LE VIEILLARD
( Poésie allemafide )
La neige des années
Blanchit mon front ; Sous les hivers fanées
Mes fleurs s'en vont.
Pourtant je garde en l'âme
Mon jeune essor; Et, dans mon cœur, la flamme
Rayonne encor.
Le temps qui me caresse.
De ma première ivresse M'a conservé le doux trésor.
Oui, purs et sans nuage.
Ont fui mes jours; Et leur fidèle image.
Plus fraîche à travers l'âge.
Revient toujours.
ELMANGE. 151
L'espoir, à chaque aurore
S'éveille en moi ; Joyeux et jeune encore
Je la revoi.
Sous l'ombre solitaire,
Où vont mes pas Les peines de la terre
N'arrivent pas.
D'un âge heureux et tendre L'écho se fait entendre Dans mon cœur, soupirant tout bas ; La coupe de ma vie
N'a point de fiel ; Sans crainte et sans envie, Mon âme, ainsi ravie.
Habite au ciel I
ELMANGE
BALLADB
« Beau chevalier, au pays maure.
Voyage et combat pour la croix ; Tous les soirs sous le sycomore, 11 m'appelle en rêvant : j'y crois ; Et moi, l'œil sur sa pâle étoile, Tous les soirs, j'attends en ce lieu.
Où de sa décroissante voile Me parvint le dernier adieu. »
152 GEUVRES D'ÉMILË DESCUAMPS.
C'est ainsi qu'Ëlmance, la blonde.
Chantait sur la tour des remparts.
Là, naguère, aux bruits sourds de Tonde, Osval lui dit : « J'aime et je pars. »
Et sous cette ogive qui penche, La vierge, en croyant refuser.
Laissa fuir son écharpe blanche Et pensa mourir d'un baiser.
Comme Elmance chantait encore.
Sa mère accourt et la rejoint ; Sa mère, qui sans doute ignore Que l'amour ne se guérit point :
— « Cesse tes plaintes éternelles.
Ton Osval, là-bas, a cherché Quelque amante aux noires prunelles...
Ou sous les sables est couché.
a Écoute : George d'Eristole Offre ses trésors pour ta main ; Il a ma foi, j'ai sa parole.
Tu seras sa femme demain. »
— « Ciel ! s'écrie Elmance effrayée.
Quelle image osez-vous m'offrir !
Osval ne m'a point oubliée...
Et, s'il est mort, je veux mourir. »
George, baron farouche et sombre.
Au pied de la tour vient s'asseoir ; Debout, devant lui, comme une ombre, Elmance apparaît vers le soir.
Il s'émeut, une joie étrange Brille sur son front menaçant ; Mais elle, de la voix d'un ange.
Lui dit ces mots en rougissant :
<r J'aime Osval ; la fée Ârmantine M'a promise au beau chevalier ; A son départ en Palestine, J'ai pleuré sur son bouclier.
ELMANCE. 153
Osval I je garde sa promesse Écrite dans mon cœur brûlant...
Lui seul, après la sainte messe, Doit dénouer mon voile blanc.
« Mais, si mes plaintes étouffées
Ne me rendent pas mon Osval,
Tu connais le pouvoir des fées...
Malheur, malheur à son rival !
Qu'il tremble I — Au moment où Tinfâme
Croirait triompher de ma foi,
Il n'aurait qu'un spectre pour femme...
A présent, George, épouse-moi I »
Elle dit, et dans les ténèbres Fuit et précipite ses pas, En murmurant des mots funèbres Que George écoute et n'entend pas.
Mais est-il un frein légitime Pour cet impie au cœur de fer?
Il rit des pleurs de sa victime Et des menaces de l'enfer.
Déjà la gothique chapelle
S'orne de feuillage et de fleurs,
Et la cloche joyeuse appelle
L'époux sombre et l'épouse en pleurs.
Vingt pages, en grande toilette.
Vont cherchant Elmance... Un d'entre eux
La trouve enfin près d'un squelette.
Lisant dans des livres hébreux.
On l'entraîne. — Triste et parée, La victime est devant l'autel.
La foule, en deux rangs séparée S'amuse à son trouble mortel.
Vers son épouse infortunée George se tourne, en souriant; Déjà le voile d'hyménée Ne couvrait qu'un spectre eflfrayantl
154' OEUVRES D'EMILE DËSGHAMPS.
La cérémonie est troublée, Le prêtre se tait, l'époux fuit.
Voilà qu'à travers l'assemblée Le fantôme ardent le poursuit.
Il le poursuit pendant une heure Parmi les grands bois d'alentour, Et le ramène à sa demeure.
Et monte avec lui dans la touri
Depuis, quand l'horloge prochaine Lentement a sonné minuit.
Une morte, traînant sa chaîne , Du cercueil s'échappe à ^rand bruit.
Au lit du veuf elle prend place.
Froide, à côté de lui, s'étend.
Et, par un sourire de glace, Réclame un hymen révoltant.
Le méchant se signe et récite Psaume et pater... vains talismans!
Le spectre s'acharne et l'excite Par d'horribles embrassements.
Et, pour un moment, s'il retombe Au fond d'un sommeil plein d'efiHroi, Une voix, qui sort de la tombe.
Soudain lui crie : a Épouse-moi! »