LE CHEVALIER
— « Vous êtes plus blanche, ô ma reine, Que la lune, en son beau sommeil ; Votre joue, ô ma souveraine.
Est rose, il faut qu'on vous l'apprenne, Comme la fraise, au teint vermeil I
a Mais on cueille la fraise mûre...
Voilà bientôt sept ans, oui sept, Que je n'ai quitté mon armure; Je la quitterai sans murmure, Si vous dénouez ce lacet.
« Oh I je la passerai, ma belle, Avec vous je la passerai.
Cette nuit que mon cœur appelle, Depuis le jour où la chapelle Vous vit, fort maussade, il est vrai,
« Votre main dans celle du comte, Lui jurer bien bas ce grand oui.
Dont le bon époux fit son compte, Et dont, à ce que l'on raconte.
Il est toujours plus réjoui. —
« C'est assez pour lui d'allégresse, C'est assez de gloire pour lui. — J'ai rêvé sur les mers de Grèce
100 CEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.
Que sa femme était ma maîtresse...
Est-ce un rêve encore aujourd'hui?
« J'ai vu de bien belles esclaves
Dans les marchés de Bassora ;
Leurs yeux noirs domptent les plus braves,
Et de saints évêques très-graves
Se battent à qui les aura.
« Eh bien ! je ne leur ai pas même Touché le bout du petit doigt; Mon cœur a fait un long carême, Jeûnant pour la dame qu'il aime, Comme un bon chevalier le doit.
« Donc, si par votre souvenance.
Chaste j'ai pu me conserver.
J'arrive, en sainte continence.
Pour que, de mon vœu d'abstinence, On daigne enûn me relever. »
LÀ DAME
— «C'est le moins qu'on vous en dispense...
Tant souffrir, par pure amitié.
Beau sire I et cela, quand j'y pense.
Reste encore sans récompense I Sainte Vierge! c'est grand'pitié !
« Passez, passez là sans alarmes.
Chevalier, n'ayez nul souci, Et très-vite quittez vos armes...
J'ai versé sans vous bien des larmes ; Priez-moi, je dirai : merci.
« Le comte, ma joie est bien vraie, Est en chasse aux monts d'Aragon. — Que ses chiens, qu'aucun loup n'effraie, Meurent enragés I... que l'orfraie Mange les yeux de son faucon !