‹ Œuvres complètes de E. ScribeChapitre 417 sur 809 · SCÈNE XII · texte numérisé non relu

SCÈNE XII

RINVILLE, CHARLES.

CHARLES, à la cantonade. Je vous remercie. Monsieur, vous êtes bien honnête, je ne suis pas l'àclié de me reposer, parce qu'il n'y a rien de fatigant comme les pataclies, surtout quand on les prend à jeun.

RINVILLE. Voilà un jeune cadet qui a une tournure origina'e.

CHARLES. Il paraît que M. Dervière n'y est pas.

RINVILLE. Non, Monsieur.

CHARLES. Ni sa fille non plus.

RINVILLE. Non, Monsieur.

CHARLES. Tant mieux.

RINVILLE. Et pourquoi ?

CHARLES. Je dis tant mieux, parce que j'ai à leur parler, et qu'alors cela me donnera le temps de chercher ce que je veux leur dire. Monsieur est de la maison?..

RINVILLE. A peu près.

LES PREMIÈRES AMOURS

CHARLES. Vous poupricz alors me rendre un service ; c'est peut-être indiscret, mais entre jeunes gens...

RiNviLLE. Parlez, Monsieur.

CHARLES. N'est-il pas venu ici un nomme Zacliaric, un capitaliste allemand?

RINVILLE. Un usurier! il sort d'ici.

CHARLES. Voilà ce que je craignais; je ne sais pas comment il aura su l'adresse démon oncle.

Ri> VILLE. 0 ciel! est-ce que vous seriez M. Charles? Charles Desroches?

CHARLES. Lui-même, qui, après huit ans de courses et d'erreurs, revient incognito, comme l'enfant prodi^'ue, dans la maison paternelle de son oncle. J'espérais arriver ici avant qu'on ne se dotitàt de rien ; c'est pourquoi j'ai pris la pataclie, la poste de la petite propriété; je ne me suis même pas arrêté pour déjeuner en route, et cependant ce maudit Zacharie m'a encore devancé, et je suis sur qu'il a prévenu contre moi l'esprit de toute ma famille.

RINVILLE. Nullement , il a seulement présenté une lettre de change que votre oncle a acquittée , et que voici. {Il lui donne la lettre de change.)

CHARLES. Il se pourrait ! le bon oncle ! oh ! oui ! liens sacrés de la nature et du sang! voilà justement ce que je me disais en route : on a des parents ou on n'en a pas; (Montrant la lettre de change.) c'est bien ma lettre de change ; mais les autres, ses sœurs, car la famille est nombreuse.

RINVILLE. M. Dervière ne veut pas les payer; il en a assez comme cela.

CHARLES. Déjà! Et qu'est-ce que mon oncle a dit de l'autre affaire, de la grande? Il a dû être furieux?

RINVILLE Quoi donc?

CHARLES. Ce que j'ai fait à Besançon l'autre mois. Est-ce que vous ne savez pas?

RINVILLE. Non, sans doute, ni voire oncle non plus.

CHARLES. Vraiment! Alors n'en dites rien; nous pouvons nous en retirer, parce que pour l'adrossectla persuasion, je suis là : j'ai de l'esprit naturel et de la lecture; j'ai été élevé par ma vieille tante Judith, qui m'a appris la littérature dans les romans et dans les comédies. Ilyacinqou six manières d'attendrir lesoncles et de les forcer à pardonner, pourvu qu'ils ne vous connaissent pas; par exemple, il ne faut pas être connu; c'est de rigueur; et je ne sais comment me déguiser aux yeux de mon oncle.

RINVILLE. Voulez-vous un moyen?

CHARLES. Je ne demande pas mieux.

RINVILLE. On attend aujourd'hui un prétendu, M. de Rinville, propriétaire des environs. Je sais, de bonne part, qu'il ne viendra pas et qu'il n'est pas connu de votre famille.

CHARLES. Attendez? une idée ! je vais pisser pour lui.

RINVILLE. C'est co quc j'allais vous dire.

CHARLES. Par exemple, la farce sera bonne, ça en fera une de plus; mais j'en ai déjà tant fait! sans compter celles qu'on m'a fait faire. Mais, oserai-jC vous demander. Monsieur, à qui je suis redevable?..

RINVILLE. Je suis neveu de votre oncle.

CHARLES. Vous èlcs mon cousin? Ah! c'est du côté de mon oncle Laverdure.

RINVILLE. Précisément! mais service pour service. Quand vous allez être M. de Rinville, je vous prie de ne pas parler de moi à mon oncle; car nous sommes brouillés, et il vient de me renvoyer de chez lui.

CHARLES. Vraiment ! vous avez donc fait aussi des farces?

RINVILLE. Les mêmes que vous.

CHARLES. Oh! diable! Alors c'est fameux! Il p irait que c'est dans le sang. Touchez là, cousin, et promettons-nous alliance mutuelle.

RINVILLE, lui prenant la main. Qu'est-ce que vous avez donc là, et quelle est cette bague?

CHARLES. C'est d'autrefois, dans le temps où j'étais simple et innocent; c'est un cadeau de ma cousine, un souvenir d'enfance; et je suis sur qu'elle a conservé le pareil.

RINVILLE, la retirant de son doigt. Gardez-vous alors de le porter si vous ne voulez pas qu'elle vous reconnaisse.

CHARLES. C'est ma foi vrai, je n'y pensais pas.

RINVILLE. Pour plus de sùrclé, je le garde aujourd'hui.

CHARLES. Tant que vous voudrez, mon cousin.

RINVILLE. Silence ! c'est notre famille, et je ne veux pas ipi'on me voie. N'oubliez pas qu'on attendait M. de Rinville, le prétendu; ainsi laissez-les faire, et ne dites rien,

CHARLES. A la bonne heure ; c'est plus commode pour les frais d'imagination. [KinuiUe sort par la porte à droite.)

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