‹ Œuvres complètes de E. ScribeChapitre 143 sur 809 · RAFAËL, GIL VARGAS · texte numérisé non relu

RAFAËL, GIL VARGAS

{Tous les deux entrent en causant.)

RAFAËL. Tu dis donc, Gil Vargas, que tu viens do voir le duc d'Estunija, mon oncle?

VARGAS. Oui, mon élève !

RAFAËL. Et il est furieux!..

VARGAS. Contre vous et contre moi... le licencié Gil Vargas, qu'il accuse de vous avoir donné des idées... J'ai eu beau lui répéter que pendant les dix années qu'il vous avait conlié à mes soins... je ne vous avais rien appris... rien, absolument rien... de ce genre-là... que vous étiez sorti de mes mains, à dix-huit ans... simple, timide et ignorant de toutes choses...

RAFAËL. C'est vrai !

VARGAS. « Pourquoi donc, depuis trois mois, a-t-il pris « en dégoût la vie monasticpic à laquelle je le destinais ? « Pourquoi la iiension de sis cents ducats que je lui ai « assurée est-elle dépensée en robes de femmes et en

LAOV

\ lALVT t!t 'le.

LA PART DU DIAULR

« parures'? Founiuui, enfin, a-t-il faillies dcUcs?.. » A ce mot, et avec tuiit le resiiect que je ilois à la noble maison de Las Cuevas, et surtout au duc d'Estunisa, votre oni'lo, j"ai juré que cola n'était pas !

iiAFAEL. Tu as eu tort de jurer...

VAiiGAs. Vous n'avez plus d'argent?..

RAFAËL. Plus un maravédis.

VARGAS. Et vous avez des dettes?..

hafael. Pour deus cents pisloles...

VAiiGAS. Vous avez donc liante les mauvais sujets, les li- Itorlins?..

iiAi-AEL. M'en préserve le ciel !

VAiicAs. Vous vous èles lancé dans le pharaon nu le lansi|uenct, iiCrdilion ilc la jeunesse?..

ii.vFAEL. Jamais... Et ilepuis trois mois que tu m'as qiiilté, je passais toutes mes joiunécs à étudier ma tliéoloirii' , dans les çrrauils iii-fulio que tu m'as donnés, le père ^.llll•llCJ, le pérc Eseohar ..

VARGAS- Bons livres!

RAFAËL. Mauvais livres, car ils sont si ennuyem, qu'ils font pençer à autre diose... J'avais toujours les jeux en l'air... et, juslemenl en face de mes fenûircs, étaient les ateliers d'une des premières couturières de la ville, cl parmi ses jeunes ouvrières, il y en avait une...

VARGAS Conté du ciel! une couturière!.. Vous voilà amoureux!..

BAFAiH.. Tu l'as dit. Une figure divine... un ange... et moi qui n'étais habitué qu'a le voir!..

VARGAS. Vous la regardiez?..

RAFAËL. Toute la journée.

AIR

C'était elle

Qui, le jour, M'enivrait de pensers d'amour!

Celait elle

Qui, la nuit.

En rêve habitait mon réduit !

Oui, c'est elle Que je regrette et que j'appelle!

Et dans tous les lieux.

Dans mon cœur et devant mes yeux.

C'est elle!.. ^ , Toujours elle! ^*

A sa vue, une ardeur soudaine Me faisait trembler et rougir!

Et c'était un trouble, une peine Plus douce encor (lue le plaisir!

Dans tes leçons, dans aucun livre.

On ne me parlait nulle part De ce charme qui nous enivre... Et même en lisant Escobar, Sais-tu bien qui venait s'offrir à mon rcganl?

C'était elle !

Qui, le jour, etc^

VARGAS. Et c'est pour elle que vous avez fait toutes ces folies?..

RAFAËL. Oui... Pour parvenir jusqu'à elle... iioiir lui parler... je n'avais qu'un moyen... c'était de commander des robes, des mantilles ou des basquiues, ce qui est trèscher!..

VARGAS. Je le crois bien I

RAFAËL. J'en commanilais tous les jours... Et quand la pension de mon ouole a été épuisée... j'ai fait des dettes pour avoir des lontanges et des falbalas; et quand on n'a plus \oulu me iircter. .. j'ai vendu le père bauehcz et le père Escobar, pour acheter des rubans et des dentelles...

VARGAS. Vuus,Uaraél d'Estuuiga, mon élève! Etqu'avezvous l'ail de tout cela ?

RAFAËL. C'est chez moi! dan.s ma chambre d'étudiant, que j'ai quittée... poi'ce ipie celle que j'adore s'est éloignée... Je ne la vois idus... j'ignore ce qu'elle est devenue!

VARGAS. Et que voulez-vous faire?

