SCÈNE LX
COQUENET, M. DE GUIBERT, HERMINIE, donnant le bras au VICOMTE DE SAINT-ANDRÉ j MADAME DE SAVE- NAY, LUCIEN.
HERMINIE, donnant le bras au vicomte, et s'adressant à son mari. Oui, Monsieur, il y a ici, à Dieppe, des ouvrages en ivoire délicieux !.. Une de mes amies en a acheté pour raille écus! et je veux, comme elle... encourager les arts!.. Ne venez-vous pas avec nous?..
DE GUIBERT, sc jetant dans un fauteuil, à gauche. Je n'aime pas les arts !.. parce que c'est moi toujours qui paie les mémoires.
HERMINIE, teriant toujours le bras du vicomte. Eh bien ! nous irons sans vous.
COQUENET, passant entre de Guibert et sa femme, et bas, à Herminie. Je joue de malheur, j'ai encore échoué!..
HERMINIE, riant. Ce pauvre Coquenet!
MADw.E DE SAVENAY, s'approchant d'elle, et à haute voix. Je suis cii; il intée de vous voir. Madame... j'allais chez vous!..
HERMINIE. Aviez-vous quelques nouvelles came donner?
MADAME DE S.WENAY, malgré les efforts de Lucien pour l'engager au. silence. Non des nouvelles... mais une leçon... [Herminie s'arrête, de Guibert se lève, se rapproche de sa femme, et le vicomte, quittant le bras d'Herminie, se met dans le fauteuil que vient de quitter de Guibert ; Coquenet s'assied de l'autre côté de la table.)
HERMINIE, à madame de Savenay. Venant de vous. Madame, elle n'a rien qui puisse blesser.,, je suis encore dans rage où on les reçoit, et depuis longtemps Madame est dans celui où on les donne !
DE GUIBERT, lui faisant signe de se taire. Ma femme!..
HERMINIE. J'attends ce que Madame veut m'apprendre...
MAD.\ME DE SAVENAY, avcc uuc coUrc Concentrée. Je vous apprendrai donc que lorsqu'une personne de mon rang veut bien recevoir une personne du vôtre... lorsqu'elle daigne admettre dans son intimité la femme d'un homme de rien...
DE GUIBERT. Madame!..
M.\DAME DE s.vvEN.vY. Jc veux dire d'un homme d'argent... c'est la même chose, à mes yeux... il ne faut pas pour cela que ces gens-là oublient leur origine et leur père, vigneron en Bourgogne... [Geste d'Herminie et de Lucien.) Je ne lui connais pas, du moins, d'autre titre.
LUCIEN, à demi-voix, à madame de Savenay. Eh ! Madame ! de grâce...
MADAME DE SAVENAY. Nou, Monsicur... il est bon de prouver c|ue nous sommes placées trop haut pour que leurs calomnies puissent nous atteindre.
HERMINIE. Des calomnies. Madame?
MADAME DE SAVENAY. Cellcs quc VOUS avBZ répaudues coutrc Cécile et contre moi...
HERMINIE, froidement. Mo\, Madame... jc n'ai rien dit... je n'ai fait qu'écouter, voilà tout... Est-ce ma faute si j'ai beaucoup entendu?..
MADAME DE S.WENAY. Et moi, je vais croire. Madame, et je crois déjà, que tous ces bruits mensongers ont été, non pas écoutés, mais inventés par vous.
HERMINIE, avec indignation. Par moi!., vous pourriez supposer...
M.\DAME DE SAVENAY. Je HC suppose ricn que votre silence ne prouve... J'en appelle à ces messieurs... qu'ils prononcent! (Coquenet et le vicomte, qui étaient assis, se lèvent, et Lucien se rapproche de la marquise.)
HERMINIE, hors d'elle-même. Ah! c'en est trop!., le ciel m'est témoin que je voulais me taire!., mais puisqu'on a
LA CALOMNIE
presi-ino piililiqiiement provoqué cette explication... puisqu'on appelle calomnies des vérités... il faut bien que je me résigne à donner des preuves...
DE GLiBEUT, vouluitl l'cmpêcher de parler. Ma femme...
HEEt.MiME. Eh! Monsieur, n'ayez pas peur!., je ne nommerai personne... Peu importent les noms, si les faits subsistent... et il me suffira de rappeler à Madame que Tannée dernière, dans un château où elle se trouvait avec sa jeune |)arentc... une personne digne de foi a vu... cela est assez é\ident... [Appuyant sur le mot.) vu, de grand matin, un bel inconnu sortant d'un appartement!..
