‹ Œuvres Completes De Emile DeschampsChapitre 53 sur 167 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

Les Pkécédbnts, GAPULET bt La Nourrice.

LA SIGNORA ÇAPULET, à son mari.

Eh ! bien, elle refuse Et l'hymen et l'époux.

GAPULET.

Ma fille!... et quelle excuse?

Moi, qui n'osais rêver pour elle un tel bonheur f

Elle n'est pas joyeuse? un si noble seigneur! Parent du prince !

JULIETTE

Non, je ne suis pas joyeuse.

Et je ne comprends pas Tamour en orgueilleuse. Mais je sais mon bonheur le but de vos souhaits... Non, non, je ne puis pas vouloir ce que je hais ; Pourtant je remercie et je bénis mon père Du bien qu'il croit m'offrir et qui me désespère... Je veux n'aimer que vous.

CAPULET

Qu'est-ce à dire, vraiment?

Quelle fine logique et le bel argument!

Je ne suis pas joyeuse, et suis reconnaissante... Je vous bénis du mal.,, Ahl désobéissante!

Emmiellez vos refus de grands mots ; je n'en di Qu'un seul : joyeuse ou non, soyez prête jeudi !

JULIETTE

Eh! quoi!...

CAPULET

Ne souffle pas. Les doigts me brûlent. Jremble Qu'un mot... Eh bien! ma femme, ehbien! que vous ensemble? Nous nous disions heureux que Dieu nous eût donné Cet enfant, cet unique enfant qui nous est né, Mais c'est trop d'un encore — et nous avons en elle La malédiction implacable, éternelle!...

Loin de moi, fille ingrate I

LA SIGNORA CAPULET, à JoUette.

Êtes-vous sans raison?

CAPULET

Jeune effrontée!

LA NOURRICE, à Capnlet.

Dieu I l'enfant de la maison!

C'est bien cruel!

CAPULET, à la nourrice.

Et VOUS, rejoignez vos pareilles,

Et tâchez de ne p»s m'échauffer les oreilles!

La nourrice s'éloigne un peu.

A Juliette.

Tu résistes !

JULIETTE, à genoux.

Pardon ! si vous pouviez savoir...

CAPULET

Je sais que les enfants sont notre désespoir!

Ma parole eût menti ! — Non, cela ne peut être.

Écoutez, et songez que c'est la voix du maître;

Si vous êtes... ma fille, à l'autel, devant tous.

Vous recevrez de moi Paris pour votre époux...

Et, si tu ne Tes pas — va-t'en à l'aventure.

Va-t'en, par les chemins, chercher la nourriture,

Mendier un asile, et rappelle-toi bien

Que tu m'es inconnue et que tu n'as plus rien...

J'en mourrai... le chagrin pousse au tombeau les pères!

Mais s'il doit avancer mes jours, si tu l'espères.

Pour ma succession, ah ! tu comptes sans moi;

Elle irait... au bourreau, monstre, plutôt qu'à toi!

U sort courroucé.

JULIETTE, suppliante.

Ma mère, ah! différez le malheur de ma vie, D'un mois... de quelques jours...

LA SIGNORA CAPULET

Faites à votre envie ; Je n'entends rien — de vous à moi tout est rompu. Adieu I

Elle sort.

JULIETTE

Ma mère aussi! ma mère! et je n'ai pu...

Ma nourrice, tu vois, ils m'ont abandonnée!

Conseille-moi, — mon Dieu ! que cette destinée Prenne comme à plaisir d'accabler, d'opprimer Un être qui n'a fait d'autre mal que d'aimer I... Pourquoi donc? — N'as-tu pas, nourrice, une parole De joie ou d'espérance? un seul mot qui console?

LÀ NOURRICE

Vraiment, si votre cœur veut être consolé, Me voilà. — Roméo, pour jamais exilé, Confisque, sans profit, votre corps et votre âme, Et vous n'êtes ainsi fille, veuve ni femme.

Bien plus, par cet arrêt, son mariage est nul; Qui dit banni dit mort. Je fais donc ce calcul, Qu'après quelques soupirs, que la raison surmonte. Ce qui vous reste à faire est d'épouser le comte. Son amour vous rendrait votre printemps en fleur. Et je mourrais de joie et non plus de douleur. J'ai dit.

JULIETTE

Parles-tu là d'après ton cœur?

LÀ NOURRICE

Sans doute; Et d'après ma raison aussi, car je l'ai toute. Maudissez-les donc l'un et l'autre.

JULIETTE, à pt^rt.

Ainsi soit-ill

LÀ NOURRICE

Quoi?

JULIETTE

Tu m'as soulagée ! Oui ; mon âme en péril S'éclaire et s'affermit. — Rentre, et dis à ma mère Qu'ayant eu le malheur d'offenser mon bon père, Je suis allée au cloître accuser mon péché.

Va.

LÀ NOURRICE

Je cours — contre nous le ciel n'est plus fâché!

EUe sort.

JULIETTE, seule.

Va, profane, qui fais à l'amour cette injure De croire Juliette à Roméo parjure! Conseillère d'opprobre et d'infidélité!...

Cependant elle m'aime, et son cœur tourmenté... Quand le cœurn'est pas noble à quoi sert qu'il soit tendre! Allons trouver Laurence, et de sa bouche apprendre S'il a quelque ressource où je puis recourir... Sinon... j'aurai toujours le pouvoir de mourir!

Elle sort.

FIN DU TROISIÈME ACTE

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