‹ Œuvres complètes de E. ScribeChapitre 394 sur 809 · SCIPION, AUGUSTE, DUCROS, CAMILLE · texte numérisé non relu

SCIPION, AUGUSTE, DUCROS, CAMILLE

DUCBOS, en entrant, à Camille. Bonjour, ma jolie petite mère; bonjour, mes chers localaires. [A part, regardant Scipion et Auguste.) Ah diable ! àcette heureci, j'espérais les trouver sortis. Ouf! je n'en puis plus; il y a loin de ma boutique jusqu'ici, six étages à monteii [Regardant Camille.) Aussi le cœur bat toujours quand on arrive.

AUGUSTE, bas, à Scipion. L'entends-tu déjà?

DUCROS. Mais c'est trop juste. Messieurs, c'est trop juste, les arts, le génie, c'est toujours dans le haut. [R passe entre eua^eux, Camille s'assied à droite près de la cheminée, etlravaille ; soti panier est par terre à côté d'elle ; il est recouvert par une serviette.)

SCIPION. Ce n'est pas comme le commerce, toujours au rez-de-chaussée.

DUCROS. Eh! eh! le jeune docteur a le mot pour rire. Vous savez du reste ce qui m'amène. Je suis enchanté que l'occasion du terme me procure l'avantage de vous voir.

SCIPION. Nous sommes bien sensibles à votre visite. , DUCROS, riant, et tirant sa quittance de sapoche. Eh ! eh! c'est une visite de deux cenis francs.

SCIPION. Diable ! je ne fais pas encore payer les

miennes aussi cher, et c'est pour cela, mon cher proprii'taire, que si vous pouvez nous accorder quelques jours. •

AUGUSTE. Nous attendons des rentrées certaines.

DUCROS. J'en suis désolé; mais il faudra que je me mette en règle.

SCIPION. Allons donc, vous, monsieur Ducros, un riche propriétaire, un gros marchand bonnetier, vous ne voudriez pas pour deux cents francs vous fâcher avec nous.

DUCROS; gaiement. Du tout, mes amis, du tout, je ne me fâche pas, moi; d'abord, je suis bon enfant; je suis connu pour cela dans le quartier. Je vous ferai saisir; mais d'amitié.

AUGUSTE. Comment, morbleu!

6CIPI0N. Daignez nous écouter ! si, sans vousdonner d'srgent, on s'entendait avec vous. Par exemple, en cas de maladie, je vous promets de vous faire deux visites par jour, et gratis.

DUCROS. Je ne donne pas là-dedans; moi d'abord, je ne suis jamais malade, par économie.

AUGUSTE. Notre ami Victor vous fera le portrait de votre femme.

DUCROS. Madame Ducros! on la voit déjà à son comptoir, c'est bien assez ! Ah ! bien oui, faire le portrait d'une marchande de Bas !

AUGUSTE. On vous la peindra en pied.

DUCROS. Je n'en veux pas.

SCIPION. Ce sera parlant.

DUCROS. Raison de plus; de l'argent, de l'argent.

AUGUSTE, le menaçant. Eh bien! puisqu'il n'y a pas moyen de lui faire entendre raison...

CAMILLE, le retenant et passant entre lui et Ducros. Auguste, y pensez-vous? [A Ducros.) Eh quoi ! Monsieur, vous qui aviez l'air si bon et si humain, vous ne voulez point nous accorder le moindre délai, vous voulez nous renvoyer.

DUCROS. Vous renvoyer! non pas.

CAMILLE. Vous voulcz quc uous vous quittions.

DUCROS. Me quitter ! [A part.) Au fait, ce n'est pas là ce que je veux, et j'allais prendre un mauvais moyen. [Haut.) Ecoutez-moi, mon enfant; car je ne peux rien refuser à une jolie femme. Ces messieurs parlaient tout à l'heure de tableaux ; et dans un moment où tous mes confrères les bonnetiers donnent dans le luxe des enseignes, je ne serais pas fâché de m'élever à la hauteur du siècle, et si je trouvais pour mon magasin de bonneterie..:

SCIPION. Quoi, vraiment! vous voudriez une enseigne? parlez, commandez.

DUCROS. Oui, mais toutes celles que j'ai marchandées sont hors de prix, surtout depuis que les grands maîtres s'en mêlent. Je voudrais, voyez-vous, un petit chef-d'œuvre à bon compte; qu'il y eût de la fraîcheur, de l'éclat, de la grâce, un peu de génie; et quarantedeux pouces de large, surcinquanle de hauteur; c'est l'emplacement.

SCIPION. Je comprends. Eh bien! tenez, tenez, ce tableau qui est là sur le chevalet.

CAMILLE. Quoi! vous voudriez?..

SCIPION. Laisse donc. [A Ducros.) Hein ! qu'en ditesvous?

DUCROS, passant à la droite de Scipion. Juste ma dimension. [Le regardant.) Ça n'est pas mal, pas mal du tout.

CAMILLE. Je crois bien, un tableau d'histoire, une scène de Walter Scott : Elisabeth offrant à Leicester l'ordre de la Jarretière.

LA MANSARDE DES ARTISTES

AUGUSTE. De la jarretière ! justement c'est de votre état.

sciPiON. Et voyez-vous l'effet Tiue ça produira rue Saint-Denis, quand on lira en grosses lettres : « Ducros, bonnetier, à la Jarretière. » Et les bas de cuton en sautoir.

DUCROS. C'est vrai, c'est vrai; eh bien ! je le prendrai en paiement de vos loyers.

scipiox. Non pas, non pas; cela vaut un peu plus.

CAMILLE. Je crois bien, un tableau comme celui-là.

scipiON. Tenez, pour ne pas mai'chander, six cents francs et notre amitié.

DUCROS. J'aimerais mieux cinq cents francs tout court; c'est plus ronil, c'est portatif.

Air : A soixante ans.

Allons, Messieurs. . (A part.) Plus je le considère, Je m'y connais, c'est bien moins qu'il ne vaut. (Haut, et repassant entre Auguste et Scipion.)

Acceptez-vous, iiour terminer l'affaire.

Mes cinq cents francs?

SCIPION

Va donc, puisqu'il le faut ; Mais en honneur, ce n'est pas trop.

{Montrant le tableau.) La jarretière elle seule, et sans peine. Vaut cent écus...

AUGUSTE

Comme c'est détaché!

SCIPION

Du procédé soyez au moins toudié

ENSEMBLE

Pour deux cents francs, nous vous laissons la reine,

AUGUSTE

Et Leicester par-dessus le marché, {bis.)

DUCROS. Allons; puisque c'est conclu, dans une heure je viendrai lechercher en vous apportant l'argent. {Il salue tes jeunes gens. A imrt.) Puisqu'il est impossible {Désignant Canutle.) de lui parler. (// glisse utie petite lettre dans le panier de Camille, qui est assise et occupée à travailler.) Eh bien! ma charmante, êtes vous contente de moi? C'est pour vous ce que j'en fais.

AUGUSTE. Ehbien! monsieur Ducros, que faites-vous donc?

DUCROS. Rien. Enchante de m'èlre entendu avec vous, parce que le commerce, les arts, tout cela se doit un mutuel appui. (Regardant le tableau.) Quel coloris ! quelle jarretière ! Dieu ! que la jarretière est bien! Adieu! adieu, ma charmante, vous aurez de mes nouvelles plus tôt que vous ne croyez. {Il sort.)

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