que nous. D'abord , le pauvre banquier, ainsi que son domestique allemand, quand il s'est vu suspendu au-dessus de labîme , tremblait de tous ses membres... (Riant.) dans l'esquif qui portait Crésus et sa fortune! Moi-même... je trouvais le temps de la descente uu peu lo.Tg... et vous calme et tranquille...
LA PRINCESSE. Je regardais ! c'est très-curieux !
ZIZIANOW. De nouvelles merveilles vous attendent. . nous allons vous montrer des rues , des habitations, une église taillées dans la mine... et tout cela, à la lueur des torches, semble autant de murailles de diamants... venez!... je suis à vos ordres...
LA PRiNCEssE.Permeltez! Jevous ai entendu dire que vous deviez faire l'inspection des prisonniers d'Etat renfermés dans ces mines... et le devoir avant tout...
ZIZIANOW. Quand deux heures sonneront à l'horloge de la mine! Nous pouvons donc , en .-.Iteiidant commencer cette excursion... où, dans son impatience duretour, Klaremberg nous a déjà devancés.
LA PRINCESSE. Un instant! Avant d'entreprendre un voyage aussi long, j'ai besoin de reprendre haleine... je ne marche pas avec la même facilité que vous... et jevous demanderai la permission de nous reposer un peu.. .(Zmanow s'empresse de lui approcher un fauteuil en bois.*
LA PRINCESSE , aprés s'être assise. Qu'est-ce que j'ai donc appris sur noire jeune sergent... Constantia Nélidolf... on m'a parlé de dispute, de vivacité déjeune homme... d'épée tirée...
ZIZIANOW. Contre moi... rien que cela!
LA PRINCESSE, regardant Zizianow avec compassion. Pauvre colonel i
ZIZIANOW. Il y v4 tout simplement pour lui de la peine de mort ou de la Sibérie !
LA PRINCESSE, riant. Allons donc !
ZIZIANOW. L'empereur lui-même prononcera d'après le rapport que je dois lui adresser...
LA PRINCESSE. Rapport que vous n'enverrez pas...
ZIZIANOW. Moi!..
LA PRINCESSE. J'en suis persuadée !
ZIZIANOW. Et pourquoi, s'il vous plaît ?
LA PRINCESSE. Parce que vous êtes un homme d'honneur, d'esprit et de savoir-vivre... (Vivement.) vous ne pouvez pas nier cela!.. Or, comme vous êtesjuge et partie en cette affaire , votre honneur vous ordoime de vous abstenir: Votre esprit vous dira que c'est le beau rôle... et votre savoir-vivre vous fera comprendre qu'on ne refuse
jamais à une femme... surtout quand elle parle de pardon et de clémence !
ZIZIANOW. Mais vous. Madame, vous qui parlez de clémeijce .. vous devriez d'abord prêcher d'exemple... et alors on s'efforceraitd'imiterun si beau modèle!
LA PRINCESSE. Et quelles sont, s'il vous plaît, les offenses que je n'ai pas pardonnées?
ZIZIANOW. Mais... les miennes...
LA PRINCESSE. Les vôtres , colonel?
ZIZIANOW. Oui , dans une injuste prévention , dans un fatal aveuglement, je vous ai méconnue... outragée.
LA PRINCESSE, gaiement. Non pas! vous m'avez refusée, voilà tout !
ZIZIANOW. Je ne vous connaissais pas alors, je ne vous avais pas vue... j'ignorais cette grâce, ce charme qui attire et subjugue... je ne m'en cache pas, moi, j'avoue mes torts, et vous, loin de les oublier, vous vous montrez pour moi sans indulgence et sans pitié!..
LA PRINCESSE. Vous VOUS trompezl.. On m'avait dit àe vous un mal énorme!
ZIZIANOW, avec colère. Est-il possible!
LA PRINCESSE. Rassurez-vous !.. {Gaiement.) Je ne crois jamais que la moitié de ce qu'on me dit... et même, en ce moment, je me sens disposée... à vous faire bon marché de l'autre moitié...
ZIZIANOW. Prouvez-le-moi donc, en me permettant de faire valoir et revivre les droits que le czar notre maître m'avait donnés sur vous!..
LA PRINCESSE. J'ai juré de ne jamais me marier... et j'ai l'habitude de tenir mes serments.
ZIZIANOW. Mais si vous y manquiez?
LA PRINCESSE. Si je faisais une pareille folie... il n'y a pas de doute , colonel , que vous n'eussiez des chances! {D'un air gracieux.) Les intentons de l'empereur... et plus encore votre mérite personnel... votre générosité... (.li'ec un sourire.) Revenons à Constaotin Nélidoff. .. Vous n'enverrez pas le rapport?
ZIZIANOW. Il est déjà écrit !
LA PRINCESSE. Tant mieux, vous aurez le mérite de le déchirer! et pour faire taire tous les bruits qui pourraient s'éleveràce sujet, vous demanderez pourlui de l'avancement.
ZIZIANOW, riant. Je vous admire, princesse, vous avez toujours en réserve des moyens...
LA PRINCESSE, riant. Victorieux.
ZIZIANOW. Par malheur... celui-ci ne saurait l'être! Nélidoff ne peut obtenir aucun avancement dans l'armée, ni s'élever jamais au-dessus du grade inférieur qu'il occupe.
LA PRINCESSE. Et pourquoi?
ZIZIANOW. Le comte Nélidoff, son père, ministre sous le dernier règne, a été [irivé de la noblesse dans sa personne et dans celle de ses descendants... pour crime de malversations dans les deniers de l'État...
