SCÈNE PREMIÈRE
La ville de Mantoue. — Une rue. — A droite une petite maison,
avec une porte qui s'ouvre.
ROMÉO, seul.
Si le sommeil souvent dit vrai dans ses mensonges,
Si je puis me fier à son charme, mes songes
M'annoncent des bonheurs tout près de m'arriver.
Sur des ailes, je sens mon âme s'élever
Comme un oiseau léger, qui chante dans la nue ;
Et, durant tout ce jour, une joie inconnue
Me pénètre et respire avec moi I — J'ai rêvé.
Que ma femme est ici venue et m'a trouvé
Mort dans mon lit — un mort qui pense, rêve étrange !■
Et que je renaissais aux baisers de cet ange...
Enfin, je me suis vu, riant de ma terreur.
Sur un char avec elle... et j'étais empereur!
Dieu ! quelles sont donc les délices réelles
De l'amour, puisqu'après tant d'épreuves cruelles.
Leur ombre, vains tableaux en songe présentés.
Verse en un pauvre cœur de telles voluptés I
Mantoue, en tes murs même où l'exil m'environne.
Je ne sais quelle ivresse I...
Baltazar parait.
Un courrier de Vérone I Baltazar, n'as-tu pas des lettres du couvent? Du bon moine Laurence? — Ehl mais, auparavant, Avant tout, comment va Juliette! — Mon père Est en bonne santé, ma mère aussi, j'espère :
Comment va Juliette? Ohl dis-le-moi, car rien jj= Ne saurait être mal, si Juliette est bien!
BALTAZAR
Son âme est dans le ciel près des anges, ses frères; Et son corps est au foiid des caveaux funéraires Il Où dorment ses aïeux... et je venais ici
Vous porter, en tremblant ces.^
ROMÉO
A part.
En est-il ainsi 1
A Baltazar.
Je te défie, ô sort ! — On t'a dit ma demeure. Commande des chevaux, et que dans un quart d'heui Ils y soient amenés. Je t'attends et je pars.
BALTAZAR
Je n'ose vous quitter, seigneur, dans vos regards U ; Je lis quelque dessein...
i^ ; ROMÉO.
Cours où tu devrais être.
Laurence ne t'a rien remis?
■ : BALTAZAR
^ ' Non, mon cher maître.
|; ; < ROMÉO
l. : I N'importe. Fais seller promptement des chevaux,
Et je vais te rejoindre.
BALTAZAR, en sortant effirayé...
A quels malheurs nouveaux !.
ROMÉO, seal.
Oui, oui, ma Juliette, il faut que je repose j Avec toi cette nuit ! — Combinons bien la chose. —
Destruction ! idée horrible à concevoir.
Que tu prends vite au cœur d'un homme au désespoir Comme la mort répond sitôt qu'on l'interroge I
n rêve.
Je me souviens d'un pauvre apothicaire; — il loge
ROMËO ET JULIETTE. 187
Près d'ici. L'autre soir, devant son seuil ouvert.
Je l'ai vu, de haillons son corps était couvert,
Sous des sourcils épais un œil farouche et cave!
II triait lentement des herbes; un front hâve,
Un visage avalé, pour jambes deux fuseaux;
La faim, après sa chair, rongeait déjà ses os.
Au plafond enfumé de sa boutique informe
Et déserte, pendaient une tortue énorme.
Avec un crocodile empaillé; d'autres peaux
De poissons inconnus et quelques vieux lambeaux.
Tout autour une lampe, aux longs rayons livides,
Éclairait des tiroirs étiquetés et vides;
Pour montre un pain de rose, ébréché par un bout.
Quelque graine, un bocal d'eau vcrie; voilà tout!
Et je me dis, voyant sa profonde misère :
« S'il fallait du poison, certes, ce pauvre hère
Au premier acheteur en vendrait aisément. »
(Au besoin que j'en ai fatal pressentiment!)
Il faut que sans tarder, le malheureux m'en vende.
Montrant une maison.
Voici sa porte; allons faisons notre demande.
Il tire sa bourse.
Et soutenons-la bien. — Ahl c'est fête aujourd'hui! Sa boutique est fermée.
n frappe.
Hé! holà! quelqu'un!...
l'apothicaire, paraissant.
Oui!
Oui î laissez donc le temps d'arriver — sans reproche. Vous appelez d'un ton un peu rude.
ROMÉO
Homme, approche.
Nous avons à causer. — Tu parais pauvre, tiens ! Ces quarante ducats, bien comptés, sont les tiens. Donne-moi d'un poison ; mais semblable à la foudre. Et qui chasse une vie au loin, comme la poudre Qui, soudain, prenant feu par un point enflammé S'échappe et sort des flancs du bronze inanimé!
l'apothicaire.
J*ai de ces bons poisons, mais la loi de Mantoue Punit de mort quiconque en débite.
ROMÉO
J'avoue Que tu m'étonnesl Quoi! tu ne peux te nourrir. Ta vie est un néant, et tu crains de mourir!
Le mépris est sur toi, tu n'es qu'un vil esclave, Le monde, en la faveur, n'a pas une loi. — Brave Ses lois, et prends cet or, prends !
L APOTHICAIRE, aUant à la boutique sans prendre encore la bourse.
C'est ma pauvreté Qui l'accepte, seigneur, et non ma volonté.
ROMÉO
Et c'est la pauvreté seulement que j'achète I
l'apothicaire, reyenant avec une fiole.
Cette drogue, seigneur, que je livre en cachette, Prenez-la comme elle est, ou dans telle liqueur Que vous voudrez, et, certe, eussiez-vous dans le cœur Et dans tout votre corps la force de vingt hommes , Elle vous aura vite expédié.
ROMÉO, lui lemettant la bourse.
Nous sommes Quittes. Voilà ton or, poison bien plus fatal Pour le cœur des mortels, et qui fait plus de mal. De meurtres sur la terre où je suis las d'attendre. Que celui qu'en ces murs on t'interdit de vendre. Sois tranquille ; c'est moi qui te vends du poison. Toi, tu me fais du bien. — Rentre dans ta maison. Adieu. Mange à ta faim, répare ta toilette, Et songe à mettre un peu de chair sur ton squelette.
L'apothicaire se retire.
ROMÉO, seul.
Viens, philtre amil viens voir ma femme sous les draps De la mort, car c'est là que tu me serviras!
n sort* (ChaDgement de décor au moyen do la toile de fond qui se lèye.)