‹ Œuvres complètes de E. ScribeChapitre 443 sur 809 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

JEAN, MICHELINE, Ouvriers, occupés à déjeuner; ALEXIS, seul dans un coin, plonijé dans ses réflexions.

AIR : Quel bonheur! quelle ivresset (du Maçon)

Amis, après l'ouvrage, Chantons, gais ouvriers,

LAGNY — Iinpnmeric de Vulat et Cie. — N» 4. —

dOi

LA LUNE DE MIEL

Le plaisir rend 1' courage Aux pauvres sabotiers.

JEAN

A nos sabols faut rendre homraige; Sans eux le pauvre irait picil nu.

J' vois Ijcn (les gens en équipage A qui jadis j'en ai vendu.

Plus d'un parvenu que l'on cite.

Que gùne son nouveau mérite.

Ainsi (lue ses souliers nouveaux.

S'il était y maitre,

Chang'rait peut ètro Ses p'iils souliers pour ses sabots.

CHŒUR

Plus d'un parvenu que l'on c'te, etc.

MICHELINE

Fi des sabots' dis'ul ben des femmes,

C'est dangereux les jours d' vergl.:s,

J'ons vu glisser de belles dames

Qui cependant n'en portaient pas.

Les sabots n'empécirnt pas d'étr' sage ;

Et quoique l'on parle au village

De queuq' faux pas .. c'est des propos;

On en fait, j' gage,

Ben davantage, Ed p'tits souliers qu'en gros sabols.

CHŒUR

Les sabots n'empêeli'nt pas d'ètr' sage, etc. {Après ce second couplet, tous les ouvriers sortent )

JEAN, frappant sur l'épaule d'Alexis. Et toi, qui es li clans uii coin, et qui ne dis rien, qu'est-ce que tu as donc?

ALEXIS. Qu'est-ce que j'ai?.. Ah çà! maître Jean, suis-jc payé pour être gai, ou pour faire des sabots?

JEAN. L'un n'cmpèche pas l'autre; et tu peux prendre exemiile sur moi; ne pouvant sortir de ce domaine, dont je suis serf et vassal, j'ai eu l'idée d'étaiiHr dans ces forêts une fabrique de sabots, non pour les gens du pa\s, qui n'en usent guère, mais j'en fournis toute l'Allemagne. Aussi je tiavaille et je chante loule la journée.

ALEXIS. Kst-ce que je n'ai pas confectionné ce matin la besogne que vous m'avez donnée?

JEAN. C'est la vérité ; et nous n'avons pas ici un ouvrier qui travaille aussi joliment; c'est délicat et soigné, et un sabot comme ça vous chausserait une princesse mieux qu'un escarpin.

ALEXIS. El) bien! alors, puisque ma tâche est finie, laissez-moi m'amuser connue les aultes. Et si ça m'amuse d'être triste?

JEAN. Connue tu voudras. (.-1 sa fille.) Est-il sauvage, celui-là !

MICHELINE. Depuis dcux jours qu'il est ici, il ne fait que soupirer et se plaindre; un beau gare(in comme çn, c'est dommage.

Am : Ah! qu'il est doux de vendanrjer. Ca m' fait l'etfet d'un désespoir,

Vrai, ça m' lait mal à voir.

On voudrait d'un cbagrin si noir

Connaître quelque chose,

Ne lût c' que pour savoir

Si l'on n'en est pas cause.

Peut-être, mon père, qu'il n'est pas content de vous, et qu'il ne se trouve pas assez payé.

JEAN. iJame, je paye en grand seigneur, dix copeeks ])ar jour. Mais s'il :rde l'ambition... Lais^e-iuoi, ma iille, je vais arranger cela, parceque ça a l'air d'un bon sujet qui peut me faire gagner de l'argent; et un inanufaclurier doit être généreux quand il y Irouve son bénéfice.

.MICHELINE. Dieux! que vous êtes bon ! [Elle sort.)

JEAN. Voilà comme je suis... {Allant encore lui frapper sur l'épaule.) Dis moi, mon garçon, es-tu du pays?

ALEXIS. Oui, maître, je suis, comme vous, de la Pologne russe ; mais voilà cinq ans que j'ai couru le monde...

JE \N. Et pourquoi ?

ALEXIS. Pour faire forlune.

JEAN. Et as-tu rencontré cette femelle-là?

ALEXIS. Non, vraiment; elle est comme les autr.'S... quand on court après, c'est le moyen de ne pas l'attraper.

JEAN. Diable ! c'est un philosophe. Eh bien ! mon garçon, si tu veux rester chez moi, ton sort est dans tes mains. Tu t'es présenté hier pour avoir de l'ou- >Tage, et rien que sur ta bonne mine je t'ai offert dix copeeks par jour. Mais les gens de mérite sont comme les sabots, ça ne se connaît qu'à l'user; et je t'offre six copeeks de plus.

ALEXIS. Ce que j'ai me suffit, et je n'y tiens pas... Si je n'avais pas au monde d'autres chagrins que celui-là...

JEAN. Est-cequ'il y auraitquelque passion sous jeu? Est-ce que ma fille Micheline?., c'est que tout à l'heure elle avait l'air de te trouver à son gré... et ça ne me conviendrait pas.

ALEXIS. Soyei tranquille; je voudrais bien en être amoureux.

JEAN. Comment! tu le voudrais... et pourquoi cela?

ALEXIS. Parce qu'il y aurait peut-être de l'espoir, tandis que dans ma position... voyez-vous, maître Jean, il ne faut aimer que .son égale; c'est là le plus raisonnable; m.is ramuur ne raisonne pas.

JEAN. Ab ! mon Dieu ! est-ce que par hasard tu serais amoureux de (pielque grande dame?

ALEXIS. Précisément, et luie grande dame (jui, pour mon luallieur, est plus fiére à elle seule (|ue toutes les duchesses de la Russie.

JE.\N. Comment' tu oses donner dans les duchesses?

A'R d'^r!slippe.

Vit-on jamais pareil!' folie !

ALEXIS

Si je l'aime, c'est malgré moi.

JEAN

Pour être heureux dans cette vie,

N' faut pas r'garder plus haut que soi.

ALEXIS

J' sais ben qu'elle est au-d'fsus de moi.

Ainsi qu' vers une providence Je l'vas les yeux vers cet objet chéri. .

Lorsqu'd a besoin d'espérance, Le malheureux r'garde au-dessus de lui.

JEAN. Je vous le demande, un ouvrier qui s'avise de faire des passions. Fais des .sabots, et ne surs pas de là. .Mais, (lis-moi un peu, mon garçon... Silence, car c'est M. Koulikof, l'intendant de ce domaine.

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