SCENE
hisrai.ciDKi^Ts,C\MLL, portant des fleurs qu'il pose sur la table à droite.
siuoi'KN, brusquement. Qu'est-ce i|uc lu viens faire ici? qui est-ce qui l'a permis d'entrer dans cçtte salle, où personne ne doit mettre le pied'?
CARlLi.. Votre fille y est bien,
STBOUNN. C'est pour cela que je ne veux pas que tu y sois; vous litcs toujours ensemble.
CARiLL. Si on peut dire cela!., après l'absence de trois mois que mademoiselle Betty vient de faire, et qui a été cause que je séchais sur pied. Ce que c'est que l'amour!., n'est-ce pas, mademoiselle Betty , que vous me trouvez maigri et enlaidi?
BETiv, tendrement. C'est vrai; pauvre Carill!
CARILL. Je ne vous ferai pas le même compliment; car vous me scmblez encore plus jolie, ce qui est bien mal à vous, et ce qui prouve bien peu d'affection de votre part.
STROUNN. As-tu bientôt fini? au lien de mettre ces fleurs dans ce vase.
CAKiLL. M'y voilà, père Strounn : comme jardinier du château, c'est mon ouvrage de tous les soirs.
BETTY, à lun père. Comment! depuis trois inois que vous m'avez envoyée chez ma taule, on n'a pas manqué un seul jour de remplir ce grand vase de Heurs nouvelles... Et, dites-moi donc, mon père, pourquoi doue ça, pourquoi?..
STROI-NN. Voilà déjà tes questions qui recommencent!
BETTY. Depuis trois mois que je ne vous ai rien demandé.
STROiNN. Oui, mais depuis trois jours que lu es revenue, (u t'en es bien dédommagée.
BETTY. Faut bien réparer le temps perdu; faut bien répondre à tous les gens du dehors, i|ui nous répèlent tou'e la journée : a Mais que se passe-t-il doue ai} cliàtciu de a Butlaïul'' tous les pouls sont levé.s; des hummes d'aimes « sont postés nuit et jour à chaque entrw!.» — Dame! que jt leur réponds, ce sont Us ordies de lord Fiiigar, notre nouveau niailre.
CARILL. « Mais ([uolle est, nous disent les autres, cette
LES DEUX NUITS
« voix iilaintivc qu'on entend du haut de la grande tour? « (Mouvement de Slrounn.) Et pouniuoi n'y a-t-il per- « sonne au cMteau où l'on s'enuuie à périr? » Dame ! que je leur réponds, ce sont les ordres de lord Fingar, notre nouveau maître.
STROUNN. C'est cela; voilà ce qu'il faut répondre à tous les curieux qui vous interrogent. {Avec mystère, les amenant sur le devant du théâtre.) Je vous l'ai déjà dit : c'est lombredecetteprincesse irlandaise quimourut ici l'an dernier, d'une ctiute de clieval. Dés que la nuit vient, elle erre dans cette vieille tour jusqu'à ce qu'on renouvelle les fleurs que le l'eu duc, noire ancien maiire, ne manquait jamais d'aller, au coucher du soleil, déposer sur sa tombe. [On entend àl'œU-de-bœuf un prélude de harpe.)
CARiLL, tremblant. VoUù déjà son carillon qui commence. Ah! la, la!
BETTY, feignant d'avoir peur. Gela me fait toujours frissonner.
CARILL. Et moi, donc!
BETTï, écoulant. C'est singulier! on dirait cet air moutagnard que nous chantions hier.
CARILL. Faut croire que le revenant aime cet air-la.
BETTY. Ué|iétous-le, pour nous mettre bien avec lui.
AIR avec accompagnement de harpe.
CARILL, tremblant.
Tra, la, la, la, la...
BETTY, gaiement. ■ Tra, la, la, la, la.
MALViNA, (!«Hs la tour, répétant les dernières notes. La, la, la, la.
(La voix de Carill s'ajjaiblit par degrés.)
BETTY
Qu'as-tu donc? qui ti'ouhle tes sens?
CARILL.
C'est elle-même que j'entends.
Ecoulez. - MALVINA, en dehors, reprenant le motif.
Tra, la, la, la, la.
ENSEUBLE, sur le même motif.
STROUNN, à part. De terreur il frissonne.
Et docile à ma voix.
Des ordres que je donne Il ne rira plus, je le crois.
CARILL, tremblant.
Tra, la, la, la, la.
Je tremble, je frissonne
La force m'abandonne.
Et je n'ai plus de voix.
La, la, la, la.
BETTY, riant.
La, la, la, la.
De terreur il frissonne, J' suis plus brave, je crois.
En mon cœur je soupçonne D'où provient cette voix.
La, la, la, la, la.
CARILL. C'est fini, je n'approcherai plus de cette tour.
STROUNN, à part. C'est ce que je demande.
BETTY. Comment fait donc lord Fingar qui, toutes les semaines, dit-on, vient s'y enfermer pendant une heure?
CARILL. Ces mauvais sujets, ça ne craint rien.
STROUNN. Un mauvais sujet! un noble lord qui a doublé mes gages! Aussi, il aura du zèle, de la loyauté et du dévouement pour son argent.
BETTY. L'argent, l'argent! vous n'avez jamais que ce motlà à dire.
STROUNN. C'est qu'il n'y a que celui-là qui ait du poids; les autres ne signifient rien. Et, pour que vous connaissiez mes intentions, apprenez ipie, depuis trois mois, on m'a promis deux cents guinées que j'espère bieu toucher ce soir à minuit.
CAR'LL. Vous auriez deux cents guinées de capital!
STROUNN. Oui, mon garçon. Je n'en suis pas plus fier pour cela; mais, comme je n'aime pas les mésalliances, je ne veux donner ma fille qu'à quelqu'un qui en aura autant. L'égalité avant tout, voilà mes principes.
CARILL Et moi qui u'ai rien !
STROUNN. Ça ne m'empêche pas d'avoir pour toi une estime proportionnée à ta fortune. Tu seras toujours mon ami, sans que ça te coûte rien ; mais, pour être mon gendre, tu sais à quel prix, arrange-toi là-dessus ; (Montrant Betty.) et fais-lui tes adieux, pendant que je me chargerai de ces Qeurs que je vais porter ce soir."(.4 part.) pour la dernière fois. (// entre par la porte à gauche de l'acteur, qui est celle de la tour.)