LA PRINCESSE, vivcment. Eh oui vraiment! trois mildious de roubles qu'il avait payés et dont il n'a pu produire le reçu .. A telles enseignes qu'à cette époque tout le monde plaignait le pauvre comte, disant qu'une main ennemie avait soustrait cette pièce qui seule poiivait rendre l'honneur à lui et à ses enfants... On accusait même de cet acte de vengeance ou de jalousie le premier ministre comte de Biren , votre oncle...
ZIZIANOW. Je le sais!
LA PRINCESSE. Et dans les papiers de cet oncle dont vous étiez héritier, vous n'avez rien trouvé qui put justifier le pauvre Nélidoff?
ZIZIANOW. Il aurait fallu pour cela se livrer à des recherches auxquelles je n'ai pas même songé... mais dont on pourrait, si vous y tenez beaucoup, s'occuper encore...
LA PRINCESSE. Eu vérité!
ZIZIANOW. A une condition cependant... qui dépendrait de vous...
LA PRINCESSE, vivemcut. Ah ! ce mot seul me prouve que vous avez déjà fait ces recherches...
LA DAiME DE PIQUE.
ziziANOW, riant. Moi!
LA PRINCESSE. Que VOUS avez trouvé ce papier !
ziziANOw, riant. Allons donc!..
LA PRINCESSE. Et qu'U est en vos mains!
ZIZIANOW. lentement, et la regardant, d'un air fnoqiteur. Eh bien, princjsse, supposons .. [Vioemenl.) ce qui n'est pas... qu'un hasard m'ait livrù une pièce de cette importance : trouveriez-vou.-!, je m'en rapporte à votre adresse et à votre esprit, à vous qui en avez plus que personne au monde, trooveriez-vous qu'il fût d'une bonne et sage politique de sedessai.sir d'un litre cpii do t réhabiliter, enrichir et rendre à jamais heureux... un rival !
LA PRINCESSE Un rival... lui! Constantin!
ZIZIANOW. Tenez, princesse, comme nous le disons quelquefois, nous anlresjniieurs, jouons cartes sur table. Ce jeune hommd-là vous aime, vous adore... à en perdre la raison...
LA PRINCESSE, avBc émotlon. Allons donc!
■ziANOW. J'ai peut-être tort de vous le dire! mais il me l'a avoué, à moi, et devant tous mes amis, avec une chaleur, un emportement .. et je dirai même d'une manière si inconvenante, quoj'ai dû lui en demander raison.,, c'est pour cela que nous avons failli nous battre... parce que moi, Madame, moi qui vous aime et vous aimerai toujours...
LA PRINCESSE, le regardant d'un air railleur. Tenez, colonel, comme vous le disiez très-bien tout à l'heure, joiions cartes sur table... vous ne vous inquiétez de moi, nullement, de mon immense fortune, un peu; mais beaucoup d'un grand et important secret dont vous me croyez maîtresse^ et qui vous donnerait les moyens d'être toujours riche!
ZIZIANOW. Ah! c'est Klaremberg qui m'a trahi et vous a racon'é notre conversa ion d'hier!
LA PRINCESSE. Eh bien, comme vous le disiez vous-même, supposons... {Vivement.) ce qui n'est pas... que, dernière héritière des Polpwski... j'aie reçu de ma mère la coniidence d'un tel secret, trouveriez-vous, je m'en rapporte a voire sagacité, à vous qui en avez autant que personne au monde, trouveriez-vous qu'il fût d'une bonne et sage politique de livrer un trésor si précieux à une amitié trop récente pour ne pas inspirer des doutes, à un amour trop prompt pour ne pas être suspect, et qui, du reste, n'otfre aucune garantie...
ZIZIANOW. Lesquelles vous faut-il donc?
'la princesse. Le redire serait faire injure à votre intelligence,
ZIZIANOW. N'importe! parlez, de grâce!
la princesse. Eh bien! colonel, si j'étais vous... je déchirerais d'abord ce rapporta l'em|)ereur, je rendrais surle-champ Constantin NclidolT à la libeité...
ZIZIA^ow, à part. 0 ciel !
LA PRINCESSE. Je lui remettrais surtout ce titre, cette pièce justificative qui rend l'honneur à son père et à lui...
ZIZIANOW. Vous oubliez que ce titre... je ne l'ai pas!
lA PRiNCLSSE. Vous oubliez que, tout à l'heure, vous êtes convenu du contraire; et, du reste, si vous ne l'avez pas, c'est à vous de vous le procurer : cela ne me regarde pas, c'est votre affaire...
ZIZIANOW, avec émotion. Et alors?..
LA PRINCESSE, avec coquellcrie. Alors, colonel, nous verrons !
ZIZIANOW, laregardant attentivement et avec dé fiance. Princesse!., vous voidez me tromper!
LA PRINCESSE, riant. La supposition est gracieuse... Et pourquoi, s'il vous plaît, n'auraisje pas de vous la môme pensée?
ZIZIANOW. Moi!., votre ami!..
LA PRINCESSE. J ai cutendu dire qu'il n'y avait pas d'amis au jeu, et comme nous jouons Li un-^ partie très-importante, Iros-dinirilc, très-serrée... (On entend sonner deux heures.) que nous n'aurons pas le temps d'achever, car l'horloge vous avertit que voici l'heure de la visite des iirisonniers...
ZIZIANOW, auec tm/;afte«ce. Au diable les affaires d 'État!
LA PRINCESSE. Non pas ! les affaires d'abord, les plaisirs après! nous reprendrons plus tard notre conversation... Oue'je ue vous retienne pas, de grâce!
ZIZIANOW, à part. C'est juste!., j'oubliais Roskaw, qu'elle attend. {Haut.) Je vous laisse, Madame, je vous laisse... (// sort par l'escalier taillé dans le pilier du milieu.)