‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 3)Chapitre 96 sur 783 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

(Le boudoir de la marquise.)

LA MARQUISE, seule, sur un canapé et tenant à la main une lettre qu'elle vient de lire. Quelle folie, quelle déraison ! à quoi cela ressemb'e-t-il?... Je rougis encore d'y penser. — En vérité, si cette consultation ne venait pas d'un médecin renommé, de quelqu'un, en un mot, qui doit s'y connaître... {Jetant la lettre.) c'est égal... je ne m'y conformerai jamais. C'est bien la peine d'être de la Facuhé, pour pjrescrire de pareilles ordonnances ! J'en connais qui n'en sont pas et qui m'en auraient conseillé tout autant. Hier encore, à ce bal, ces adorateurs si empressés, si assidus... Tous ces docteurs-là sont sujets à caution, je n'en croirai aucun, pas même le mien. — {Reprenant la lettre, quelle relit aoec attention.) Cependant, perdre sa jeunesse... sa beauté... sa fraîcheur! — {Avec un soupir.) Pour ce que j'en fais, cela devrait in'ètre égal... Hé bien, non... ce ne me l'est pas ! Être sage quand on est jolie, c'est de l'héroïsme ! Quand on est laide, ce n'est plus c|ue de la résignation ! et puis mourir !... {Regardant la lettre.) car il dit que cela peut aller là... Mourir si jeune! — On doit être affreuse, quand on est morte !... — Mon Dieu, comment faire? Si je voyais, si j'interrogeais d'autres personnes... {Avec dépit.) C'est cela; une consultation, une assemblée de médecins à ce sujet, pour être demain dans la Gazette de Santé, et recevoir sur mon indisposition les compliments de condoléance de tout Paris. {Après un moment de silence.) Il est bien quehiu'uu en qui j'aurais confiance, et que je pourrais consulter; un galant homme, qui a du talent, du mérite, qui dans ma dernière maladie m'a soignée avec tant de zèle et de dévouement... par malheur il est trop jeune, ce pauvre garron... cela lait du tort à un médecin. Je mo rappelle cette nuit où tout le monde m'avait abandonnée, où j'étais si mal,,, il croyait (jueje

LE JEUNE DOCÏEUH.

sommeillais, et je l'ai vu à genoux près de mon lit, pleurer à chaudes larmes... Hé bien, depuis ce moment, au lieu de lui savoir gré de cette preuve d'intérêt, j'ai évité de le faire venir, de le consulter ; et quoique je lui doive la vie, je n'ai môme pas osé, dans le monde, parler de lui comme il le méritait... Mon Dieu, que notre cœur est ingrat! qu'il est injuste ! car enfin qui me dit que cela est ? je n'en sais rien. Je puis me tromper. — D'ailleurs, est-ce sa faute ? N'importe, je ne lui montrerai pas cette lettre, ce sont de ces secrets que l'on ne peut confier qu'à un mari... et c'est au mien que je m'adresserai. Après tout, je dois l'aimer... et je l'aime !... comme un mari qu'il est ! iMais moi qui t'éloignais toujours, comment faire à présent ? C'est très-difficile... je ne peux pas, en conscience, lui présenter une pétition à ce sujet, ni lui dire : je le veux... d'autant plus que ce n'est pas moi, c'est le docteur. Il en arrivera ce qu'il pourra; mon parti est pris, et bien décidément je ne veux pas mourir

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