SCÈNE VIII
JEAN, ensiiae ALEXIS.
JEAN. Je le veux! je le veux! je n'en ai jamais vu une plusficre que celle-là.
ALEXIS. Ah! vous voilà, maître Jean. Ouest celte (lame dont la voiture a versé?
JEAN. Cette dame, elle est là, tu l'as donc vue?..
ALEXIS. Oui, c'est pour cela que je me suis sauve.
JEAN. Tu la connais donc?..
ALEXIS. Si je la connais!.. Apprenez, maître Jean, que c'est cette dame dont je vous parlais ce matin... celle dont je suis amoureux.
JEAN, effrayé. Veux-lu te taire ! aimer la comtesse de Woronski! va-t'en d'ici, va-t'en, l'air est mauvais pour toi et pour moi ; ça sent le knout en diable.
ALEXIS. Peu importe... il faut que je me déclare.
JEAN. A elle?
ALEXIS. A elle-même.
JEAN. Eh bien! j'aime mieux que tu t'en charges que moi. Tu ne sais donc pas combien elle est méchante, impérieuse, hautaine.
ALEXIS. Je le sais, pour mon malheur!
JEAN. Et tu espères en obtenir quelque chose?
ALEXIS. Ce n'est pas là ce qui m'inquiète... j'ai déjà obtenu...
JEAN. Toi! un misérable vassal de Monseigneur!
ALEXIS. Oui, moi, Alexis, un pauvre diable d'artisan.
JEAN. Obtenu?., et quoi encore?
ALEXIS. Tout ce qu'un mari peut obtenir... elle est ma femme.
JEAN. Qu'est-ce que j'entends là?
ALEXIS. Du silence surtout, n'en pai'lez à personne. Je vous confie là le secret de ma vie; épris d'amour, ne sachant comment parvenir jusqu'à elle, car elle avait déjà refusé plusde vingt partis, et pour lui plaire il fallait être duc ou baron, j'ai pris le nom d'un grand seigneur, du jeune comte de Woronski, qui était attendu à Bude. Un héritage que je venais de faire, mes économies de six ans, j'ai tout sacrifié pour briller quelques jours; mais je ne puis aller plus loin, il faut enfin tout lui avouer.
JEAN. Et comment te trouves-tu avec elle dans ce pays?
ALEXIS. Les feuilles publiques avaient annoncé que ce comte de Woronski, dont j'ai pris le nom, venait d'acheter sur les confins de la Pologne et de la Russie une terre magnifique... c'est celle-ci; et ma femme, croyant qu'elle m'appartenait, a voulu la visiter.
JEAN. Je comprends.
ALEXIS. J'étais trop heureux de l'éloigner de Bude et de toute sa famille; car, puisqu'il faut en venir à une explication, j'aime mieux que ce soit à deux ou trois cents lieues de son pays. Voilà par quel hasard je suis revenu dans le mien. Voilà comment, moi, qui ne suis qu'un esclave et un vassal de ce domaine, j'ai épousé une demoiselle sans fortune, il est vrai, mais d'une condition bien supérieure à la mienne. Maintenant il n'y a plus moyen de reculpr. 11 faut tout lui dire, et, je vous l'avouerai, maître Jean, quoique j'aie servi, quoique j'aie été soldat, j'ai peur.
JEAN
Air : Ce bon Falbert (ilu Charlatan).
Je le crois bien, c'est pis qu'une bataille ; En pareil cas, qui n' serait pas ému?
Au champ d'honneur on brave Ici mitraille; Mais au moins là, quand on s'est bien battu. Quand vient la nuit, se termine la guerre, Les combattants s'élolgn'nt, tout est fini; Mais en ménage, hé-las ! on a beau faire. On est toujours auprès de l'ennemi.
D'abord tu es bien heureux de ne pas être en Hongrie, parce qu'elle aurait commencé l'explication par te f.dre pendre.
ALEXIS. Vous croyez?
JEAN. Parbleu ! rien qu'en arrivant ici, parce que le-i chemins étaient mauvais, elle a destitué Koulikof, l'intendant. Et si ce soir je ne lui laisse pas emmener ma fille au château. Dieu sait ce qu'elle me réserve ! Aussi je ne suis pas un ingrat... et je la détestais déjà d'une manière proportionnée à ses bienfaits.
ALEXIS. 11 serait possible !
JEAN. Ainsi, juge de ce qui t'attend... ça va faire une scène faïueuse... Je parie qu'elle l'en dira, en uni; demi-heure, plus que je n'en ai entendu, en quinze ans, de ma défunte, qui pourtant n'était pas trop bonne.
ALEXIS. Voilà bien ce qui me fait trembler... ce que je redoute surtout, c'est le premier moment.
JEAN. Je comprends, la première explosion.
ALEXIS. Aussi, maître Jean, j'ai un service à vous demander... Si vous pouviez adroitement, et sans trop lui faire de peine... la préparer d'abord, je paraîtrais ensuite..
JEAN. Volontiers, mon garçon, volontiers. Tu dis, la préparer adroitement?
ALEXIS. C'est cela.
JEAN. Et sans lui faire de peine?
ALEXIS. Oui.
JEAN, à part et avec joie. .\vec plaisir; je m'en vais prendre ma revanche.
AiH : Venez, mon père, ahl vous serez ravi. Je siurai bien la faire marcher droit; Jj suis ravi de l'aventure.
ALEXIS
C'est une femme, et, je vous en conjure. N'oubliez pas les égards qu'on lui doit.
JEAN
A moi, mon cher, tu peux t'en rapporter;
Va-t'en, le travail te réclame ; Fais des sabots... il t'en faut pour ach'ter
Des cachemires à ta femme.
ENSEMBLE