MAPAME DE SAV^ENAY, vivcmcnt. Qucllc indignité!..
HKiisuME, hii faisant la révérence. ÉUiit-ce du vôtre, Madame?., mes suppositions n'ont jamais été jus(|ne-là.
MADAME DE sAVE>AV. Meusongc et faussclc dont on ne pourrait trouver de témoin...
oEBMi^n;. Ce témoin existe... il est ici.
MADAME DE SAVENAY. Et qUcl CSt-il?
HERMiME. Mon mari...
DE GLiBERT, passanl près de madame de Savenay. Permettez...
HEitMiME, continuant avec chaleur, (jui, devant moi, [Montrant Coquenet.) et devant Monsieur, l'a atteste...
COQIE.NET, passant près d'Hcrminie. C'est vrai... il ni"a avoué à voix basse... que c'était lui!., lui-même... la vérité avant tout...
iiEHMiNu:, arec co/ère. Ah! voilà ce que j'ignorais... (Se retournant vers son 7»îar/.) et s'il était vrai...
DE cuuiERTj à sa femme. Je te jure que non.
HERMi.ME, (I demi-voix. Aiur.s, et comme je vous le disais... c'était donc Raymond!..
TOUS. Raymond!
LUCIEN, avec colère et passant entre madame de Savenay et de Guibert, qu'il interpelle. C'était donc Raymond!..
HERMiMÉ, de l'autre côté, à son mari. Était-ce vous?
LUCIEN, de l'autre côté. Était-ce Raymond?
DE r.uiBERT, entre les deux, avecembarras. Mais, Monsieur. . , mais, ma femme...
LUCIEN ET HERMINIE. RépOUdCZ !
DE GUIBERT. Ni l'uu, ui l'autre...
LUCIEN ET MADAME DE SAVENAY. Qui doUC, alorS?
DE GUIBERT, avcc un embarras toujours croissant. Qui donc?., eh! mais... que vous dirai-je?.. un jeune homme f(irt bien... fort aimable!., probablement... une première inclination...
LUCIEN, à part. 0 ciel !
DE GUIBERT. Qui aura sans doute commencé à Paris... [Vivement.) Un amour pur... iilalnnique... j'ensuis persuadé!
iiERMiME, à son mari , avec impatience. Mais enfin, Monsieur... celte personne...
LUCIEN. Oui... nous voulons la coimaitre... ou sinon...
DE GUIBERT, aufc embarras. Eh bien!., eh bien! vous êtes tous témoins que ce n'est pas ma faute... que je ne voulais compromettre personne... mais puisijue j'y suis contraint et forcé... c'est M. de Saint-André!..
LE VICOMTE, courant à lui, avec colère. M. do Guibert!..
iiERMiME, au vicomte. Vous, Monsieur !.. est-il possible?..
LE VICO.MTE, à de Guibert, de même. Vous m'aviez juré le secret...
DE GUIBERT. Jc Dc dis pas iiou!.. niais dans la position où je me trouvais... quand, à son corps défendant... il faut dnv la vérité...
LE V1C0.VITE, de même. Et ([n'en savez-vous? ciui vous le prouve?
DE GUIBERT. C'est autrc chose... ça ne me regarde plus!., que ça ne soit pas... j'y consens... je le veux bien... Mais je vous ai vu... mais vous en êtes convenu !
LE VICOMTE, de mémo. Monsieur!..
DE GUIBERT. Vous me l'avez dit, à moi! et plus tard, devant d'autres personnes que je i)Ourrais citer, vous ne l'avez pas nié...
LE VICOMTE, avec feu. Et si jc vous ai abusés... si je me suis vanté, si j'ai menti... si, par incon.séquence, vanité ou* tout autre motif pcul-ètie... j'ai compromis une personne que je ne connaissais même pas...
DE GUIBERT, vivcmetit. Convenons-nous de ça?., à la bonne heure!., je ne demande pasmieux... jelc préfère même pour moi [Reyardaiit Lucien.) et pour tout le monde.
LE VICOMTE. Et cela est ainsi... [A voix haute.) Oui, Messieurs, c'est la vérité que j'atteste et que je proclame... et si vous, monsieur de Guibert, si vous, ou tout autre, osiez maintenant révoquer en doute cette déclaration solennelle... ce s(;rait m'insulter moi-même, et me faire, dans mon honneur, un outrage dont jc lui demanderais raison. [Il sort.)