RAI AtL. Je n'en sais rien!., mais je ne veux plus éludier la th'ologic... Je suis gentilhomme , je puis porter l'épée, faire mon chemin, et épouser un jour celle que j'aime.

VARGAS. Malgré votre oncle'.. Il vous déthériteia, ce qui ne peut larder, car il est au plus mal!

RAFAËL. Eh bien! sansamis, sans famille, sans maiircsse, rien à espérer dans le présent et dans l'avenir... il n'y a plus qu'un parti... et ce n'est pas ma faute si l'on me force à le prendre.

VARGAS. Lequel?

RAFAËL, renardant autour de lui Ce n'est pas sans raison ipie j'ai dirigé nos pas de ce cûlé... Ucconnais-tu cet endroit?

VARGAS. C'est l'abbaye de Notrc-Dame-des-Bois, à deux lieues de Madrid... et, de ce cùté, la posada des .urines de Castille... hùlellerie qui, d'ordinaire, sert de rendez-vous dans les chasses royales...

RAFAËL. Et ce vieux chêne, qui a trois cents ans pour le moins?..

VARGAS, souriant. Celui qu'on appelle l'Arbre des Sorcih\s?

RAFAËL. Oui! oui, c'cst bien cela... Et, dans les livres saints, en qui j'ai toute croyance, j'ai lu... et loi-ménic me l'as répété , qu'un avait bâti ce monastère pour éloigner de cette forêt les sorciers cl les démons, qui , toutes les nuits, s'y donnaient rendez-vous!..

VARGAS. De tout ce que je lui ai appris voilà les

seules idées qui lui soient restées...

RAFAËL. Et que, malgré cela, ils revenaient deux ou trois fois dans l'année... entre autres à Noid et à Sainl-Jean .. et qu'à dix heures du soir, sous le grand chêne du carrefour... en appelant trois fois : Asmodée... Tu me l'as dit! VARGAS. C'est possible !.. Mais comment croire que votre lêle ira s'cvaller par de pareilles idées!.. Chasscz^-les... car, lorsqu'elles vous possèdent .. ce qui arrive souvent .. vous, si doux et si timide... on vous prendrait pour un fou... pour un illuminé !

RAFAËL. Tu dis vrai !.. depuis ge malin, mon cerveau est brillant... j'ai la fièvre .. car c'est aujourd'hui Saint-Jean... Et si tout m'abandonne, me suis-je dit... ce .soir, à dix heures... j'irai sous ce grand chêne...

VARGAS. Vous?..

RAFAËL. J'appellerai trois fois Asmodée... et s'il me répond...

VARGAS, souriant. Il ne vous répondra pas! RAFAËL, avec colère. Impie! lune crois donc pas que Satan existe ?

VARGAS. Si vraiment!..

RAFAËL. Alors, il peut venir?..

VARGAS. Me préserve le ciel de l'en empêcher... Mais je dis seulement qu'avant de le déranger... il faut voir s'il n'y aurait pas quelques mojens...

RAFAËL. En connais-tu?., lesquels?..

VARGAS. Peut-être pourrait-on s'adresser à quelque protecteur que l'on ne serait pas obligé de faire venir de si loin... Dans ce moment, voyez-vous, notre roi Ferdinand est atlcint d'une mélancolie, d'une maladie noire, qui, souvent, dégénère en folie...

RAFAFL. Est-il possible !

VARGAS. Maladie qui, depuis un événement que je connais mieux que personne, n'a fait que redoubler.. Une jeune lille, dont il croit avoir causé la mort, et dont l'oinlire le poursuit sans cesse... ce qui fait (|ue le grand inquisiteur t'r.iy Antonio, confident de Sa Majesté, jouit d'un grand pouvoir... et je suis l'homuie du grand inquisiteur... Dans des occasions délicates et dangereuses, je lui ai déjà rendu des services désintéressés, pour le.-ipiels il m'a promis récompense, dès que nous aurons congédié et renvoyé la reine en Portugal; mais d'ici là, il no me refusera pas sa puissante recominandi\tion pour mon élève. . RAFAËL. Tu crois?..

LA PART DU DIABLE

VARGAs. J'en suis sur... Il y a ce soir, dans cette forêt, une cliasse aux flambeaux, où assistera toute la cour... car on ne sait quel moyen employer pour distraire le roi... et le grand inquisiteur qui ne le quitte que le moins possible, n'aura garde d'y manquer .. Venez seulement rédiger votre demande...

BAFAEL. Et cil cela?

TARGAs. A la posada des Armes de Castillo, où la cour doit s'arrOter... et, puisque tous étiez décidé à vous donner à Satan...

RAFAËL, secouant la tète. Au fait... à lui, ou au grand inquisiteur...

VARGAS, haut. Eh bien! venez-vous?

RAFAËL, le suivant. Me voilà... me voilà, mon précepteur! {Ils sortent par la droite.)

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